‹ Charles BonnetChapitre 72 sur 99 · RE EN RE VS NL ST NO IE · texte numérisé non relu

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la question, mais en la modifiant. Comme il à adopté explicitement à cette époque, pour le mot « liberté », le sens de « pouvoir-faire » il ne s’agit plus désormais de « liberté d'’indifférence » mais, comme il l'indiqua lui-même plus tard (14.182), de « volonté d'indifférence ». DE

Cependant, il pose ainsi le problème : «... dans les cas qu'on nomme d'’indifférence, où est le motif déterminant ? » Usant alors de l’artifice que nous avons indiqué dans notre préface, il corrige sa première thèse anonyme : « L'auteur de l’Essai de Psychologie, écrit-il ici, place le motif déterminant dans une certaine disposition du Corps dont l’Ame ne s'aperçoit pas clairement... » Il va suppléer diligemment à cet Auteur qui ne développe pas.

À vrai dire, ce n'est que plus loin (Para. 5oo) qu’il s'explique vraiment : La disposition actuelle du corps ou du cerveau écrit-il, ne peut influer sur l’âme qu’autant qu'il s’y produit actuellement un mouvement. En effet, le cerveau était dans un repos absolu, comment l’âme se tirerait-elle par elle-même de cet état, puisque la faculté de sentir serait absolument sans exercice et que, selon les principes sensualistes, aucune action ne peut se déclancher sans le concours d’une sensation ? C’est donc dans une disposition du corps qu'il faut chercher le motif déterminant.

Au paragraphe 496, il examine un exemple concret : supposant deux objets de ressemblance parfaite entre lesquels la main serait placée : si le sujet se détermine pour celui qui est à droite, c'est un motif qui le détermine, une disposition du corps, c’est. « l’habitude que j'ai contractée de me servir de la main droite plutôt que de la main gauche ».

I1 explique physiologiquement la réalisation de Cette préférence il se produit dans l'hémisphère cérébral sur lequel agit l'objet qui est à ma gauche, un mouvement qui ne se produit pas dans l'hémisphère opposée.

Précisant encore, il explique ce fait en fonction de sa théorie de l'association à laquelle il-donnait beaucoup d'importance ; c’est grâce à une association que se produit le mouvement : « l’objet qui est à ma droite réveille en moi par sa position un sentiment, et ce sentiment est lié à l’habitude de nous servir de la main droite ». Donc, ce sentiment réveillé détermine l’âme, comme par réflexe, à

avancer la main.

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Cependant, cette habitude n'est pas invincible, elle peut être surmontée par une idée plus forte, par exemple l’idée de contredire, qui devient alors motif déterminant. L’habitude n’exerce donc pas une « contrainte » sur la liberté : elle explique seulement les décisions dans les cas qui paraissent à première vue des cas d'indifférence.

Bien que nous ayons renoncé à choisir parmi les faits que nous ordonnons, nous pouvons remarquer que ces dernières observations semblent exprimer assez exactement les faits vérifiés par notre expérience quotidienne.

Finalement, puisque la « liberté d’indifférence » est illusoire, quelle est la vraie forme de notre liberté ?

B. La liberté exécutive

Comme nous l’avons plusieurs fois répété, la liberté n’est nullement atteinte selon Charles Bonnet par cet amas d'arguments fatalistes et déterministes. Elle subsiste intacte, grâce à un artifice.

L'auteur avait prévu avant la publication de son premier ouvrage anonyme et il eut l’occasion de constater les conséquences qu’on tira de ses théories : «... je vois les Théologiens s'élever contre moi, écrit-il au chapitre 57 de l’ « Essai » (17-169). Quoi ! s’écrient-ils, plus de mérite et de démérite, plus de moralité, plus d’imputation, plus de peines ni de récompenses, plus de religion ?... » Il est difficile de mieux résumer les objections que suscitent ses théories audacieuses. ;

Aussi prit-il la précaution de se défendre avant qu'on ne l’attaquât : un chapitre est consacré à établir que « la nécessité ne détruit pas la Liberté » (17.151) ; un autre, que ce système « ne détruit pas la moralité des actions » ; (17.169) ; un autre qu’il laisse intacte l’ «efficacité de la prière » (174) ; de même enfin, pour « les peines et récompenses de la vie à venir » (195).

Bonnet invoque aussi l'autorité du « religieux S’Gravesende » derrière lequel il se retranche (Mémoires, p. 137).

Cependant, pour concilier ses théories avec celles du libre arbitre, Bonnet qui ne voulait cependant pas leur faire de concessions excessives, esseya par artifice de donner le change en employant exacte-

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ment le même langage que les partisans du libre arbitre, mais én prêtant à leurs expressions un sens nouveau et arbitraire.

Cependant, cette position étant difficile, son opinion, comme on peut le comprendre, semble être demeurée longtemps indécise : il en résulte une grande confusion dans ses premiers exposés, et aussi un déplorable défaut d'unité.

Il prétend que l'existence de notre liberté est prouvée incontestablement par l'existence d’un sentiment spécial, car il distingue l’ « idée » et le « sentiment » de la liberté ; du moins, il parle en un endroit de la formation de cette idée, très sommairement il faut l’avouer ; c’est au chapitre xim de l’ « Essai de Psychologie » intitulé: « de la formation des Idées de Pensée, de Volonté, de Liberté » (17.27) ; cette seule phrase nous renseigne : «.. d’une volonté, d’une action particulière, l'Ame s’élèvera par abstraction à la Volonté, à la Liberté en général ».

Il s'étend davantage sur le sentiment de la liberté, ce sentiment si clair, si distinct, si vif... » (17.83), mais il faut distinguer ici entre le sentifhent de deux libertés fort différentes : celle qu'il conçoit en 1754 et celle de 1760.

Dans le premier cas, «... ce sentiment nous persuade que nous sommes auteurs de nos actions... » (17.83). Lorsqu'il veut établir l'immatérialité de l’âme, «... nous sentons, dit-il, que nous pouvons commencer une action, la continuer, la suspendre... » (17.100) et plus loin (17.136) ; « Le sentiment intérieur nous démontre que nous pouvons mouvoir la main ou le pied... », il affecte avec hauteur de reconnaître la souveraineté de ce sentiment : « ...prétendre infirmer cette décision du Sentiment, c’est renoncer à toute évidence. De même dans un chapitre sur l” « activité de l’Ame des animaux » (17.285) : « le sentiment intérieur suffit à nous convaincre de notre Liberté... ». Puis, dans le « Philatèthe » (17.152)

je ne puis douter le moins du monde que je ne possene ces deux cite Ajotonte et Liberté), parce que je les exerce à à chaque instant et que j'ai le sentiment intime ou la Con ae que je les exerce. Rien n'est plus évident...

Pour connaître la première conception qu’il semble s'être faite de cette liberté incontestable, nous examinerons successivement deux chapitres de l’Essai, le chapitre 42 et le chapitre 49. Disons dès

maintenant que la liberté y est représentée comme la « faculté d'agir » (17.154), de se mouvoir, de faire un geste (18.153).

C’est au chapitre 42 de 1” « Essai de Psychologie » (17.136) qu’il entre en matière par celle définition : la liberté, considérée théoriquement, en dehors de toute application particulière est seulement « la Force motrice de l’Ame, cette activité qu’elle exerce à son gré sur ses organes. » Au chapitre 5r, il écrit plus simplement : « La Liberté est la Force d’agir ».

Ainsi, elle n’est pas, comme on la conçoit d’ordinaire, un mode, une manière d'être de la volonté, ce qu’on exprime commuüunément par les expressions : « vouloir librement » ou non. Ce n’est pas la manière de décider après délibération ; comme il la définira expressément plus tard, la liberté est une « faculté spéciale de l’Ame ».

Elle est également définie comme une « force motrice », dans les ouvrages postérieurs : dans |’ « Essai Analytique » (Para. 150), dans la «Palingénésie » (16.462, ete..…), c’est une force qui n'a pas en soi de déterminations (Para. 150) ; aussi, pour qu’elle se réalise, il faut que la volonté la détermine à s’appliquer à tel ou tel organe, à telle ou telle fibre : elle est l'intermédiaire, l'instrument en quelque sorte qui dispense, qui dose l'exercice de la liberté (14.131, mil.).

Cela entraîne deux sortes de conséquences : 1°. — la force motrice est dans le rapport des organes qu’elle meut, sens, membres et cerveau : plus les organes sur lesquels la liberté s'exerce sont nombreux et variés, plus elle est étendue et variée dans ses divers effets.

Réciproquement, les organes sont aussi dans le rapport de la force motrice : il n’y en à pas plus que la liberté ne peut en ébranler et ils sont tels qu’elle peut les ébranler : ainsi, dans le cas supposé par notre auteur, un homme « réduit au seul sens de l’odorat » n’aurait qu'une liberté très bornée, concentrée dans l'attention donnée par l'âme aux seules sensations olfactives : de même pour un homme qui ne pourrait exécuter pendant toute sa vie qu'un seul mouvement » (157). :

Un organisme rudimentaire a une liberté exactement proportionnée et tout aussi réelle qu’une autre : c’est le cas par exemple de l’huître immobile sur la vase et qui ne fait qu'ouvrir son écaille

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pour recevoir l’eau de la mer, déterminée par la sensation de la faim. » (Para. 152).

Plus un être est haut placé dans l’échelle des êtres ou plus l’organisme est différencié, plus la liberté, la force d'exécution matérielle est grande. La Liberté de Dieu écrivait-il déjà dans « l” Essai », (17.154) est de même nature que la nôtre, mais elle est infiniment plus étendue, car elle ne connaît d’autres bornes que les possibles. Bonnet semble également se faire une haute idée de la liberté des anges (13.139. Par. 2).

De même, César est plus libre que Bibulus, Bibulus plus que le Singe, le Singe plus que le Cheval, le Cheval plus que l’Huître, etc. la liberté étant comprise en ce sens très spécial, les enfants et les animaux (17.154) se trouvent en jouir (Par. 102,159).

2°. — Une seconde conséquence, c’est qu'il y a liberté, (bien qu’inparfaitement), même si l’éxécution n’est pas réalisée visiblement, car il y à déjà une application inaperçue de la volonté à « l’idée » de mouvoir le bras.

En effet, selon l’auteur, le processus par lequel la force de l'âme se réalise est le suivant :

Certaines fibres étant ébranlées, présentent à l'esprit l’idée d’une action à accomplir. Il compare cet état de mouvement à l’état d’inaction qu’il éprouve. S'il préfère le mouvement, l'âme se décide alors à agir (Par. 479) ; elle déploie d’abord son activité sur « l’idée » de l’action, en ébranlant les fibres auxquelles tient cette idée ; (Par. 480) elle y détermine ainsi une augmentation de mouvement (comme lorsqu'elle veut donner simplement son attention). (Par. 486) ; cette augmentation de mouvement constitue le « désir » de l’action (Par. 482) ; elle engendre enfin l’action des organes qui, s’ils sont dans leur état naturel (Par. 483), s'appliquent aux objets extérieurs (Par. 150). :

Selon d’autres définitions, la liberté est « l’activité que l'âme déploie « à son gré » sur ses organes » (« E. A. » Par. 150.485) (17.136.152). Est-ce à-dire que l'âme décide et agisse avec un complet libre arbitre, comme l'expression équivoque « à son gré » pourrait le faire croire ? Ferions-nous donc fausse route dans notre interprétation de cette pensée tortueuse, si difficile à bien saisir ?

Il n'en est rien : l'expression « à son gré », signifie simplement selon l’auteur, que la volonté s'exerce « avec spontanéité » (x 7109:

Par. 2) « par sa propre force » (14.9) et aussi «sans contrainte », expression qu’il emploie au paragraphe 487 au sens d’ « empêchement matériel dans l'exécution », comme il l’avait définie dans l’Essai de 1764 (17.152, Par. 4). |

Ainsi, cette belle force qui s'exerce « à son gré » nous est représentée dès le second chapitre comme bien limitée. En effet, « indéterminée de sa nature », « simple pouvoir d’agir », elle doit se réduire en acte ; elle est alors immédiatement soumise à un déterminisme général : celui du « meilleur » (17.137, fin) auquel s'ajoute celui des « idées » et des « affections », influencées elles-mêmes par tous les facteurs que nous avons énumérés antérieurement (tempérament, habitude, etc..…..).

Malgré l'ambiguïté des termes, il s’agit ici incontestablement, non pas du libre arbitre du vouloir, mais d’une simple liberté de « pouvoir faire » qui ne constitue pas un problème psychologique, car nul ne songerait à contester ce fait : « ...nous sentons que nous pouvons mouvoir la main ou le pied, continuer une action ou la suspendre », comme il le répète à satiété (17.83.100 — 151 — 18, 153, etc.) (Il devait corriger plus tard un détail de cette conception, comme nous l’établirons plus loin : « suspendre » une action, n’est par un acte de. la liberté), à partir de 1760 (13.12).

Un des critiques qui ont résumé le plus sommairement les théories de Bonnet, Cuvier, est le seul à notre connaissance qui ait remarqué cet abus de mots : « ne détournerait-il pas ainsi le mot de liberté de son acception naturelle ? » lit-on dans les « Eloges historiques »

L'équivoque est encore plus grande au chapitre 49, où tous les mots sur lesquels joue l’auteur sont destinés à créer une illusion. Le titre même du chapitre indique qu'il s’agit, non d’une dissertation spontanée, mais d’une défense provoquée, artificielle et d'autant plus pénible que l’auteur veut feindre avec diplomatie de reconnaître une chose à laquelle il ne croit guère : le libre arbitre. Il s’en tire assez grossièrement : |

« Oui vous êtes libres, écrit l’auteur. Le sentiment intérieur vous convainc de votre Liberté el ce sentiment est au-dessus de toute contradiction. J’ai le Pouvoir d’agir, je fais ce que je veux : si je voulais autrement, j'agirais autrement. » et un peu plus loin :

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« Le Sentiment de la Liberté est la Conscience que nous nous sommes déterminés volontairement, sans contrainte... »

Mais, ce n'est là qu'un artifice. En effet, si nous analysons minutieusement ces passages à la lumière des contextes, prévenus contre leur ambiguïté, nous comprenons bientôt, le véritable sens : il y a dans chaque phrase un mot qui est un piège : « j'ai le pouvoir d'agir. je fais ce que je veux... » (Six ans après, il expliquait clairement (14. Par. 489) qu'il s’agit là du « déploiement », de l'exercice de la volonté).

..Si je voulais autrement, j’agirais autrement... » veut seulement dire : si une sensation me déterminait à exécuter un geste. : autre que celui que j'exécute, j’exécuterais cet autre geste, par exemple, « suivre une route et non pas une autre » (17.101).

« Nous nous sommes déterminés sans contrainte... » veut dire. « sans être empêchés.d’ « exécuter » « à notre désir ». »

Il faut encore discerner le mot équivoque dans ces autres phrases: « nous sommes libres toutes les fois que nous usons à notre gré du Pouvoir que nous avons d'agir... » ; « à notre gré », nous ne saurions trop le répéter, veut dire dans la langue de Bonnet : « sans LE po matériel dans l'exécution » (197.152).

la Volonté ne saurait être contrainte parce qu'il serait contra douce à la nature de l’Etre intelligent qu’il voulût ce qui ne lui paraîlrail pas le meilleur... » Sans doute, selon le mécanisme du vouloir, l’homme se décide pour ce qu'il croit le meilleur ; mais ce que l’auteur évite de rappeler, c’est que dans son système, l’homme est encore déterminé à envisager telle chose comme meilleure plutôt que telle autre, et Lee par suite des même influences ; sensations, habitude, éducation...

Enfin : « ...c’est |’ Ame elle-même qui se détermine sur certains motifs, mais “lle n’est point déterminée ou nécessitée par ces motifs comme un Corps est déterminé à se mouvoir par la force qui agit sur lui... » (Cf. aussi 16.462). C’est là une conclusion qu’on lui accorde aisément : n'est-il pas évident que les apparences, la nature des facteurs, le mécanisme même ne sont pas identiques dans un processus physique et dans un processus psychologique ? il passe ici à côté de la question, indiquant comment l’âmé n’est pas déterminée, mais laissant subsister qu’elle est déterminée ou nécessitée d’une manière qu'il ne précise pas.

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Du reste, détail curieux, Bonnet ne peut dissimuler entièrement le fond de sa pensée: dans ce chapitre même où il affecte de défendre la liberté, sans annoncer nettement qu'il s'agit d’une liberté à part, on dirait, d’après le ton du discours, qu'il fait une concession aux partisans du libre arbitre en reconnaissant leur opinion : « Oui, vous êtres libres... » écrit-il avec une certaine hauteur. |

Puis, formulant les termes essentiels de leur propre thèse : « je fais ce que je veux : si je voulais autrement, j'agirais autrement.» il les raille, avec du reste assez d'esprit : « rien de plus vrai... mais pourquoi, je vous prie, ne voulez-vous pas autrement ? Vous sentez que vous pourriez mettre la main au feu : Pourquoi ne le faitesvous pas ? » De nos jours, Le Dantec exprime une idée analogue dans « le conflit » (4° éd:, p. 190) : « Voici une bruyère ; je la cueille ; j'aurais tout aussi bien pu ne pas la cueillir. — Essayez donc, mon cher ami... je vous défie de n’avoir pas cueilli cette fleur ».

S'il était logique et désintéressé, Bonnet conclurait donc que l'âme est déterminée à son insu par l’ensemble de toutes les influences internes et externes. C’est du reste à cette conclusion qu'il aboutissait en termes littéraires, dans son premier développement si vous voulez échapper au déterminisme de la Passion, écartez-en les idées, les motifs « subjuguants » qui ont tant de force pour émouvoir les Sens. «... Si vous écoutez un moment ces dangereuses Sirènes, vous risquez de périr... » (145).

Ainsi, pour n'être pas d’une fatalité absolue, les motifs de la passion n'en sont pas moins, d'après lui, d'une trop. grande. influence. Mais au lieu d'adopter cette conclusion logique, Bonnet donnant brusquement au mot liberté un nouveau sens, violant cette règle de logique qui veut que la valeur des termes reste la même d'un bout à l’autre d’une même démonstration, accorde en termes puérils aux partisans du libre arbitre qu'il vient de railler, que leur opinion est la véritable : «... vous avez donc agi librement, puisque vous avez fait usage du Pouvoir que vous aviez d'agir... »

Si l'on peut s'exprimer ainsi, on dirait d’une de ces récompenses faciles, accordées d’avance, qu'on décerne aux tout petits en feignant pour les encourager ou ne point les décevoir, de couronner un Succès véritable de leur part.

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Ainsi, Bonnet aurait gagné, semble-t-il, à ne point tenter de Jouvoyer ainsi dans son premier ouvrage et à exposer plus sincère. ment les thèses déterministes qui, à ses yeux, constituaient Ja vérité; cette attitude fausse est d'autant moins explicable que l'impunité, ou au moins la sécurité lui était assurée par l'anonymat.

Cependant, il se montra plus sincère et plus catégorique dans ses ouvrages postérieurs, sans être pour cela parfaitement clan.

Dès |’ « Essai Analytique », en 1760, il abandonne toute considéra-

tion polémique, tout essai de justification aux yeux de ses adversaires apparents, pour traiter la question d’une manière plus technique. - |

Il prend aussi nettement position parmi les polémistes de la liberté, en indiquant exactement le point par lequel chaque groupe se sépare de lui : | |

1° Les uns attribuent la « réflexion » à la Volonté : Bonnet l’attribue à l’Entendement. F |

2° D’autres transportent « le choix » à la Liberté : Bonnet le laisse à la Volonté. :

3° D’autres, au contraire, attribuent 1’ « action » à la Volonté : Bonnet l’attribue à la Liberté.

4° D'autres encore rendent la Liberté indépendante des motifs de la Volonté : Bonnet évite de le faire, pour sauvegarder « le fondement de la Vertu ». À

5° D’autres enfin font consister la Liberté dans le pouvoir de « suspendre » les « jugements » : Bonnet déclare que d'abord, le « jugement » est du ressort de l’Entendement seul ; puis que la « suspension » du Jugement est du ressort de la Volonté (13. Par 355):

Quant au fond, il ne fait que reprendre les thèses esquissées dans l « Essai » de 1754, mais il les précise, les corrige «et les illustre ; il est vrai que le premier ouvrage de 1754, étant comme nous l’avons déjà indiqué, une simple esquisse, une sorte de plan général de toute sa pensée philosophique naissante, non seulement l’auteur

n'avait pas encore eu le loisir de mürir suffisamment cette pensée,

mais encore, l'abondance des matières qui se présentaient à son esprit, nombreuses et mêlées, ne pouvait alors engendrer que confusion et incertitude.

Usant encore de l’artifice par lequel il couvrait alors l'anonymat

de son premier ouvrage, il dénonce daris les thèses de | « auteur de l’Essai de Psychologie » qu'il juge maintenant « très équivoque », les deux défauts suivants :

D'abord «... la Liberté ne consiste pas à pouvoir agir de deux ou de plusieurs mañières, mais elle consiste à agir... » (13.134). En second lieu, «... elle ne consiste pas non plus à suspendre une

action (137) et joue seulement lorsqu'elle accomplit une action positive. ». Ainsi, un être qui n'exécuterait toute sa vie qu'un seul mouvement volontairement, aurait une liberté « aussi réelle que celle de l’Ange » (Par. 157). Il en serait de même, nous l’avons u, pour un homme « réduit au seul sens de l’Odorat » (Par. 151).

À ce sujet, il critique sévèrement deux philosophes qui professaient l'opinion qu'il n’avait abandonnée lui-même que très récemment : Condillac (13.139) et Clarke (18.153) : Reprochant à Condillac son « obscurité » et son « peu de justesse » avec une hauteur qui amuse, il déclare contre lui que « la Liberté n’est pas le pouvoir de ne pas faire ce que l’on fait, mais le pouvoir de le faire... ». De même contre Clarke, mais cette fois sans aucun commentaire : «... ce n’est pas parce que nous pouvons ne pas agir que nous sommes libres; c’est uniquement parce que nous pouvons agir et que nous agissons en effet... ».

Ainsi, en 1754, son opinion se confondait avec celle du vulgaire qui croit volontiers qu'il est libre parce qu'il lève le bras ou qu'il le retient immobile. En 1760, il s’agit d’une théorie personnelle qui na plus qu'une simple analogie avec la première et par un seul côté : ni le vulgaire, ni la plupart des philosophes ne croient en effet qu'être libre, c'est uniquement exécuter les actes positifs de à volonté.

Quelques - pages plus loin, critiquant avec hauteur la thèse de Condillac, il reprend la même idée et ajoute ce nouveau détail « la Liberté n’est pas le pouvoir de faire ce qu’on ne.fait pas... » (17.139). Bien qu'il ne l'explique nullement ici, et que, par éxception, il ne le répète dans aucun de ses écrits, ce principe est d’une grande importance dans son système ; il explique dans ses considérations morales, cette théorie que : Dieu ne nous demandera pas compte, lors du jugement, des actions que nous aurions pu faire et que nous n'aurons pas faites, mais seulement de celles que nous aurons accomplies,

- Quant aux précisions nouvelles, la principäle est une définition enfin sincère et adéquate à sa pensée, indiquée d’abord, puis expressément formulée. Après les touches indécises de | « Essai »

où la seule définition formelle se résumait à cette expression : « la re La y .

Liberté est une Force de l’Ame qu’elle exerce »; nous lisons, au

paragraphe 159 : « la Liberté est en général la Faculté par laquelle l'Ame « exécute » sa Volonté » (13.131).

Bonnet a ajouté quelques explications, couchées sur une carte à jouer rédigée à la main et insérée par lui dans l'exemplaire in-8° des œuvres, conservé à la biliothèque de Genève (Tome J, page 163) ; elles méritent d’être éditées ici :

« Ce que je dis ici de la Liberté ne paraît pas s’accommoder avec les notions que le célèbre S’Gravesende nous donne de cette faculté dans son « Introduction à la philosophie » et en particulier dans son IV° « Essai de métaphysique », ouvrage posthume (3, 11 de ses œuvres, 1774). : |

L’Etre intelligent, dit-il, doit avoir l’idée de deux ou plusieurs états et le pouvoir physique de passer dans celui qu'il préfère.

. Un homme est libre de rester dans l'endroit où il est ou d’en sortir

quand il n'y a rien qui l'empêche... Mais si cet endroit est fermé et qu'il l’ignore, s’il se détermine à rester, il fait ce qu'il veut, il agit comme s’il était libre, il ne l’est pourtant point, quoique la spontanéité soit parfaite. Le pouvoir physique pour tous les partis entre lesquels on choisit entre dans l’idée de liberté, sans quoi il n’y a point de liberté... Si un homme qui veut sortir d’un endroit qui a trois sorties dont une est fermée et qu'il l’ignore, choisit celle qui est ouverte. il agit comme s’il était entièrement libre ; ïl ne l’est pourtant qu’en partie. Notre auteur distingue donc la liberté qu'il nomme entière ou parfaite et la liberté restreinte ou imparfaite.

Mais une étendue d’un pouce carré n’est pas moins étendue que celle d’une toise carrée. Il ne s’agit point ici de l’extension plus ou moins grande de la Liberté; il s’agit uniquement de ce que la Liberté est en soi. La spontanéité dont parle l’Auteur ne doit point entrer ici en considération. Plus on y réfléchira et plus on reconnaîtra je pense, que la Liberté n’est en soi que le pouvoir d'exécuter sa volonté ».

Au hasard d’une analyse, dans l’ouvrage suivant, Bonnet fournit

é : Lopeee

une nouvelle précision au paragraphe 486 (14.9) : la Liberté exécutive (comme nous conviendrons de l'appeler désormais pour la distinguer du libre arbitre), est une « restriction » de la liberté au sens courant : «... pour ne pas confondre des choses qui doivent être distinguées, écrit l’auteur, je restreindrai le mot de Liberté, à signifier cette Faculté par laquelle nous supposons que l'homme exécute ses Volontés ». C’est là son « vrai point de vue » (18.153), déclare-t-il. |

En effet, la définition sera désormais à peu près la même däns tous les ouvrages postérieurs ; pour nous en rendre compte plus aisément et être assurés de ne rien omettre, nous synthétiserons en un tableau, toutes les définitions de la Liberté contenues dans l'œuvre :

La

17.136. — La liberté est une Force motrice de l’âme, cette activité qu’elle exerce à son gré sur ses organes.

17.139, — La liberté n’est « que le pouvoir d’agir », pouvoir indéterminé (d’action et d’inhibition). :

13.12. — La liberté est uné faculté par laquelle l’âme exécute sa volonté. (Elle

n’est plus une faculté d’inhibition) : e’est la théorie de Clarke. 14. jusqu’au paragraphe 486. — La liberté est la faculté d’exécution qui peut

se réaliser visiblement ou s’exercer même sur une simple idée, sans qu’il soit . besoin d’une réalisation externe apparente.

14. depuis le paragraphe 486. — Il n’y a liberté que s’il y a exécution totale,

visible.

18.249. — « Je nomme liberté, cette faculté par laquelle j’exécute ma détermination ou mon choix ». :

18.153. — « Sous son vrai point de vue, elle n’est au fond que le Pouvoir exécutif de la volonté », le pouvoir « soi mouvant » de Clarke.

15.341. — La liberté est la faculté par laquelle l’homme exécute ses volontés « particulières ».

15.31. — (Lorsqu'il se résume) : € Je n’ai vu dans la liberté que la faculté

exécutrice de la volonté ».

Ce tableau synthétique nous permet de remarquer plus vivement trois choses : :

1° Que Bonnet, dans son premier ouvrage ne songe qu'à proclamer son enthousiasme pour le fatalisme, sans envisager encore le problème sous son aspect technique.

2° Sa théorie psychologique de la liberté, après des tâtonrements,

revêt une forme définitive à partir du paragraphe 486 de l « Essai Analytique »,

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