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LA DÉLIBÉRATION DE L'ENTENDEMENT

Au chapitre 46° de l’ « Essai de Psychologie », sous ce titre : « Video meloria, proboque, deteriora sequor », Charles Bonnet fait de la délibération une analyse intéressante, de valeur littéraire, mais qui semble un peu artificielle. (17.43). Il distingue, en effet, dans la délibération, des phases nettement séparées, dont la succession est. indiquée par des adverbes de temps, comme dans un récit historique. Ainsi : «... le vrai bien et le bien apparent s'offrent à l'Ame tour à tour... la Passion vient ensuite... Ia Raison entreprend aussitôt de dissiper l'illusion. Mais la Passion redouble à l'instant ses efforts... la Raison commence à plier... enfin la victoire se déclare... ».

Sans doute, c'est à dessein qu’il souligne ces phases et qu'il stylise leur description. En effet, il semble que nous délibérions, en réalité, bien moins souvent que les philosophes ne le croient, du moins lorsqu'il leur arrive de délibérer. La plupart des hommes, (même ceux qui sont doués d’un psychisme bien différencié et d’un cerveau cultivé) semblent le faire vite et très sommairement, bien plus sommairement que notre philosophe ne le laisse penser, lors- . qu'on y prend garde. Pour délibérer toujours, il faut en avoir contracté « l’habitude », semble-t-il, par une éducation spéciale, précoce et attentive. L'analyse exagère donc et déforme la réalité ; Bonnet lui-même l’a reconnu en plusieurs endroits : « Souvent, écrit-il dans les « Principes Philosophiques » (17.268) «..… l’Ame ne se détermine par la vue distincte des motifs ou des rapports. elle agit par sentiment et ce sentiment est le produit des perceptions qu'elle ne démêle point... ». Seul, ajoutetil, le prisme de l'analyse décompose ce faisceau composé de sentiments, de sensations, d'idées.

Il est encore plus précis dans |’ « Essai Analytique » (13.144). Nous ne saurions mieux rendre ici sa pensée qu’en la citant textuellement : «... quoique nous soyons obligés de décomposer, écrit-il.… nous ne devons pas oublier que les Facultés ne sont que l’Ame elle-même considérée sous ces diverses faces. Les Facultés de l’Ame

ARTE» Set n’agissent donc pas séparément... ». De même, dans les Remarques sur la Liberté (18.151. Par. 2): «... les Facultés forment un ensemble qui ne peut être décomposé que par abstraction... ».

Aussi, s’il divise si exactement la délibération en moments, il semble que l'emploi de ce procédé soit destiné à favoriser cette conclusion qu'il désirait établir : après la délibération, l'âme croit s'être déterminée librement à un moment de la délibération, ce qui n'est qu'une illusion. Voici le raisonnement assez séduisant, par lequel il prétend démontrer celà (17.144. Par. DS

Au moment de la décision, la Passion a remporté un triomphe passager et a trompé l’Ame qui a pris le bien apparent pour le vrai bien. « Elle retourne donc sur ses pas » pour tâcher de découvrir comment elle s’est décidée. Mais elle ne saurait se placer exactement dans les mêmes circonstances où elle était au moment de l’action. Aussi n’a-t-elle que ce souvenir : avoir vu le vrai bien à un moment donné qu’elle ne distingue pas; elle ne distingue pas davantage comment a joué la Passion.

Illusionnée, elle conclue donc qu’elle s’est déterminée sciemment contre la vue distincte du vrai bien, -alors qu’en réalité, le vrai bien avait disparu, remplacé par le faux bien, objet de la Passion, au moment où l’Ame s’est décidée à agir, et qu’elle a librement choisi ce qui, à ce moment, lui semblait effectivement le meilleur.

Il exprimait cela au hasard d’un autre chapitre, en ces termes beaucoup plus clairs : « Vous voulez le meilleur et il est impossible que celà vous paraisse le meilleur dans l’état actuel de votre Ame ». N'est-ce pas là le commentaire le plus vraisemblable du « video meliora » d’Ovide ? (« Métamorphoses vit. 20). N'était-ce pas également la thèse de Malebranche : « On ne peut aimer le mal que parce qu’on le regarde comme un bien » ? (« Traité de Morale » 4og), celle de Socrate enfin ? ° |

Ainsi, une seule manière d’agir est possible en chaque occasion et non deux comme nous le croyons après coup. Comme le dit encore Le Dantec (op. cit. p. 191) : « l’évolution de l'homme est univoque, chaque moment ne se présente qu’une fois et ce qui est fait est fait ». Nous nous illusionnons, dit-il, par la « manie des conditionnels passés ». Cette illusion psychologique serait aisée à constater ajoute Bonnet, mais hélas, on ne peut jamais se trouver pratiquement en pareil cas, .donc la preuve est impossible. On trouve le même

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