‹ Charles BonnetChapitre 60 sur 99 · CR 'LT · texte numérisé non relu

CR 'LT

ECTS es

avoir, je crois que nous pensons tous deux la même chose el Je garde mon expression parce qu’il me semble que les lois de l’universalité des êtres ne sont des conséquences de rien, mais produisent des conséquences sans nombre ».

Puis, affectant de ne prêter guère d'importance à cet incident, il change aussitôt de sujet : « M. de la Condamine a lu à l'Académie …Je suis bien aise que vos yeux aillent mieux,.:. etc ».

Remarquons ici le contraste entre ces deux caractères : Montesquieu tranche la question avec hauteur : Bonnet s’y attarde malgré tout : « Ne le pensez-vous pas comme moi, mon illustre ami, écrit-il à Trembley auquel il communiquait ces lettres (Mémoires, & lettre, p.204), que notre profond penseur se trompait quand il m'écrivait que les lois de l’universalité des êtres ne sont des conséquences de rien ? Combien est-il évident qu’elles sont des conséquences de la nature ? de la Cause première ! Dans le sens dont il s’agit, il n'y a que Dieu qui ne soit conséquence de rien. L’universalité des êtres n’est conséquence de rien que dans le système obscur de Spinoza... ».

En 1759, Bonnet parlant encore à Allamand de sa lettre à Montesquieu, lui écrit ceci : (Correspond. 1.117) « Il me fit une réponse dont je n’ai pas voulu faire usage dans ma critique, parce qu'elle renfermait des expressions dont ses ennemis auraient facilement abusé ».. Peut-être les ennemis de Bonnet en eûssent-ils usé davantage, s'ils étaient sarcastiques.….

Il emploie aussi, bien que rarement, le mot « loi » en un second sens où il désigne plus ou moins expressément une « imposition » ;-il définit ainsi la loi morale dans |’ « Essai » de 1754 : (17:28) la règle des actions humaines considérée comme la Volonté d’un souverain. Puis dans les « Principes » (17.271), il envisage les lois civiles qui sont non point l'expression de rapports, mais des principes de « direction », et les lois pénales, principes de « correction ». Dans |” « Avertissement » de l’Essai, il définisssait ces lois : « des moyens naturels de fléchir la Volonté de l'Homme et de le diriger vers sa véritable fin ». (17.xs).

Ce sont là des institutions humaines de gouvernement : « l'Homme gouverne les sociétés qu’il forme, par des lois qu’il crée », lit-on dans la « Contemplation » (9.335). Aussi sont-elles variables et relatives comme toute institution humaine : l’homme les crée, les

change ou les modifie « selon les temps, les lieux et les occurences ». $

Il donne expressément la préférence | à la première acception du mot « loi » dans la « Palingénésie » (16.112) : « Ces lois sont les résultats des rapports que l'Homme soutient avec les divers êtres, définition plus philosophique que celle de la plupart des jurisconsultes et des moralistes ».

Cependant, il donne de la « règle » morale, une définition qui participe des deux acceptions du mot « loi », constatation d’un fait naturel et imposition d’une norme : « l'âme parvient à la notion de la Règle des actions humaines par la connaissance du bien ou du mal moral qui découle naturellement du bon où du mauvais usage que l'Homme fait de ses facultés » (17.28).

C'est que pour lui, l'imposition qui s'ajoute à la constatation d’un rapport, dans les lois d'institution humaine, n’est pas essentiellement de création humaine : la loi naturelle, le simple rapport, éntraîne déjà par lui-même une imposition pour l Homme, un caractère obligatoire.

C’est même cette imposition naturelle qui est fondamentale, les impositions humaines n'étant que ses succédanées. Par exemple les rapports établis entre l'estomac et les aliments nécessaires à la conservation de l’homme, lui imposent naturellement la tempérance (16.113).

Ainsi, les deux termes « loi morale » et « loi naturelle » sont au fond synonymes et il les confond (18.325). 11 les confond encore avec ce qu'il nomme l'Ordre tee 158), notion que nous analyserons à part.

Ces considérations nous amènent naturellement à à l'examen d'un nouveau point : |

Les lois morales sont-elles contingentes ?

Dans le chapitre indiqué précédemment, où Bonnet comparait sa définition de la loi à celle de Montesquieu, il prétend encore rectifier les idées de cet auteur sur un autre point.

Selon Montesquieu, le « monde intelligent » a des lois invariables, mais il ne les suit pas constamment comme le monde physique suit les siennes, et celà pour deux raisons : d’abord, les

êtres particuliers intelligents sont sujets à l'erreur ; en outre, ils sont libres et peuvent à ce titre, violer leurs lois primitives et celles qu'ils se donnent (14.321).

Bonnet voit là une erreur dûe à une confusion entre les abstractions et les réalités : « Les êtres particuliers intelligents, écrit-il, sont aussi fidèles à suivre les Lois de leur nature individuelle que les Corps le sont à suivre les Lois de la leur. »

C’est que Montesquieu avait dans l'esprit la « notion générale » de la Loi naturelle, poursuit-il, et qu’il lui comparait indûment les « actions » des êtres intelligents, et les jugeait « conformes ou opposées. »

Mais, en vérité, « les abstractions n’existent point dans la nature ; il n'existe que des êtres particuliers », donc des actions particulières. Lorsque des êtres intelligents violent la loi naturelle « abstraite », cette violation n’empêche pas que le Monde intelligent soit gouverné régulièrement par des lois nécessaires.

Autrement dit, s’il arrive que des individus se méprennent sur le bonheur réel et violent les lois, celà aussi est dans l’ordre, comme résultat de leur nature, et l'amour du bonheur n’en demeure pas moins une loi invariable et universelle : les lois morales ne sont donc pas contingentes en tant que lois théoriques.

Une dernière question se pose : quel est au point de vue métaphysique, le rôle des lois morales, leur raison d’être ?

C'est évidemment dans la « Palingénésie », bréviaire des arguments finalistes et métaphysiques que nous l’apprendrons : les lois sont les moyens naturels choisis par Dieu pour nous conduire au bonheur (16.188).

En effet, selon Bonnet, nous avons des fins à réaliser : une fin lointaine, la récompense dans la vie future, et une fin immédiate, notre bonheur terrestre. Or, écrit-il : « Je ne puis violer les lois de ma nature particulière sans m'éloigner plus ou moins de ma véritable fin » (16.189). La poursuite de notre fin dépend donc de l'observation des lois.

Page 1