I. — Les déterminations de Dieu
Dans ce système, Dieu lui-même est déterminé et si l'on peut ainsi parler, il est le premier à l’être, car il n’est que le premier « chaînon » de la chaîne des Etres. Bonnet se plaît souvent à remplacer le mot « Dieu » par une des expressions suivantes : « la Cause . Première » — « la Cause Nécessaire » (17.341), la « Raison Eternelle » (au sens de « cause éternelle ») (17.167).
Il consacre un chapitre spécial de son premier ouvrage à :la « Liberté divine » (17.153). Dieu est doublement déterminé : Il l’est . par la nature des « Essences (18.202) et aussi par:son Intelligence, lieu des Idées éternelles (16.151-52) : sa Toute Puissance consiste. seulement à réaliser et non pas à choisir.
La Volonté divine qu’il nomme « la Volonté Efficace » pour cette dernière raison, ne saurait se déterminer elle-même sans motifs (16.64. Para. 2), sans raison suffisante (15.262, Para. 1) (16.157. para. 2) (17.166). Ainsi, à l’encontre de Descartes, Bonnet place en Dieu, la Volonté après l’Intelligence.
Finalement la Liberté Divine, c’est-à-dire le pouvoir d'agir de Dieu est du même genre que la nôtre ; cependant elle en diffère sur le vrai bien, à l'encontre de la nôtre qui est souvent illusionnée (17.166-13.142. Para. 3). Par ailleurs, elle ne reconnaît d’autres bornes que celles du Possible (ce qui est encore une manière d’être déterminée (17.153-13.101, note 102, fin). Ses limites sont les Idées éternelles des choses (16.210), les « Essences des choses » (16.151), les Idées de la nature intime des Etres (16.126). Reconnaître ces limites, ce n’est pas borner sa Puissance (17.104, fin).
Ces diverses considérations que l’on pourrait envisager comme ne se rattachant pas directement à notre sujet qui est la liberté « humaine », sont au contraire extrêmement importantes comme nous le verrons, pour l'étude de la morale proprement dite.
Seules, elles nous révèlent le sens qu’il faut donner aux passages où, sans rappeler sa véritable doctrine et sans veiller assez à l’exactitude des termes, l’auteur parle de la Volonté divine comme d'un « bon plaisir » capricieux : «... la Sagesse éternelle... arbitre suprême des Destinées de l'Homme... » (7 xs) «la Vertu est un
don de Dieu, un effet de la Grâce... » (17.xxvis) ».. l’ordre qu'il a plu à Dieu d'établir...» (17.148.1.3), etc... Nous comprenons ainsi que, lorsque les conclusions de son éthique, parfois odieuses en apparence, nous portent à dénoncer l’« insjustice » de Dieu, c’est de l’injustice du Destin qu'il s’agit ; plus exactement encore (car ces idées d’ « injustice divine » sont des conceptions de l’anthropomorphisme populaire, le sentiment d’injustice, création subjective de notre conscience humaine, est apaisé par celui de la résignation, de l’acceptation des choses). En effet, comme nous l’établirons en étudiant la morale, non content de « constater » les déterminations étroites auxquelles nous sommes soumis, non content de les approuver et d’en célébrer la sagesse, Bonnet décide de s’y soumettre, de s’y conformer, non point avec la résignation de l’impuissant, mais avec la joie de l'ascète, plus exactement avec l'indifférence d’un anencéphale.
IT. — Déterminations particulières à l’homme
Cette autre synthèse est la plus délicate à constituer car elle . suppose une connaissance approfondie, non seulement des détails souvent obscurs des œuvres philosophiques, mais encore des ouvräges de sciences naturelles qui les précèdent.
D'une manière générale, nous l’avons dit, les destinées des hommes ont été réglées de toute éternité par Dieu. Comme Dieu, l’homme est un rouage de l’univers, mais il n’est pas le premier, « c'est une roue qui s’engrène dans une autre roue » (17.167). Bien plus : « dans la grand Machine de l'Univers, il n’est pas une maîtresse roue... il n’en est qu’un très petit pignon » (18.201). « La machine (du corps) est donc soumise aux actions combinées de tous les Etres terrestres avec lesquels elle soutient des rapports ». (18.205). Si nous considérons les détails, le corps et l’âme sont déterminés par une foule de facteurs que nous avons classés aussi logiquement que possible.