IMPORTANCE DES MOTIFS
Cependant le vrai problème ne se trouve pas encore résolu : de quelle nature est l’influence des motifs sur la volonté ? Exercent-ils un empire absolu, ou seulement une influence relative ? Sur ce point encore, l’œuvre contient deux séries d’affirmations d'apparence contradictoires :
1°. — Selon plusieurs passages, les motifs seraient tout puissants ;
— par exemple : « l’ébranlement des fibres sensibles détermine la Volonté... » (E. A. Par. 512). « C’est la perception dominante, celle où on distingue un bien qui détermine la préférence... » (18.265). « 11 faut qu’un des motifs enferme quelque chose de nécessaire et
l'emporte ainsi sur tous, et que la Volonté se détermine pour lui... »
(16.64). £ 9° — Par contre, d’après une note ajoutée en 1781 à l’ « Essai analytique », ce n’est qu’ « en dernier ressort » qu'on est déterminé par les circonstances (14.31). De même dans le « Philatèthe » (18.331). Les passages en ce sens sont assez nombreux et semblent faire équilibre à ceux déjà cités au cours de toute l'étude, qui infir-
ment l'existence du libre arbitre : «... à parler exactement, lit-on
‘ dans | « Analyse Abrégée » (15.33), les motifs ne déterminent pas l'âme, mais elle se détermine sur la vue des motifs et cette distinc-
tion métaphysique est importante... » et dans le « Philatèthé » (18.257) : «... la Volonté se détermine toujours en considération de quelque motif... Je ne dis pas, précise l’auteur, que les motifs me déterminent... mais... mon Ame se détermine... cette détermination ne vient point proprement du dehors, elle sort du fond même de mon Ame : elle est tout à elle... ». Enfin, par hasard, il définit expressément sa pensée : «... l’objet ou le motif n’est done pas la cause efficiente de la détermination de mon Ame; il n’en est que la cause finale... » (Il est seulement à déplorer qu'il n’indique nulle part ce qu’il entend par ces termes).
Gette idée était formulée dans les mêmes termes par Cramer, correspondant de Bonnet, mais plus explicitement, dans une lettre inédite du 11 juillet 1747 : «... tout acte de l’âme a sa cause efficiente qui est l’âme même et sa cause finale qui est le motif en vertu duquel elle se détermine... ».
Enfin, il conclut : «... je me détermine à déployer mon activité d'une manière plutôt que de toute autre qui serait également en mon pouvoir... » Dans la « Palingénésie » (16.45) : «... un être intelligent et libre ne peut être contraint par des motifs... des raisons ne sont jamais des causes nécessitantes, des poids, des leviers, des ressorts... » «.... dans chaque détermination particulière, le contraire est toujours possible...» (16.230).
Bien plus, même dans les cas d’automatisme apparent, c’est encore la volonté qui agit librement : «... toutes les actions sont volontaires dans leur origine... » (17.118). Deux chapitres entiers de |’ « Essai de Psychologie » sont consacrés à le démontrer ; le titre est significatif : « des mouvements qui paraissent purement machinaux et qui dépendent néanmoins du bon plaisir de l’Ame ». (Ghap. 39). Le somnambule lui-même n'est pas un automate (17.129). (à). !
(1) L'auteur distingue cependant une nuance au paragraphe 672 de 1’ « Essai Analytique » où il reconnaît que «.. la liberté ne s’exerce pas dans le sommeil comme dans la veille. »).