L'OBLIGATION MORALE
De l'existence d’une finalité et d'autre part de l'existence des lois morales, des rapports, découle celle de « devoirs » et d’une « obligation ». |
Si l’homme était un individu isolé sans rapports, et si par ailleurs il n'avait pas une fin individuelle, il n'y aurait pas lieu semble-t-il d'envisager pour lui des « devoirs ».
Si l’homme est obligé, c’est parce qu’il n’est pas: seul, parce qu'il a des « rapports » et que ces rapports entraînent des conséquences : « Les devoirs ne sont tels que parce qu'ils sont une suite nécessaire de nos relations... » (17.160) ce qui revient à dire « sans relations, point de devoir ».
Qu'est-ce que l'obligation ? C’est une « restriction de la Liberté naturélle de l'Homme opérée par sa Raison », lit-on par hasard dans le « Philatèthe » (18.326).
Mais, les lois morales étant identifiées aux lois naturelles, ce qu'on nomme ordinairement « système des devoirs » prend chez Bonnet le nom équivoque de « Droit naturel » (16.114), comme l’ensemble des lois civiles prend le nom de « Droit civil » en jurisprudence, et celà modifie entièrement le sens de l'obligation.
L'étendue des devoirs est universelle : « Le droit naturel embrasse dans sa sphère les substances inanimées comme les substances animées. Il ne laisse aucune action de l'Homme dans une indétermination proprement dite. Il les régit toutes. Il ne règle pas moins la conduite de l'Homme à l’égard d’un Atome vivant qu'à l'égard ‘de son Semblable. » (16.114). De même à l'égard de Dieu (116).
C’est que « l'Homme est Homme : tout ce qui respire peut intéresser son Humanité », (15.118), belle formule dont l’application bien comprise et généralisée engendrerait une ère de bienveillance.
Comment prenons-nous conscience de notre devoir P Comment
l'obligation se manifeste-t-elle à nous ? La plupart des moralistes
prêtent cette révélation individuelle à un sentiment particulier :
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Ja Conscience. Selon Bonnet, c’est à un sentiment plus spécial qu'il faut l’attribuer : le « Sentiment des rapports ». L'auteur suppose que le sentiment nommé « Instinct moral » par quelques philosophes, se réduit à ce sentiment des rapports (17.158). Il est susceptible de degrés variant avec « le Tempérament, l'Education, l'Habitude ».
Quant à l’origine de l'instinct moral, Bonnet ne cherche même pas à l'expliquer, où plutôt il le considère comme inconnaissable : « l’Ame a ce sentiment comme elle a la Sensation de la chaleur » ;
or, la sensation est inexplicable à ses yeux, en dernier ressort.
Dans les manuscrits inédits de Genève, se trouve une note à ce sujet: Bonnet critique l’article « sens moral » de l'Encyclopédie de Paris (cote primitive 35. 9, page 60). Comme les encyclopédistes donnent la définition d’Hutcheson : « le sens moral est cette faculté de notre âme qui discerne promptement en certains cas le bien et le mal moral, par une sorte de sensation et par goût, indépendamment du raisonnement et de la réflexion », Bonnet ajoute :
IT y aurait eu bien des réflexions très métaphysiques à proposer sur l'existence vraie ou prétendue du sens moral. Il ne serait peutêtre pas impossible de prouver que tout se réduit ici à l’Amourpropre bien entendu, principe premier de toutes les actions
humaines. » Cette phrase contient en germe le principe de l’expli- ‘cation évolutionniste, ei hélas, il omet encore de ne sa pensée : il n’a pas le temps, disait-il un peu plus haut.
Dix ans plus tard, dans la « Contemplation », il den un peu ces idées à propos des Passions (7.221) : nous éprouvons plusieurs sentiments qui reviennent à cé qu'on nomme « Instinct ou Sens moral » ; leur source paraît être dans « la réaction de l'Ame sur le genre nerveux. » Nous avons déjà signalé cette théorie physiologique : l'intinct moral de la pitié par exemple, serait dû à une intensification et à une prolongation de la sensation qu'engendre ordinairement la vue d'un objet de pitié. La naissance de l'instinct moral de pitié résulterait donc du mécanisme suivant : à la pensée de cet objet, l’âme (et non plus l’objet) ébranlerait fe mêmes plexus qu’ébranlent d'ordinaire les objets seuls.
À côté de cette explication physiologique de l’origine de l'instinct
in 4 Peut
moral, Bonnet exprime des principes, relatifs au fondement de l’obligation morale, qui sont entièrement rationalistes.
Le fondement de l'obligation
Selon Bonnet « L'homme est à lui-même sa propre loi » (15.119).
L'obligation morale, ne saurait donc être considérée comme transcendante : c'est dans l’homme seul que réside son double fondement : l'intelligence et l'intérêt.
L'obligation, cette restriction de-la liberté naturelle de l’homme, comme nous l'avons définie, est « opérée par sa Raison » qui découvre une liaison entre l’observation de l’ordre moral ‘et le bonheur (18.236). Il n’y a donc point d'obligation extérieure.
Seul, l'être intelligent est un être moral (18.324) : « les Animaux, l'Homme même dans la première enfance sont destitués de toute moralité » (13.204). Si l’homme est susceptible d'obligation, c’est qu’il peut connaître les jois « parce qu’il est doué d’Entendement » et qu'il peut les suivre parce qu'il est doué de volonté : en un mot, c'est en vertu de sa « Supériorité organique et intellectuelle » (15.342). Noblesse oblige : «Les jugements de sa Raison éclairée sont pour lui des lois » (16.118).
L'homme étant intelligent, c'est semble-t-il, affaire de « logique » aux yeux de Bonnet qu'il agisse conformément à ce que lui enseigne sa Raison, comme l'indique cette expression : aspirer au privilège de violer les lois serait « insensé » (16. 113).
Cependant, l'intelligence comporte des degrés qui varient selon
- les individus : l'obligation morale varie dans le même sens et com- porte ainsi des « degrés » : L’Etre intelligent et moral connaît
d'autant mieux l’ordre qu'il est plus intelligent (16.614) « Plus un être intelligent est parfait, et moins il produit de ces actions qu'on peut nommer indifférentes moralement (115). Il existe une norme moyenne d'intelligence morale, c’est la « rectitude » de l'Entendement : « Cette rectitude naturelle de l’Entendement dont parlent les Auteurs de Droit naturel et de Morale, n’est que la simple capacité de l’Entendement de saisir le vrai, le juste, l’honnête » (14.36).
L'intervention de ce coefficient individuel, principe d’une échelle d'obligation, (coefficient que nous retrouverons dans les théories de
la liberté) semble exactement vérifié par l'expérience ; il a l’avantage de résoudre les contradictions qui divisent les philosophes sur les délicates questions de la Liberté, de la Responsabilité, de la Sanction, de l’'Obligation. Il y a des gens plus obligés, d’autres moins, parce qu’il y en de plus libres et de moins libres, comme il y a des intelligents et des sots ; il n'y a point de moralité chez les animaux ni chez les enfants par défaut d'intelligence. (15.432 ; 13.204). , |
Par la conception de ce détail, simple en apparence, mais que peu de psychologues ont su discerner, plusieurs ne voyant hélas que des lois absolues sans distinguer aucune nuance, Bonnet se place au premier rang des savants psychologues et moralistes.
Cependant, il nous faut redescendre une fois encore des nobles formules aux considérations plus terre-à-terre de l’intérêt. En effet, la raison, l'intelligence, envisageant la réalité, y constatent d’abord la domination de l’amour-propre qui recherche le bonheur, comme nous l'avons établi. | - Aussi, si elles déclarent nécessaire la soumission à une obligation, ce n’est pas tant par une nécessité « en soi » ou une con- . trainte extérieure que par intérêt. Nous l’avons dit : « Les Devoirs naissent de l’Amour-propre comme de leur tronc » (17.268), au point de vue social en particulier, « l'Homme aimera ses semblables parce qu'ils lui sont utiles » (17.270).
Bien plus, de la mesure de cette utilité « découle la gradation des devoirs », principe qui engendre ce que nous avons nommé une « arithmétique des devoirs ».
Ainsi, si je suis obligé de diriger ma conduite conformément aux diverses relations que je soutiens avec mes semblables, cette obligation est « fondée sur mom intérêt personnel bien entendu » (18.323), intérêt « du besoin, du plaisir et de la connaissance » (324).
Chez Kant, l'intérêt ne joue qu’un rôle accessoire : « l’Intérêt conseille, la moralité seule ordonne ». Dans le système de Charles Bonnet, ce premier facteur a un bien plus grand rôle : la raison constate les rapports, l’intérêt est la forme de ces rapports et leur forme capitale : comme tel, il devient principe d'action.
Pour compléter ces considérations sur l'obligation, nous allons indiquer comment on peut résoudre, semble-t-il, quelques problèmes qui se posent dans tout système moral, que Bonnet n’a pas
envisagés directement, mais dont l'importance ressort lorsque nous interprétons plusieurs passages des œuvres
1° Le devoir consiste-t-il seulement dans des actes positifs, effectifs, autrement dit, s'abstenir d'agir, n'est-ce pas en certains cas manquer à son devoir ? Il semble que non, d’après « l'Essai » de 1754 : « nous serons jugés, non sur ce que nous aurions pu faire et que nous n'aurons pas fait, mais uniquement sur ce que nous aurons fait » (17.176). De même dans « l’Essai Analytique » (14.13): une intelligence extérieure lisant dans le cerveau de l’homme, « lui imputerait-elle de ne pas agir autrement dans tel ou tel cas particulier ? »
Il semble résulter de ces principes, qu'omettre de faire une action bonne n’est pas contraire au devoir, puisque cette abstention n’est point passible de jugement défavorable.
2° Est-il permis en certains cas de faire le mal, de violer la loi qui nous lie aux autres êtres, en vue d’un plus grand bien ? C'est-àdre ici, pour une chose plus utile ? Evidemment oui, à priori, puisque le bien suprême, c’est le bonheur, le bien du plus grand nombre. |
De plus, Bonnet prévoit des cas où l’homme est « forcé » à agir de la sorte, contrainte qui compense alors celle de l'obligation morale : « l'Homme fera du bien à tous, quand il ne sera forcé de faire du mal à aucun » (16.116). Ce principe s’applique en particulier à la vivisection, à laquelle l’auteur consacra une grande partie de sa vie.
Il est permis aussi de faire du mal pour se défendre, à considérer cette phrase unique : « l'Homme ne tuera pas un moucheron, parce que ce moucheron ne peut lui faire aucun mal » ; s’il pouvait lui en faire, l'homme aurait donc le droit de le tuer.
3° Enfin, dernier problème, lorsque l'intérêt d’un individu se trouve en conflit avec celui de d’autres, quelle sera la solution, puisque chacun est fondé à rechercher son bonheur individuel ? En d’autres tèermes, le « sacrifice », en certains cas, est-il un devoir ?P Est-il obligatoire ? Bonnet ne pose nulle part cette question ; on lit seulement dans l’ « Essai de 1954 : « l'Homme ne s’aime jamais plus que lorsqu'il fait les plus grands sacrifices. Le plaisir attaché à la bénéficence est un plaisir réel. » (17.270). Reste à savoir si, toujours