‹ Charles BonnetChapitre 64 sur 99 · CHAPITRE I THÉORIES FATALISTES ET DÉTERMINISTES · texte numérisé non relu

CHAPITRE I THÉORIES FATALISTES ET DÉTERMINISTES

&« Tout a été arrangé dès le commencement :

ir les événements naissent les uns des autres par une génération nécessaire... L'Univers se développe comme un grand arbre. » (17.174).

Si ce n’est pas une erreur de considérer les théories de jeunesse comme les plus vivantes, les plus sincères, celles qui expriment la vraie personnalité d’un homme, parce qu’elles ne doivent encore guère à autrui, qu’elles n’ont subi encore aucune de ces collisions affaiblissantes d’où une pensée originale sort polie, prudente et appâlie, alors nous pouvons déclarer que Bonnet fut fataliste ; il le fut d’abord avec une grande conviction, avec l’intransigeance de l'enthousiasme, fataliste et déterministe.

Du reste, pour qu’il consentit à l'être, il suffisait à ses yeux qu’une seule condition fût réalisée : que les ‘doctrines sur Dieu et sur la vie future ne fussent pas compromises. Or, il ne craignait rien sur ce point, ayant trouvé une conciliation qu’il exprime dès sa première préface (17.xxvin) ; (« si l’on me reprochait écrit-il, d'admettre. un « Destin inévitable », voici quelle serait ma réponse : les Destinées des hommes ont été réglées de toute Eternité ; mais c’est par l’Etre qui, d’Eternité en Eternité, est le Sage et le Puissant »).

Quand il soutient ces thèses, l’auteur semble ne point réaliser seulement comme il le prétendit, un dessein apologétique, mais exprimer le plus cher de sa pensée : son accent est alors trop vibrant pour qu’il s’agisse vraiment d’un artifice.

Fondement métaphysique du déterminisme

Dans la réalisation des conciliations difficiles, c’est son propre caractère qui transpire : c’est avec une soumission et une souplesse

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naturelles qu'il admet l’ordre des choses tel qu’il le voit réalisé et dans ses détails les plus pénibles. :

Foncièrement optimiste, il croit devoir ajouter à la constatation des lois parfois pénibles qui régissent l'Univers, une « approbation » personnelle qui, tantôt s’érige en système et se traduit en doctrines métaphysiques tantôt s’exhale comme un encens en envolée lyriques et en cantiques d'actions de grâce. (ne se complaît-il pas à prendre le titre emphatique de « Contemplateur de la Nature » dérivé du

.nom même d’un de ses plus longs ouvrages ?) (x).

Nous réunirons ici, en les ordonnant logiquement, les thèses déterministes inspirées par cet optimisme ; elles sont éparses dans tous ses ouvrages et formulées dans le plus grand désordre : elles se résument à ceci : 1) Dieu est nécessaire, 2) le monde l’est également, 3) les déterminations particulières de Dieu et du monde le sont aussi.

Il faut chercher le principe des réalités que nous constatons dans l'Univers, dans les Idées éternelles ou « Essences ». L’Entendement divin placé en dehors du temps... est le lieu de ces « Idées » ; la Volonté divine, la « Souveraine Puissance » (16.127) est l’instrument qui les à fait passer de ia puissance à l'acte, qui les a « réalisées » ‘par la « Création ». | j

Dans une note de la « Palingénésie », Bonnet cite cette parole de Leibniz dont il semble s'être inspiré : « L’Entendement divin est la région éternelle des Essences » (16.126) ; il la commente en ces termes : «.. tout ce qui existe existait de toute Eternité comme possible ou en Idée... dans l’Entendement du Suprême Architecte. Toutes les Parties de l'Univers et jusqu’au moindre Atome étaient dessinés dans ce plan... »

(rx) La création de l'Univers était nécessaire :

Cette création était nécessaire a priori pour plusieurs motifs :

1°. — Dieu étant cause « nécessaire » ne pouvait omettre de créer : « La Cause nécessaire ne pouvait pas ne pas agir... » (17.341). 2°. — Il était dans la nature de la Matière et des Forces de se

{1) Bien que les doctrines philosophiques nous intéressent seules dans cette étude, on pourra se représenter le earactère des envolées du second ordre en consultant les passages suivants : 15.282, 16.389, 16.398, etc.

réaliser, comme l'indique une note ajoutée en 1782 à l'E. A. (13.101) et « la nature divine ne pouvait pas plus changer la nature de la Matière et des Forces qu'elle ne pouvait changer la nature du Triangle... »

(2) La création de l'univers tel qu’il est étuil nécessaire :

Cependant, l'acte créateur ne pouvait-il réaliser un univers autre que celui qu'il a réalisé ? n’y avait-il pas plusieurs univers possibles ? le nôtre était-il unique et nécessaire ?

Bonnet connaissait parfaitement la fiction du Temple des destinées, empruntée par Leibniz à Laurent Valla : il avait pris copie in extenso du dialogue de la « Théodicée » (copie qui figure dans les manuscrits de la bibliothèque de Genève). Il a même reproduit dans les œuvres complètes (18.62), le précis qu’en donnait Fontenelle. | - Cependant, semblant l'oublier, dans l'E. A. (13.143), il nie la possibilité d’un autre monde que le nôtre par cet argument : « entre deux univers parfaitement égaux en bonté, Dieu eût-il choisi P » Il suppose ainsi, par une pétition de principe, que les divers univers possibles eûssent été tous égaux (et parfaits), ce qui n’est point le cas dans la fiction de Laurent Valla et de Leibniz, eue ce qui semble, puéril.

Il invoque heureusement un meilleur argument : il ne pouvait y avoir plusieurs univers différents, parce qu’une telle pluralité eût entrainé un choix de la part du Créateur, être parfait par définition. Or, le choix est l’apanage des seules natures bornées qui ne peuvent voir d'emblée la perfection de leur objet.

À ce sujet, Bonnet critique avec une sévérité amusante l’opinion de ce même philosophe qui lui était pourtant de beaucoup supérieur et dont il s'inspire si souvent, Leibniz : «... ce Philosophe, écrit-il dans l’Essai Analytique » (13.142-4) qui a introduit cet Etre, choisissant entre les plans des Univers possibles le meilleur, me paraît s'être plus exprimé en Poète que Métaphysicien... un seul Univers était possible... ».

Dieu a vu de toute éternité le. « Vrai Bien » et n’a jamais « délibéré »... Cette idée était déjà exprimée dans |” « Essai » de 1794 : « l'Entendement divin n’a point vu plusieurs Univers pré-

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tendre à l'existence : la Sagesse n'a point choisi : le choix est le partage d’une nature bornée. » (197.166, Par. 3).

L’enchaînement universel

Le déterminisme général a donc une cause d’ordre théologique ; il se trouve confirmé par l’enchaînement universel des êtres : tous les êtres s’enchaînent sans exception, se déterminent mutuellement.

Bonnet chérit ce principe, analogue au grand principe leibnizien: « natura non facit saltus » : «... Nous suivrons à l'œil la liaison qui est entre toutes les parties de la Nature. Cette liaison s'étend à mesure que les observations se multiplient. Chaque être est un système particulier, un Roue qui s’engrène dans une autre Roue. L'assemblage de tous les systèmes particuliers, de toutes les Roues, compose le Système général, la grande Machine de l'Univers. La raison de chaque Individu est donc dans le Système général, ja Raison du Système général, dans la Raison Eternelle... » (17.167).

Des développements analogues sont multipliés dans les « Principes Philosophiques » ; il font la matière de deux chapitres spéciaux (17.330-17.335). De même dans la « Palingénésie » où nous trouvons un nouveau détail relatif à la détermination du temps : «.… le Présent a été déterminé par le passé ; le subséquent par l’antécédent. Le Présent détermine l’Avenir. L'Harmonie universelle est ainsi le résultat de toutes les Harmonies particulières des Etres coexistants et des Etres successifs... » (15.262). « Aïnsi, chaque instant de la durée des Animaux est déterminé par l'instant qui précède. L’instant actuel détermine à son tour l'instant qui suit... » (16.65).

Cependant, nous ne discernons pas bien cet enchaînement général : « ...parce que nous ne voyons pas tout l’enchaînement des Causes et des Effets, et la relation de cet enchaînement avec la Cause première, nous disons qu'un événement est seulement certain quoiqu'il soit nécessaire... » (17.150).

Ainsi, il n’est pas un seul atome dans l'univers qui ne soit déterminé par la place qu’il occupe et les rapports qui en dérivent : les mouvements de tous les corps résultent des propriétés essentiel-

les de la matière (16.462) et sont soumis comme tels à la nécessité

physique : « ..….un Corps est mû et il meut, il ne peut ni n'être pas mû, ni ne pas mouvoir... ».

Il en est de même pour les individus (16.524) : « tous les moments ‘de notre existence individuelle sont indissolublement liés les uns aux autres. Nous ne passons point d’un état à l’autre sans une raison suffisante. Il n’y a jamais de saut proprement dit... ».

Nous sommes ainsi amenés à établir ce qui nous intéresse le plus directement : de quelle manière et dans quelle mesure sont déterminés : 1°) Dieu, 2°) l'Homme en général, 3°) l’activité humaine, physique et morale. | :

Bonnet n’a jamais su concentrer assez sa pensée pour réaliser et formuler cette synthèse, cependant indispensable à l'intelligence de son système. Nous avons donc recueilli les éléments épars dans les œuvres, depuis le tome huit jusqu’au tome dix-huit, pour essayer de réparer cette grave lacune qui semble être la principale cause des méprises qu'il reproche à ses interprètes et dont il semble être le premier responsable. |

Mais d’abord, que faut-il entendre dans cette œuvre par le mot « détermination » ? les définitions qu’il donne ça et là à ce sujet sont fort diverses : tantôt « détermination » est synonyme de « choix » et de « préférence » (18:252-249-250) : «... agir, se déterminer, choisir, lisons-nous dans « l’Essai Analytique », (Para. 472) toutes ces expressions sont synonymes ». C’est ce que nous traduirons d'ordinaire par le mot « décision ».

Tantôt le mot a un sens tout différent il signifie « qualité » (16.182 note), « propriété » (13.29 r. D), « modifications » (16.125 note). En ce sens, être déterminé par un facteur, c'est recevoir ses caractères, ses qualités, ses propriétés de ce facteur.

Remarquons que l’auteur pousse parfois l’imprécision jusqu’à employer ce mot dans les deux sens à la même page, par exemple dans la « Vue du Leibnizianisme » (18.65 Para. 1 et 2). C’est donc par le contexte que nous discernerons le sens du mot dans chaque cas,

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