‹ Charles BonnetChapitre 59 sur 99 · CHAPITRE V | L'UTILITARISME · texte numérisé non relu

CHAPITRE V | L'UTILITARISME

Cependant, nous voyons réapparaître, à côté de cette sublimation de l'égoïsme, des considérations qui semblent nous ramener eu terre à terre : l’'égoïsme, l’amour-propre le mieux ordonné sont en fonction de « l'utilité ». « Les devoirs dont l'observation emporte une plus grande utilité sont ceux qui excitent le plus l’Amour-propre » (17.269). (Déjà, dans une énumération des notions morales, au chapitre treize (17.27), l’utile occupait le premier rang). Bonnet se fait encore l’émule de Spinoza (« Ethique » L. iv, théor. 24) et le précuseur de Mill.

En effet, selon lui, « l’Utile est source de plaisir et modifie la Faculté de sentir » (17.263) ; il est même susceptible d’être mesuré et donnerait ainsi lieu à une arithmétique possible des plaisirs « la mesure de cette utilité est dans le plaisir qu’elle procure » (13.35).

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Bien plus. de la mesure de l'utilité qu'ont pour nous nos semblables, découle, comme nous l’établirons, la gradation des devoirs (17.270), des devoirs sociaux en particulier (18.323). Ce serait donc une arithmétique des devoirs ; l'Homme aimera ses semblables, parce qu'ils lui sont utiles et il les aimera d'autant plus qu'ils lui seront plus utiles (17.270). En effet : « Il n’en est aucun qui ne puisse servir à mes besoins, à mes plaisirs ou à mon instruction. » (18.324). Ne connaissons-nous pas assez des autres hommes, lit-on encore dans la « Palingénésie », (16.56), pour en tirer les services les plus essentiels et pour leur rendre tous ceux dont nous sommes capables ? ». Si cette parole préconise finalement l'entraide, du moins son point de départ manque-t-il un peu d’élégance morale.

Il n’est pas jusqu’au Beau moral lui-même qui n’ait son fondement dans l'utilité : « l’Ame juge de la beauté des maximes par leur utilité. Elle les approuve comme des moyens de bonheur » (17.267). Bonnet le répète dans « l’Essai Analytique » (14.35) : « le fondement moral du Beau est dans l'utilité qu'il engendre. La mesure de cette utilité est dans le bonheur qu'elle procure. » I semble interpréter comme une justification de ces principes, je principe même de l'Evangile qui prescrit d'aimer son prochain « comme soi-même » (17.161).

Ainsi, chose curieuse, il semble voir dans les principes de désintéressement et de charité si célèbres du Christ lui-même, comme une manifestation d’amour-propre raffiné. Au fait, tout est possible: l'interprétation sentimentale de vingt siècles pieux serait alors un contre-sens naïf. Mais rien dans les textes évangéliques ne vient appuyer cette interprétation paradoxale : au contraire, l'Evangile ajoute à cette exhortation : « aimez votre prochain comme vousmême » en d’autres passages, cette autre: « ailmez-vous, comme votre Père céleste vous a aimés ». ï

À la rigueur, cette expression pourrait indiquer une concordance de point de vue entre les auteurs des Evangiles et Charles Bonnet, mais il semble plus probable que ceux-là n’emploient cette expression cn comme locution courante équivalant à « aimer. beaucoup ». Il est en effet peu probable que ces auteurs aient conçu dans " détail une théorie psychologique partant de ce principe :

l'Homme ne fait rien que par Amour-propre et s'aime soi-même au plus haut degré.

Cependant, Stuart Mill (né treize ans après la mort de Bonnet) fait la même interprétation : « Dans la règle d’or de Jésus de Nazareth, nous trouvons l'esprit complet de la morale de l'utilité. (« L’utilitarisme », p. 31). De même que Bonnet, il prétend que, pour appliquer ce précepte, il faudrait « que l'intérêt de chaque individu fût autant que possible en harmonie avec l'intérêt général » (id. p. 32).

Sentant encore que le critérium d'utilité manque d'élégance aux yeux du public de croyants idéalistes qu’il avait le vif souci de ne pas trop offusquer, Bonnet croit devoir le justifier expressément dans l’ « Art d'étudier » (18.182). « Ce serait une grande méprise, écrit-il, que de confondre l'Amour de soi-même bien entendu, avec l'intérêt grossier : celui-ci est l’éponge de toutes les vertus. l’Amour-propre bien ordonné est la source la plus pure et la plus féconde » et, dans l’ « Essai » de 1754 : « il est un intérêt grossier qui annonce l’imperfection, et un intérêt noble, qui caractérise la perfection. Cet intérêt est le mobile du Sage. » (17.341).

Cependant, cette doctrine, bien qu’il essaie de la sublimer pour ainsi dire, n'est-elle pas analogue au fond à celle de Jérémie Bentham, tant pour le calcul, la mesure du plaisir que pour la définition du Devoir ? Jérémie Bentham (qui avait 12 ans lorsque Bonnet publia l” « Essai Analytique ») définira en effet la Vertu : « le sacrifice qu'un homme fait de son propre plaisir pour obtenir, en servant l'intérêt d'autrui, une plus grande somme de plaisir pour lui-même ».

Cependant, bien qu’il puisse, là encore, être considéré comme un précurseur, remarquons que la thèse de Bonnet est moins précise que celle de Bentham. Du moins, pour qui connaît Bentham et Stuart Mill, il serait bien de connaître Bonnet...

CHAPITRE VI LES LOIS MORALES I1 y a de l’ordre dans le domaine moral : Bonnet est amené à le

croire par un raisonnement analogique : « Les mêmes raisons, écrit-il dans la « Palingénésie », (16.229) qui me portent à admettre

un certain ordre dans le monde physique, doivent me porter ane admettre aussi un certain ordre dans le monde moral ».

Que faut-il entendre par ce terme d’ « ordre » ? Il se trouve défini par hasard dans un chapitre sur les « Miracles » (16.182) : le résultat général des rapports invariables qui sont entre les êtres, définition qui coïncide avec celle de « loi ».

Quant aux « rapports », ce sont les propriétés en vertu desquelles les différents êtres conspirent au même but ou concourent à produire un certain effet (16.182, note et 13,29) et d'après le « Philathète » : « l’ensemble ou le système des lois naturelles ». (18.325). |

Si un tel ordre existe, c'est que l’homme est susceptible de soumission : « l'Homme est un êlre moral précisément parce qu’il peut être soumis à des lois » (15.341). Par définition, « moral » veut dire « soumis à une loi » (13.204).

Définition de la loi.

Cependant, il faut distinguer les deux acceptions que l’auteur donne au terme « loi » ; c’est d’abord en général un synonyme de « rapport », sens dans lequel il est le plus souvent employé : Dans les « Principes philosophiques » de 1754 (17.257), nous trouvons dans un chapitre de sept lignes cette définition sommaire : « les lois sont les résultats des rapports qui sont entre les Etres ». Elle est reproduite dans l’ « Essai » de 1760, (13.29) et nous la trouvons avec une variante dans la « Palingénésie » (16.180) : « Les résultats naturels des rapports qui enchaînent tous les Etres et les dirigent à une fin commune ».

Enfin, un chapitre spécial, le dernier de l’ « Essai Analytique » (14.318) est consacré à des observations critiques sur la notion de loi, à propos de l’ « Esprit des lois » de Montesquieu (1). Considérant la définition de cet auteur : « les lois sont les rapports néces-

(1) Bonnet avait entendu lire le manuscrit de l’ « Esprit des lois » de Montesquieu, à la fin de 1749, à Genève où il devait être prudemment imprimé — alors que, dans toutes les préfaces, on lit qu’il fut terminé à la fin de 1748.

Bonnet déclare quelque part qu’en 1754, lorsqu'il publia 1’ « Essai », date aussi de sa critique de la définition de « loi », il était « plein de la manière de Montesquieu ».

saires qui dérivent de la nature des choses », Bonnet prétend lui substituer la sienne : « les lois sont les résultats ou les conséquences des rapports qui sont entre les Etres ».

Il souligne le caractère distinctif de sa définition ; de plus, il en explique sommairement le sens, pour une seule fois et l'illustre par ce raisonnement (14.320) : « la structure de l'aimant et celle du fer dépendent de la nature et de l’arrangement de leurs éléments. Cette structure établit entre l’aimant et le fer un rapport en vertu duquel l’aimant attire le fer. Ce n’est pas ce rapport qui est une loi, c’est l'effet qui en résulte, l'attraction ».

Faisant allusion à ce passage concernant Montesquieu, dans une lettre à Allamand (8.109) : « j'ai été fort tenté, écrit Bonnet, de le retrancher », mais il n'indique pas pour quel motif, diplomatie sans doute.

À ce sujet, nous rapporterons, tant pour soulager l'attention du lecteur que pour parfaire notre documentation et pour mettre en lumière les rapports de Bonnet avec les grands esprits de son époque, la polémique courtoise et amusante qui s’éleva à ce sujet entre lui et Montesquieu :

Le 1°* avril 1754, Bonnet écrit à cet auteur, lui annonçant l’envoi d'un ouvrage de M. de Beaumont, son ami : les « Principes de philosophie morale ». Il formule alors les observations de l’ « Essai analytique » que nous venons de rapporter, comme appartenant à cet ouvrage de Beaumont. |

Ce fait soulève un petit problème : est-ce là un simple artifice comme pour |” « Essai » de 1754, un sondage pour connaître quelle pourrait être l’attitude de Montesquieu quand Boñnet aurait publié cette critique, (car l’Analyste avait le souci de ne point entrer en conflit avec ce grand philosophe !). Sinon, est-ce que Bonnet a plagié Beaumont ? Serait-ce enfin une simple collaboration des deux amis génevois ?

L'Analyse continue sa lettre en ces termes un peu cavaliers : « Peut-être Monsieur, aviez-vous la même idée dans l'esprit et que la rapidité de votre style ne vous a pas permis d'exprimer ».

Le 6 mai, Montesquieu répondit poliment et avec dignité : « J'ai reçu le petit ouvrage de M. de Beaumont dont j'ai été extrêmement content. À l'égard de la première définition que je donne des lois, où je parle de la signification la plus étendue qu’elles puissent

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