IV. — Facteurs divers
« Ce sont manifestement les circonstances extérieures dans lesquelles chaque individu de l'humanité se trouve placé, qui déterminent le plus son caractère moral. J’entends par ces circonstan-
s : le climat, le genre de vie... les exemples... » (18.64.6).
Dans le « Philatèthe » Bonnet précise plusieurs de ces détails : il parle des « vicissitudes du jour et de la nuit, celles des saisons qui ont tant d'influence sur notre être... » (18.300). Dans l’ « Essai Analytique » : «.…. le climat, les nourritures, le genre de vie, etc... » modifient les solides et les fluides et en particulier le cerveau (14.259, note ajoutée en 1783).
Dans l” « Essai » de 1754, nous trouvons des formules naloeus (17.334.2). En particulier, les songes tiennent plus ou moins à l’âge,
au genre de vie, aux aliments, aux boissons, aux degrés du chaud
ou du froid, à l’état de santé ou de maladie, etc... ; de là, une prodigieuse complication dans l’analyse des actions humaines (14.170, note de 1783).
L’éclairage et ia chaleur de la terre, ses productions et sa topographie même, sont des facteurs déterminants (16.440).
Enfin, l'habitude détermine les affections de l’âme (17.128) et ( il n’est pas jusqu’au gouvernement lui-même qui, se rapportant dans une certaine mesure à l'éducation et aux mœurs, ne contribue à nous déterminer. (16.440).
Il faut compter aussi avec « le préjugé et mille autres circonstances.. » (17.171).
Aucun de ces facteurs n'est négligeable ; le moindre d’entre eux est d’une importance extrême : « ici la plus lègère cause porte ses influences fort au delà de ce que je puis penser ». (16.440).
CONSÉQUENCES PSYCHOLOGIQUES : LES DÉTERMINATIONS PARTICULIÈRES - DE L’AME
Nous voici arrivés au point essentiel en ce qui concerne la liberté et le problème moral : les déterminations de l’âme. Il semble que les considérations précédentes soient indispensables np comprendre
ce problème, et Bonnet aurait infiniment gagné à nous acheminer de la sorte vers les conclusions que nous allons énoncer : il eût été mieux compris et, partant, plus connu peut-être.
Il ressort du rapprochement des passages ‘épars concernant ce point, ‘que l’âme est particulièrement déterminée de quatre maniè-
res :
À. — Par sa place dans l'Univers: ;
: B. — Par l'influence de tous les facteurs cosmiques dont le corps est l'instrument ; i
CG. — Par l'influence interne du corps lui-même ;
D. — Par un déterminisme spécifique : l'attrait au bien.
À) Le caractère de chaque âme était déterminé d'avance par « ia place » qu’elle devait occuper dans l’échelle des êtres ; selon Bonnet, cette place aurait été assignée par un geste spécial à chaque âme en particulier : elle aurait été « placée par la main même de Dieu sur l'échelon qu'elle occupe ». En conséquence, « il ne dépendait pas d'elle d’ajouter ou de retrancher à sa perfection individuelle » (17.168).
L'auteur illustre cette théorie dans tous ses ouvrages, par des images répétées : « l’aigle n’est pas une colombe » (17.xxxn).
.« Cherchez-vous la raison du cruel Néron, de l’aimable Tite, du sage Antonin ? Demandez-vous pourquoi le Français est policé, l’Hottentot barbare ? Regardez vers le plan général ». (17.168).
« La Sagesse qui a ordonné l'existence de cette chaîne a sans doute (1) voulu chacun des chaînons qui la composent. Caligula est un de ces chaînons et ce chaînon est de fer : un Marc-Aurèle est un autre chaînon et ce chaînon est d’or. L’un et l’autre sont des chaînons nécessaires d’un tout qui ne pouvait pas ne pas être ». (17.336).
() Nous remarauerons dans cette dernière citation, l’expression « sans doute ». Indique-t-elle une incertitude dans ia pensée de l’auteur ? Il arrive aux théoriciens les plus absolus d’avoir des instants d’hésitation, si brefs soient-ils.
En effet, l’expression « sans doute » comme tout le monde peut le remarquer et comme l’a souligné judicieusement Brochard, exprime ordinairement le doute, alors que ses termes semblent au contraire l’exelure absolument.
Cependant il semble assez peu probable qu’elle exprime iei un doute, dès qu’on considère le nombre des affirmations déterministes de toutes sortes et leur importance dans tout le système, surtout en morale : un seul doute ferait crouler tout l’édifice. É
B). — Déterminisme des facteurs cosmiques :
Comme nous l'avons exposé en détail dans une précédente étude (1), l’homme est un « Etre mixte » composé d'un corps et d’une âme.
Ce corps agit d'abord par rapport à l’âme, comme un instrument récepteur d’impressions, transmetteur d’influences : en effet, point de sensation ni d'idée sans appareils sensoriels. Par le corps, toutes. les influences que nous avons énumérées s’exercent sur l’âme et la déterminent, toutes les lois qui régissent la matière et le corps influent sur l’âme : elles déterminent ses « affections », son « penchant naturel » (17.138) qui déterminent à leur tour, sous forme de « motifs », des réactions appropriées de la volonté.
Ainsi, « quand il est question des agents moraux, il faut les considérer avec toutes leurs déterminations physiques et morales ». (ré re Para sil).
Bien plus, selon un raisonnement de |’ « Essai » de 1704, (17.148, Para. 3 et 4) le processus de la sensation et de la volonté que nous venons d'indiquer, déterminerait même l’âme « nécessairement ». Voici ce syllogisme, tel qu'on peut le reconstruire :
Tout ce qui dérive de la nature d’un être doit être dit en dériver nécessairement.
Or, les déterminations de l’âme dérivent toujours des ses idées (ou sensations) qui sont sa propre nature.
: 4 # Du 4 « | Donc, ces déterminations sont nécessaires.
C). — Déterminisme interne du corps même
Le corps n’agit pas seulement comme un instrument, il exerce luimême sur l’âme, l'influence directe de ses propres forces.
Bien que Bonnet déclare expressément et avec beaucoup d’insistance que l'âme est « immatérielle », d’une nature entièrement différente de celle du corps ; bien qu’il donne à l'âme le plus beau rôle et qu'il la considère comme la fin, la raison d'être du corps, il reconnaît par ailleurs que | « Homme tient plus ici-bas à la Matière qu'à l'Esprit » et que « les plaisirs des Sens l’attirent plus fortement
{) « La psychophysiologie de Ch. Bonnet ». (Cf. bibliographie). GABEr
que les plaisirs de l'Esprit » (18.204). C’est donc là pour l'âme, une influence nouvelle, interne et immédiate.
Ainsi la perfection morale de chaque individu dépend en dernier ressort de la proportion de terre qu’enferme son corps. Voici quel sorite suppose cette conclusion audacieuse pour un spiritualiste comme l’auteur :
L'entendement n'est qu'un sensibilité plus relevée que la sensibilité proprement dite. (14, Para. 521).
Il a des fibres spéciales, mais dérivées des fibres sensibles (id. et P. 36, note). |
La perfection morale d’un individu dépend de l’art que met l'éducation à manier ces fibres (Para. 527).
Mais le succès de ce maniement dépend de la qualité des fibres, de la perfection de leur organisation ;
Cette qualité enfin, dépend de la proportion de terre qu’enferment les fibres, car la terre est la base de tous les corps organisés (14.48.1).
Ainsi, la perfection morale dépend en dernier ressort de la proportion de terre qu'enferme son corps.
On s’explique en lisant de tels passages, que l’auteur ait pu être soupçonné de matérialisme et contraint à se défendre !
4) Le Déterminisme du meilleur :
L'âme est enfin soumise à un déterminisme particulier, celui du bien : « l’'Ame veut essentiellement le meilleur, lisons-nous dans l « Essai » (17.147). L'indifférence au bien serait une contradiction dans la nature des êtres sentants ». Puis, avec une variante dans l'E. A. (14, Para. 514) : « il serait contre la nature de la Volonté qu’elle n’embrassât pas ce que l’Entendement lui présente comme son plus grand bien. »
Il semblerait donc que ce dernier déterminisme compensât les précédents, et que, les dépassant même, il rendît l’accomplissement du mal impossible. Il n’en est rien cependant, et la véritable formule est celle-ci : « la liberté peut aller au mal, mais la sagesse qui la dirige, la porte au bien. » (18.152). Le déterminisme du meilleur n’est donc pas absolu : l’homme peut prendre le mal pour le bien, et faire ce mal, croyant faire le bien qui l’attire.
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Tels sont, dans leur ordre logique les divers facteurs de déterminisme auquel l’homme est soumis. On ne rencontre il est vrai dans les œuvres complètes, rien d’ analogue à cet exposé, mais Bonnet aurait donné beaucoup plus de force à sa doctrine s’il l'avait réalisé lui-même en concentrant et en ordonnant sa pensée ; peut-être même ne conçut-il jamais nettement cet ensemble comme la méditation de ses ouvrages nous a permis de le faire.
Conséquences et applications
Que résulte-t-il de ces conditions générales quant à la conduite individuelle dans chaque cas particulier ? Comment l’âme humaine ainsi déterminée, réagit-elle en chaque occasion ? Charles Bonnet aborde le problème dans son premier ouvrage philosophique, par l'examen de cas pratiques qui nous éclairent sur ce point : en voici l'essentiel :
Supposez un homme fort enclin à la colère, placé dans des circonstances propres à émouvoir sa bile : une suite « nécessaire » de cette supposition sera que cet homme se livrera aussitôt à le colère : voilà la nécessité morale.
Le contraire est impossible: « il est aussi impossible que l'Homme colère ne se livre pas à la colère qu'il l’est que les trois angles d'un triangle n’en égalent pas deux droits » (17.150).
Une évolution même, une amélioration du caractère est impossible, principe étonnant chez ce pédagogue acharné: «... et ne dites pas que l'Homme colère peut devenir doux : vous venez de supposer un triangle et vous supposez maintenant un carré... ». De même «.. un homme de bon-sens ne se jette pas par la fenêtre : c’est d’une « nécessité » morale... » (17.147).
Cependant il précise sa pensée dans un autre écrit, les « Remarques sur la Liberté » (18.152. Para. 1) et nous laisse ici concevoir la
possibiité d'une pédagogie : «..., il est moralement impossible que le sage « restant sage », se conduise comme un fou. Mais il est possible que le Sage se corrompe.. or le cas a changé... » dans ce dernier
cas, ce n’est plus à la « même personne » que nous avons affaire, à proprement parler.
À côté de la nécessité qui détermine au mal les individus qui, à la suite de circonstances fâcheuses, ont eu le malheur de s’écarter de
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l’ordre (17.241), une égale nécessité détermine au bien ceux qui ont eu le bonheur de demeurer toujours dans l’ordre grâce à des circonstances favorables : « L’'Ame qui a le tempérament vertueux, fait le bien sans y réfléchir : elle ne saurait faire autrement : sa nature est de faire le bien : elle est un Automate bienfaisant... » (1%:267, fin).
L'auteur donne une analyse sommaire de cet automatisme tel. qu'il le comprend ; au fond, ce déterminisme est celui de l'habitude: chez l’automate, malfaisant ou bienfaisant, l'âme agit « par sentiment », et « ce sentiment est le produit des perceptions distinctes qui l’ont souvent affectée... » (268), mais qui se manifestent sous forme de perceptions confuses, parce qu’elles frappent l’âme « subitement et à la fois ». Leur véritable origine n’est discernée que grâce au prisme de la réflexion.
Finalement, l'homme est une « Machine Physico-Morale » (17.310), c’est un « Automate » (267) un « Automate moral » différent légèrement de l’animal qui est un automate sentant (285).
Ses actes sont donc parfaitement prévisibles et de manière mathématique, comme en une équation :
« Le caractère de I’ Ame étant donné,
La disposition actuelle du corps étant déterminée et
Deux ou plusieurs partis étant proposés,
on prédira à coup sûr quel sera celui des partis que l’Ame embrassera » (17.146). L'auteur n’omet que la formule algébrique que l’on pourait ainsi formuler : X = C + D (Décision — Caractère + Disposition actuelle) et cette disposition nette des quatre termes.
Cette connaissance servira de base à une Science de la « Politique ».
Quelle est maintenant la doctrine de Bonnet concernant la prévision divine ? « l’Intelligence adorable... qui sonde les cœurs et les reins, écrit-il dans ! « Essai » (17.147) n’aurait-elle point prévu toutes les actions des Hommes ? »
Il croit donc à la prévision, mais comment l’explique-t-il ? A vrai dire, elle n’entre point ici en cause, car ce n’est point une prévision à proprement parler et cela pour deux raisons : l'Intelligence divine est hors du temps. Elle ne « prévoit » pas, elle « voit » (19259)
Cela simplifie opportunément les choses... : « Dieu a tous les