‹ Charles BonnetChapitre 69 sur 99 · AS · texte numérisé non relu

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siècles présents devant lui » (15.270) « comme un instant indivisible » (16.274). « Tout est nu à ses yeux » (16.220) : c’est la théorie de Leibniz.

En second lieu, « prévoir une action libre n’est pas l’opérer : la “permettre n'est pas la produire » (16.273) ; la prévision est « extérieure » à la liberté (16.220). Pour Dieu, prévoir, c’est seulement « connaître avec certitude » deux facteurs : l'influence des causes et la nature particulière de l’agent sur lequel agissent ces causes (16,273), facteurs que Dieu connaît naturellement. Bonnet approuve done ce raisonnement de Clarke, qu’il cite dans les « Remarques sur la Liberté » (18.152) : « ...la prévision de Dieu ne rend pas nécessaires les Futurs contingents ». À

Quoi qu'il en soit, l'homme est un automate, ses actes sont nécessaires ét parfaitement prévisibles. Après de telles affirmations, n'est-il pas curieux de lire dans d’autres passages des œuvres, des propositions exactement contraires ? Un lecteur non familiarisé avec cette extrême confusion pourrait renoncer à comprendre et conclure avec Voltaire : « ce Bonnet à la tête fêlée : il faut la mettre avec celle de Ditton » (x). ;

Thèses contradictoires

En effet, comme il écrivait ceci dans l’ «Essai Analytique » (14.22): « Si Vaucanson a su construire un Canard artificiel qui avançait son bec pour saisir la nourriture qu'on lui présentait, l’Auteur de Vaucanson n'aurait-il pu construire un Automate qui imitât les actions de l'Homme ? », Bonnet s’empresse d’ajouter ce correctif : « Je ne veux pas insinuer par là que l'Homme est un pur Automate.. » Un tel empressement désormais nous étonne.

Plus tard, dans la « Palingénésie » (16.461) : parce que les actions

humaines sont dirigées par l’idéal du bonheur «... s’ensuit-il que l'Homme agisse comme une pure Machine ?... »

Enfin les actions humaines deviennent imprévisibles : « ...le

Moral est bien plus compliqué que le Physique, lisons-nous encore dans l’ « Essai » de 1760 (14.45), car il suppose encore le physique et il n’est pas soumis comme lui au calcul... ».

(1) Sur Ditton, cf, 16.488,

Dans le « Philatèthe » : (18.329) les jugements qu'on porte sur l’ordre moral ne sont qu'analogiques. donc « simplement probables ». La volonté de l’agent moral, dans chaque cas particulier pourrait se déterminer autrement qu'elle ne se détermine.

Quelques pages. plus loin : (334) «.... je dois être très réservé à prononcer sur le caractère de tel ou tel Individu de l'Humanité... mes jugements sur mes semblables ne peuvent jamais reposer que sur des probabilités ».

‘Reprenant un exemple cité plus haut, il en tire une conclusion opposée (331. fin) : quand on suppose qu’un homme prudent ne se conduira pas comme un fou, la chose n’est « que probable ».….

Enfin, après avoir écrit ceci : «... les destinées des hommes ont été réglées de toute Eternité... » il écrira que nos déterminations ne sont pas d’une « nécessité fatale », (16.462), mot qu'il avait

évité d'employer depuis quinze ans, avec raison.

Ces quelques: rapprochements suffisent à nous édifier sur l’unité de la pensée de Charles Bonnet. Cependant nous nous garderons bien de conclure comme Voltaire : il semble trop aisé de déclarer que quelqu'un est « fou » lorsque nous ne le comprenons pas bien ou que ses opinions diffèrent des nôtres ; il l’est moins de chercher, par de longues réflexions, à comprendre les vraies causes de cette apparente folie qui n’est parfois que désordre.

Rechercher ces causes sans certitude de les trouver est déjà un passe-temps intellectuel fort honorable. C'est un devoir quand on a une fois lu les quelques lignes qui, fussent-elles seules sensées parmi les six mille pages des œuvres, suffiraient à nos yeux pour mettre notre auteur prolixe au rang des grands génies : nous voulons parler des passages signalés dans notre première partie nous continuerons donc dans cette voie.

Dans son premier ouvrage, |’ « Essai » de 1754, ignorant malgré ses trente ans le danger d'affirmer ouvertement des opinions originales et raisonnables, le jeune Bonnet affirmait avec fougue. Ne discernant pas encore bien le caractère incertain des délicates ques-. tions relatives à notre espèce, il les tranchait d'emblée. Quinze ans après, dans la « Palingénésie » par exemple, il a appris à faire bien des réserves.

Un rapprochement et une analyse détaillée de deux passages typiques pris dans ces deux ouvrages va confirmer notre affirma-

tion : ces passages portent sur la distinction du « certain et du

« nécessaire ».

« Nécessité » et « certitude »

Examinons d’abord un premier fragment: le chapitre 48 de l « Essai de Psychologie » (17.147).

Bonnet rapporte d’abord l'opinion de « grands philosophes » dont il omet de rapporter les noms et « qui distinguent le certain du nécessaire... » il distingue ensuite trois sortes de nécessités : la nécessité mathématique, la nécessité physique et la nécessité morale... (Par exemple « qu’un Homme de bon sens ne se jette pas par la fenêtre, c'est d'une nécessité morale. »

Puis, il rapporté une seconde distinction des mêmes philosophes selon lesquels : |

1° La nécessité physique et la nécessité morale sont des nécessités « hypothétiques » qui ne sont telles qu’en vertu de l’ordre qu'il a plu à Dieu d’établir.

2° La nécessité morale n'est pas proprement une nécessité (i. e. ce qui est et ne pourrait pas ne pas être; en d’autres termes, ce dont le contraire est impossible (18.151) ; ou encore ce qui est et ne pourrait pas être autrement). Elle est une parfaite certitude (la certitude étant définie : ce qui est et qui pourrait ne pas être; ce qui est et qui pourrait être autrement). Par exemple, « il est certain que l’ivrogne boira le vin que vous lui présentez, mais il n’est pas nécessaire qu'il le boive. » (17.148).

Si Bonnet ne nomme pas les auteurs de ces propositions, du moins les avait-il savamment choisies pour favoriser ses fins, car il conclut aussitôt que cette distinction, (qu’il feint d'estimer « ingénieuse et subtile »), est détruite si l’on prouve :que le certain coïncide avec le nécessaire dans toutes nos déterminations (ou décisions). :

En effet, il reconnaît pour les actions morales, la seule nécessité « hypothétique » à laquelle les trois sortes de nécessité lui paraissent se réduire. Selon la précédente définition de cette nécessité, cela veut dire que les actions morales comme les autres, découlent de l’ordre qu’il a plus à Dieu d'établir, ou comme il dit ailleurs, que la volonté divine a été déterminée par son entendement à réaliser,

ce qui confirme exactement ce que nous avons établi dans l'exposé des principes généraux.

Finalement, après quelques exemples, il affirme ce qu'il ne faisait que supposer un instant avant : « Si l’on prouvait, écrivait-il, en effet, que le certain coïncide avec le nécessaire. » : il s'agissait donc de prouver, mais il oublie de le faire et passe à une conclusion Ccatégorique :

« Nous disons qu'un évènement est seulement certain quoiqu'il soit nécessaire... » Le pas est franchi ; certain égale nécessaire.

Sa conviction intime est alors si forte que nous excuserons le défaut de ce raisonnement, du reste désavoué plus tard, tant par le jugement général qu'il porte sur ce premier ouvrage « de jeunesse » que par l'exposé de thèses nouvelles comme nous allons le voir.

Examinons maintenant un autre fragment, un chapitre de la « Palingénésie » (16.461) rédigé quinze ans plus tard : moins jeune, affligé de quinze ans d’expérience, accusé de matérialisme, interdit par l'Inquisiteur, en butte aux sarcasmes de Voltaire, à Li rancœur de Rousseau, Bonnet change de ton. :

Désormais, il s’agit de « regrets » : « Je regrette, écrit-il, que la pauvreté de la langue ait introduit dans la Philosophie ce malheureux mot de « nécessité morale...»

Il renonce à se servir de ce mot « si impropre en soi », il y voit une source de confusions nombreuses, et enfin, il reconnaît le caractère délicat du problème de la liberté, qui ne saurait être exposé avec trop de précision et de clarté. »

Illusion ou vanité, il croit devoir ajouter dans une note, qu'il n’a rien négligé dans ses ouvrages précédents pour « ramener la question à ses termes les plus simples et les plus vrais ». Ne pouvait-il alors, bénéficiant du recul du temps, juger plus humblement de ses premières opinions ? |

Cependant, on peut remarquer, détail significatif, que dans cette même note où il indique les passages des autres œuvres où le même sujet est traité, (ce qu'il a coutume de faire en exagérant toujours le nombre des références), il mentionne bien les deux chapitres de | « Essai Analytique », ceux de ’ « Fria Abrégée » etc.…, mais, pour la première it il omet |” « Essai » de 1754;

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