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3° Depuis ce moment, elle ne change plus pour le fond jusqu'à son dernier ouvrage.
Il nous faut maintenant revenir aux quelques développements
importants mêlés dans l'œuvre à ceux que nous venons de distin-
guer. Nous avons été contraints à les négliger jusqu'alors pour réaliser notre plan d’exposé « méthodique ».
Au chapitre 19 de | « Essai Analytique » (14. par. 499 à 51) est posée une question qu'il déclare être « indifférente à la qualité d’être libre » (512), à savoir le « comment » de la liberté.
Voici, en quelques lignes, la teneur de son raisonnement Quand notre Volonté s'exécute, demande-t-il d’abord, est-ce notre Ame elle-même qui accomplit l’exécution, acte purement physique ? (507). qi
Pour expliquer,ce phénomène, il nous faut en effet choisir entre deux facteurs : l’Ame elle-même ou l'organisation physiologique (5or), mais il faut toujours recourir au second facteur lorsqu'il est suffisant.
Pratiquement, nous constatons un rapport constant entre la Volonté de nôtre Ame et son exécution ; aussi sommes-nous « persuadés » que c’est notre Ame elle-même qui exécute. Cependant, cette exécution pourrait être attribuée. à deux autres facteurs soit à une « correspondance secrète entre les Sens et les Membres », soit à « l’action immédiate du Premier Moteur ».
Dans la première hypothèse, les choses se passeraient comme dans cet exemple : le sens de la vue frappé pe un fruit, réveille dans mon cerveau la sensation agréable que m'a déjà fait éprouver ce fruit : je désire en manger ; la sensation issue de l’organe visuel, est attachée à un mouvement qui peut se communiquer aux nerfs de mon bras et de ma main, et leur communiquer ainsi des déterminations dont l'effet sera la préhension du fruit (506). Quant à la seconde hypothèse, elle est trop connue, déclare Bonnet, pour avoir besoin d’être illustrée (507).
Entre les deux, laquelle faut-il choisir ? il hésita très longtemps à en décider : effleurant la question dès 1754, il trahissait déjà son incertitude dans ce passage : «.. l’Ame n'a point le Sentiment de la mécanique des Organes sur lesquels elle agit librement. Tout ce que l’Ame en connaît... c’est le point du Sensorium vers
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lequel elle doit diriger son action » (17.134, Par. 2). « Le vrai Philosophe, continue-t-il en 1760, est obligé de reconnaître que nous ne pouvons décider la question... »; tout au plus peut-on convenir que l’Ame peut toujours être regardée comme l'auteur « indirect » de l’action qui est toujours produite en conséquence de sa propre volonté.
Cependant, d'après un passage du « Philatèthe » (18.252), l'âme” serait la cause « immédiate » de l’action. Au fond, la solution de cette question psychologique « est enveloppée dans le mystère de l’Union des deux Substances ».
Mais, apräs avoir conclu à son incompétence, Bonnet s’avise soudain que l'âme est une force immatérielle active, et qu'il lui faut pour se déployer un sujet (nous dirions aujourd’hui un objet), à savoir les fibres des sens ; donc, puisqu'elle agit bien sur ces fibres, il est possible qu'elle agisse encore sur les membres. et exécute ainsi ses volontés. Faisant un nouveau pas, il admet cette conclusion, mais « comme une supposition » seulement, car il ne peut en prouver la vérité. (5ro); ne pouvant exclure dûment les deux premières hypothèses. |
Cependant, 22 ans plus tard, en 1782, dans une note ajoutée à ce chapitre, il déclare avoir trop accordé précédemment à ces deux premières hypothèses ; il insiste sur ce précédent argument que l’âme doit déployer sa force sur un sujet et en formule un nouveau : c’est l’âme qui appète et exerce ainsi une action sur le cerveau ; or, on ne peut séparer l’appétition de l’action qu’elle suppose nécessairement ; donc, « on peut admettre en bonne logique » que l’âme déploie l’activité qui lui est essentielle sur son corps et ainsi sur les objets extérieurs : C’est là le troisième et dernier stade de sa critique.
Après avoir démontré systématiquement que tout ce qui figure sous la rubrique « Liberté » dans l’œuvre de l « Analyste », ne concerne point le vrai problème, il nous faut considérer les passages qui concernent exactement ce problème.
Eliminant désormais tout ce qui a trait à la liberté « exécutive », nous désignerons sous le nom de « Liberté délibérative » (terme que l’auteur n’a jamais employé, mais qui est assez significatif) la liberté telle que les psychologues l’entendent d'ordinaire, celle qui caractérise les actes consécutifs à une « délibération ».
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En effet, Bonnet a examiné des cas de cette sorte, mais il les a. étudiés dans les chapitres sur la « Volonté », car selon lui, (il l'a maintes fois répété,) c’est l'Entendement qui délibère, les Sens qui lui fournissent des motifs, la Volonté qui choisit, qui « s'applique » (14. Par. 518) alors que la Liberté exécute seulement le choix (Par. 159). fe
€) La liberté délibérative
Nous voici donc parvenus au point essentiel de la doctrine, le seul qui intéresse exactement la liberté psychologique : le problème du libre arbitre. ;
À vrai dire, c'est ce point de vue essentiel que Bonnet a presque entièrement négligé : seules des indications éparses et cursives, que nous avons groupées, permettent de se figurer approximativement quelle put être son opinion à ce sujet. Il nous a fallu exposer d’abord et critiquer tout ce que Bonnet nomme liberté, pour démontrer qu'il n’y a là, rien qui corresponde vraiment à ce que les psychologues entendent par ce mot.
Ainsi, chez lui, c’est la Volonté qu'il faut étudier pour connaître le caractère de nos décisions, et non ce qu'il nomme « Liberté » comme l'indique assez cette phrase de l « Essai Analytique '» déjà citée (13.136) : «.. Les autres ont transporté à la Liberté, ce qui ne convient qu’à la Volonté : le « choix »..»
En effet, la liberté telle qu'il l'entend, simple faculté d'exécution, n’a rien à faire dans la délibération ; elle n’y joue qu’un petit rôle, tout différent du reste de celui qu’on lui attribue d'ordinaire : «... elle se déploie alors dans l’Attention que l’Ame donne aux idées sur lesquelles roule la délibération... » (13. Par. 158).
En étudiant la volonté, il faut étudier en particulier cette Opération qui, dans ce système, dépend de l'Entendement seul : la délibération. Enfin, plusieurs théories qui contrastent avec l’ensemble et semblent enfermer les vérités les plus utiles à l’avancement de la psychologie scientifique.
Nous avons établi précédemment que la liberté est en soi une faculté indéterminée qui reçoit ses déterminations particulières de la volonté : il en est de même pour la volonté ; c’est une simple « force », un « pouvoir », qui n’est réduit en acte que par des rai-
sons extérieures. Ces raisons qui déterminent la volonté sont en dernier ressort, dans l’ébranlement des fibres sensibles d’où résultent les sensations ou idées : c’est la thèse sensualiste. (13. Par. 149). Plus exactement, la volonté est déterminée par celui des ébranlements « qui est le plus dans le rapport qui fait le plaisir » ; en d’autres termes, elle est déterminée par « la loi du plaisir » (14. Par. 512) physique ou moral.
Par ailleurs, un autre déterminisme s'exerce sur elle : celui du
meilleur ; l'âme, par sa nature, ne saurait rechercher autre chose que ce qui lui semble le meilleur : «... l'indifférence au bien serait une contradiction dans la nature des êtres sentants ». (17.137).
Ce dernier principe, n’enferme-t-il pas une erreur ? N'est-il pas infirmé par l’expérience ? Trop souvent, en effet, l’âme, loin de se déterminer pour le meilleur, embrasse un parti funeste pour ellemême et pour la société. Rappelons que Bonnet explique ce fait en distinguant deux sortes de biens : les « biens réels » et les
biens apparents » ; ainsi, lorsque l’âme embrasse ce qui lui est effectivement sain ou profitable, la loi qu’il énonce se trouve immédiatement vérifiée. Lorsqu'’au contraire elle embrasse un parti funeste, l’auteur a recours à cette échappatoire habile : l'illusion ; l’âme trompée, s’est déterminée pour le bien « apparent », croyant se déterminer pour le bien « réel » (17.144). C'est une « méprise »
(18.270), elle n’a pas embrassé le mal reconnu pour le mal, mais.
elle s’est toujours déterminée pour ce qu’elle jugeait le meilleur.
Au fond, ces deux facteurs généraux des déterminations de l’âme pourraient se réduire à un seul, comme nous l’établirons dans l’étude de la morale, car le bonheur et le bien s’identifient dans une certaine mesure aux yeux de notre auteur.
Cependant, l'opération par laquelle l'âme transforme pour ainsi dire les impulsions extérieures et intérieures qu’elle reçoit, en actes de volonté, revêt une forme spéciale ; elle ne réagit pas directement, mais après une phase particulière : la délibération. En effet, selon Bonnet lorsque l’âme agit, c'est toujours en conséquence de la « préférence « du Vouloir » : «... avoir une volonté, c’est préférer un objet à un autre objet, une situation à une autre situation... » (14. Par. 465). ;
La volonté est essentiellement la faculté de « choisir » : l’auteur emploie même les deux termes l’un pour l’autre (15.34x) (18.249)
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16.153 fin). Ce pouvoir est « l’essence » de la volonté ; la réalisation de ce pouvoir, un choix effectif constitue une « volonté particulière » (14. Par. 470) (148). Mais, sur quoi s'exerce ce choix ? Il s’exerce sur des « motifs », des « raisons de vouloir » (Par. 147), qui sont indispensables (512).
La sagesse divine l'avait prévu : l’homme ne pouvait en effet être porté à l’action « comme un corps est projeté vers un certain point » ; il y a été porté par « des motifs proportionnés à sa faculté de connaître » (18. 204 fin) : «ma Volonté se détermine toujours en considération de quelque objet particulier, lisons-nous dans Île « Philatèthe » (18.257). Je nomme cet objet un « motif », et je dis que je me détermine toujours en considération de quelque motif... ». ;
Dès .« l’Essai » de 1754, un chapitre spécial était consacré à démontrer omme l'indique ce titre : « que l'expérience prouve qu'il faut à l’Ame des motifs pour la déterminer » (17.141). L'auteur, entre autres considérations, y note avec finesse ce trait de psychologie populaire : « l’Ame a tellement besoin de motifs pour se déterminer que, lorsque les objets proposés n’en fournissent pas, les « petits esprits » en cherchent dans des choses absolument étrangères au sujet, par exemple dans le « sort ». M. Bergson n'exprime-t-il pas une idée voisine lorsqu'il traite des « décisions factices » P (« les données immédiates de la conscience », p. 121).
Chez l’homme, être réfléchissant, ces motifs sont de deux sortes, selon qu’ils appartiennent à l’ordre de la sensibilité générale ou de cette « Sensibilité plus relevée » qu'est l’entendement : les motifs sont ou bien de simples sensations ou idées, ou bien des « notions » f19-/Par:.272):
Cependant, ces dernières sont supérieures : aussi, la prédominance du nombre de motifs-notions sur le nombre de motifs-sensations et aussi la plus grande rationabilité des motifs contribuent à rendre la volonté plus parfaite. En d’autres termes, il y a des notions au nombre des motifs et plus ces notions sont raisonnables, plus la volonté est parfaite (15.31).
(Comme nous l’établirons dans l'étude des idées morales, c’est la religion qui, selon Bonnet, « fournit les meilleurs motifs, aidée par l'éducation ; l” « Evangile de grâce » en particulier, produit d’admirables effets : «... en éclairant l’Entendement sur les biens,
il se rend maître des Affections et ne laisse à la Volonté que des désirs légitimes. » (17.145).