‹ Charles BonnetChapitre 63 sur 99 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Les textes

Voici la liste des passages qui ont spécialement trait à la question de la liberté :

1° Trois dissertations inédites de 1747-48.

2° L’ « Essai de Psychologie » (en particulier des pages 136 à 177).

3° Les « Remarques sur la Liberté » (18.150, 10 pages).

4° L’ « Essai analytique » (13.129, 1 chapitre) (14.1, x chapitre).

5° Le « Philatèthe » (18.248, 10 pages).

6° La « Palingénésie » (16.461, un développement).

Enfin, diverses indications éparses dans les œuvres complètes et dans les manuscrits inédits de Genève.

Les diverses opinions des philosophes touchant le problème

de la liberté

La question de la liberté dont on s’est plu à faire un. « problème » est une des plus irritantes de la philosophie, par suite du parti pris mesquin de presque tous ceux qui l'ont discutée.

Ces philosophes se sont toujours plus ou moiïins divisés en deux groupes adverses : les déterministes ; les partisans de la liberté ou libre arbitre : la multiplicité des arguments formulés pour démontrer l'existence de la liberté donne, à elle seule, l'impression que cette liberté n'est pas très sûre.

Auquel de ces deux groupes appartenait Charles Bonnet P Si nous ajoutons foi à ses propres déclarations, il n'aurait appartenu

à aucun: mais si nous considérons son œuvre attentivement, nous

constatons qu'il professa successivement les thèses des uns et des

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autres, sans jamais ‘prendre définitivement parti dans son for intérieur.

Il donne raison de son indifférence prétendue aux querelles sur la liberté en divers passages. D'abord, il n'y aurait entre ces adversaires, que disputes de « mots »; les théories sur la Grâce, la Prédestination, le Libre arbitre, dit-il, dans la préface de l’ « Essai » de 1754 (17.xx1x) sont des idées « de spéculation » — «... ce ne sont là que disputes de mots, livrées de partis, caractères de sectes...» Or

Il confirme encore plus loin cette opinion que seules les formules diffèrent : Etes-vous fataliste ou déterministe ? « Interrogez les partisans les plus zélés de la liberté d’indifférence... vous obtiendrez bientôt des réponses qui vous prouveront que vos adversaires ont dans l'esprit les mêmes idées que vous... » (17.170).

Il attribue ces méprises en particulier à la « pauvreté du langage » qu'il déplore ; «... je regrette, lisons-nous dans « la Palingénésie » (14.461), qu'on ait introduit dans la philosophie ce malheureux mot de « nécessité morale » si impropre en soi et qui cause tant de confusion... »

Aussi, ce n’est point, selon lui, aux philosophes qu'il faudrait demander la solution du problème ; «..…. n'allez point aux philosophes :interrogez le peuple. Demandez-lui pourquoi Adraste aime mieux céder à ses passions que de les combattre ? Il vous répondra : Adraste n’a pas eu d'éducation : il s'est toujours trouvé en de mauvaises compagnies... » (17.171).

I semble donc que, s’il était logique et sincère, Bonnet devrait abandonner cette dispute qu'il estime vaine, après avoir .brièvement établi, à la rigueur, son opinion à ce sujet.

Bien au contraire, il avoue être au nombre de ceux qui « disputent » (14.16, paragr. 498). C'est même dans un but nettement polémique qu'il aurait écrit son premier ouvrage philosophique « l’Essai » de 1754, lui-même l'avoue.

En effet, si l’on en croit | « Avertissement » ajouté à l” « Essai de Psychologie » (après coup) en 1783 (17.:1x), c’est dans un but purement « apologétique » et par artifice, qu'il aurait soutenu alors la thèse fataliste pour annuler, en la conciliant avec le dogme chrétien, les efforts des fatalistes Contemporains qui tournaient contre la religion la « nécessité morale » des actions humaines.

D'abord, il est possible, il est même bien humain de juger qu'uné querelle est vaine et de s’y lancer malgré tout. Il est également fréquent de voir un auteur juger que la dispute est vaine, mais qu'elle cessera de l'être dès qu'il ÿ apportera ses propres lumières : tous les philosophes n'ont-ils pas cru, les uns après les autres, apporter au monde la lumière définiuve, avec le petit flambeäu d'un système qui les obsédait ? Plusieurs passages indiquent que c'est un peu le cas de Charles Bonnet qui ne dédaigne les systèmes existants que pour les dominer, les dépasser, les concilier et faire prévaloir « le sien » : «.. la Liberté, lisons-nous dans |” « Analyse abrégée » (15.30), matière si délicate qui a enfanté tant de volumes et tant de querelles, et qui devient si simple, si facile et si lumineuse dès qu'on l’envisage sous son vrai point de vue et sans avoir égard à aucun système particulier... »

Dès « l’Essai » de 17954 : «... la Liberté... sujet épineux et pourtant si simple dès qu'on l’envisage d’un œil philosophique... ».

Dans les « Remarques sur la Liberté » encore (18.153) : «... cette belle Faculté sur laquelle on controverse tant, devient une chose fort simple dès qu’on sait la considérer sous son vrai point de vue... ».

D’après ces textes l’auteur semble parvenu à une entière satisfaction sur la solution du problème ; il lui sourit : l « œil philosophique » c’est le sien... Il juge la question « lumineuse » : lui, si prudent et sceptique lorsqu'il faut conclure, il n'hésite pas à déclarer qu'il possède « le vrai point de vue », expression trop absolue pour ne pas sembler un peu présomptueuse.

Bien plus, Bonnet exprime nettement son dédain pour toute solution autre que la sienne : «... je me suis étonné de la confusion, de l’obscurité et du peu d’exactitude de leurs idées... » écrit-il en parlant de tous ses prédécesseurs, dans l’ « Essai Analytique » (13.136).

Cependant, en approfondissant les textes, on remarque bientôt que, si Bonnet a entrepris une polémique sur la liberté, ce n’est pas, semble-t-il pour les raisons que nous venons d’énoncer. Ni la vanité, ni le zèle désintéressé de l’apôtre ne semblent. l'avoir inspirés seuls, mais des motifs bien plus profonds : l’inquiétude et la curiosité. |

Doué d’un tempérament excessivement religieux développé par

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ne.

uñe éducation chrétienne précoce, partant indéracinable, comme il arrive presque toujours dans un certain milieu, Bonnet possédait par ailleurs, un esprit curieux, une grande intelligence critique . et une grande obstination dans ses opinions scientifiques.

Il résulta de cette dualité de tendances, une inquiétude constante qu'il chercha toujours à étouffer, qu’il affecta même d'avoir vaincue bien qu’il n’y soit jamais parvenu, semble-t-il.

N’en est-il pas de même de la plupart des jeunes gens de valeur qui, selon les circonstances, éprouvent cette inquiétude si humaine, soit en religion, soit en amour, soit ailleurs ?

Or, la question de la responsabilité humaine fut une des premières à inquiéter le jeune philosophe, comme plus tard celles de l’âme, de la vie future, etc... nous l’avons dit. f Préoccupé d'obtenir la récompense éternelle qui, dans son esprit, était devenue le but essentiel de l'existence, il voulait résoudre les objections que son intelligence élevait contre sa foi, ne consentant à abandonner ni l’une ni l’autre, et, moins sage

que son collègue Pasteur, cherchant le moyen difficile de les concilier, Cette préoccupation religieuse apparaît à chaque page de l'œuvre.

Ainsi, ce sont les problèmes métaphysiques, parce qu'ils sont liés à la religion, et leurs corollaires métaphysiques qui au fond, sont le centre de sa doctrine. Un de ces problèmes, celui de l’Ame et du Corps, a été pour nous l’objet d’une précédente étude. C’est maintenant celui de la liberté qui va nous occuper ; il englobe lui-même plusieurs autres problèmes : celui de la Responsabilité, du Mérite, de la Grâce, de la Justice divine, des peines futures, etc., problèmes qui angoissèrent notre auteur dans sa jeunesse comme dans sa vieillesse.

La liberté, « cette belle faculté » comme il la nomme (18.133), « est la plus importante de toutes celles dont la Psychologie s'occupe », lisons-nous dans une brève dissertation dont la date est incertaine (18.152). En conséquence, c’est à elle qu’il applique d’abord sa curiosité plus mystique que scientifique. Il n’en a pas moins écrit sur le sujet des études dont les rubriques et les: termes sont nettement scientifiques et qui intéressent suffisam- ment, non seulement l’histoire de l’esprit humain, mais les progrès de la psychologie scientifique la plus moderne, en même temps

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qu’elles nous préparent à bien comprendre les idées de leur auteur concernant l'éthique. :

En vérité, il est manifeste que la conception de Bonnet sur la liberté a continuellement évolué entre deux extrêmes, mais deux raisons au moins nous empêchent d'établir avec précision quels furent les différents stades de cette évolution .

D'abord, les œuvres philosophiques sont séparées les. unes des autres par des espaces de temps assez prolongés : six ans s’écoulent entre « Essai de Psychologie », et l' « Essai Analytique » de 1754 à 1760) ; neuf ans entre ce dernier et la « Palingénésie » (de 1760 à 1769) ; dix ans enfin entre la « Palingénésie » et la révision des œuvres complètes (de 1769 à 1779)).

En second lieu, l’auteur ne définit jamais nettement à une même époque, d'une manière unique, sa-conception du moment : il lui arrive mème parfois de se contredire dans le même ouvrage.

Tout ce que nous pouvons établir avec certitude, c'est qu'il passa par les phases suivantes : d’abord il commença par « bégayer», comme lui-même le relate avec une certaine modestie : «... j'avoue de bonne foi, écrit-il dans la préface de « l’Essai » de 1854, (17. xxviw) qu’on a beaucoup de peine à se familiariser avec ce système et à le bien saisir dans toutes ses parties. Je ne me rappelle point sans un secret plaisir, les embarras et les difficultés que j'éprouvais lorsque je commençais à bégayer cette langue...»

À vrai dire et sans qu'on puisse nous accuser d'irrévérence, il bégaya assez longtemps... il professa d’abord avec fougue, sous le couvert de l’anonyme, le fatalisme et le déterminisme, tout en prétendant reconnaître l'existence d’une certaine liberté dont il définit mal le sens, et jamais de façon stable et complète.

Puis, à la longue, après une série ténébreuse d’approximations lentes, il semble reconnaître sans jamais l'avouer nettement, le libre arbitre de l’homme qui devenait à ses yeux de plus en plus nécessaire à mesure qu'il avançait en âge.

Pourquoi évolua-t-il ainsi ? Une nouvelle raison semble s'être ajoutée aux raisons religieuses que nous avons déjà signalées plus haut : c’est le souci de l'approbation publique, souci que Bonnet manifeste à chaque page de son œuvre.

Lorsqu'il commença à éprouver des inquiétudes au sujet de la

responsabilité humaine, des récompenses futures et, en conséquence, de la conduite à tenir en cette vie, de la liberté en un mot, il entra en correspondance à ce sujet, nous l’avons dit, avec le mathématicien Cramer.

On lit dans ses « Mémoires » inédits qu'il avait formé une petite société intellectuelle avec MM. Butini, pieux médecin, auteur d’un « Esprit du Christianisme », Beaumont, généralisateur d'idées, auteur de « Principes de Philosophie Morale » anonymes (12754), et Roger, courtisan, auteur de « Lettres sur le Danemark » (1754).

Comme ces jeunes gens conféraient ensemble sur. la liberté humaine, Bonnet éprouva le besoin de réduire en un système de propositions, sa manière de voir et dédia cet « Essai sur la Liberté » au dit Cramer, résidant alors à Paris.

Selon l'ordre chronologique, nous devrions envisager tout d’abord cette étude inédite, antérieure à Juillet 1747, qui précède donc de sept ans le premier écrit des œuvres complètes. Cependant, nous avons préféré l’exposer au contraire en dernier lieu, parce qu'elle résume avec une grande précision toutes les thèses éparses dans les œuvres qu’il est bon de grouper, de classer et d'analyser d’abord par nous-mêmes, pour les bien comprendre, pour saisir leur place et leur importance réciproque. Elle ne contient du reste aucune proposition importante qui ne soit dans les textes que nous analyserons d’abord.

Nous essayerons donc de reconstituer les grandes phases de cette évolution incertaine : pour cela il nous faudra reproduire plus souvent que nous ne l’aurions voulu, sous forme de citations, les formules par lesquelles le philosophe exprime sa pensée vagabonde : isolées dans tous les ouvrages, elles demeurent souvent inexplicables et leur répétition semble ‘fastidieuse ; rapprochées elles s'expliquent mutuellement et se complètent : parfois au contraire elles s'opposent brutalement ; le contraste qu'engendre alors ce rapprochement immédiat des contraires nous permet de décider avec certitude de ce que nous ne saurions qu’apercevoir vaguement à la lecture : ces procédés, quels que soient leurs inconvénients sont du reste les seuls qui nous permettent de retracer la marche de la pensée de notre auteur.

Plan

Nous examinerons successivement les phases suivantes qui semblent diviser insensiblement une carrière de trente-six années de

méditation :

1” phase : les théories fatalistes et déterministes.

2° phase : les théories de la liberté « exécutive ».

3° phase : tendance finale apparente vers la doctrine du libre arbitre.

Nous envisagerons à part les théories sur la volonté qui, seules, ont trait au problème de la liberté proprement dite, au sens où on l'entend communément. |

Enfin, nous réunirons en un chapitre spécial, celles des conclusions de notre auteur qui semblent offrir, non plus seulement un intérêt de curiosité pour l’histoire, mais des vérités utiles à l’avancement de la science psychologique. La découverte de ces quelques vérités, simples mais profondes, jointe à celle des vérités déjà mentionnées, font de Bonnet un précurseur digne d'être un peu connu. La Psychologie moderne n’a pas ajouté grand chose, quant au fond, aux conclusions que nous allons analyser et qui étaient publiées, ne l’oublions pas, à l’époque de Condillac quelques années seulement après Locke, le père de la psychologie autonome...

Les analyses qui vont suivre étant essentiellement « historiques » et ne se prêtant Le plus souvent à aucun commentaire vraiment utile, pourront donner une impression de sécheresse dans Île style. Il nous a fallu sacrifier en effet la recherche de l'élégance à celle de la concision. |

Ge chapitre n’est du reste, rappelons-le, qu’une étude accessoire,

‘relativement à l’éthique qui nous occupe : nous donnerons peut-être

un peu plus libre cours à nos opinions et à nos critiques personnelles dans cette autre partie.

Lorsqu'on est parvenu à synthétiser les éléments de la doctrine et à assigner à chacun une place logique, on constate que le déterminisme de Bonnet a pour base une théodicée qui est elle-même en fonction du câractère de l’auteur pour deux points au moins :/l’optimisme religieux, le positivisme scientifique du naturaliste.

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