‹ Charles BonnetChapitre 79 sur 99 · L'IMPUTABILITÉ · texte numérisé non relu

L'IMPUTABILITÉ

Lorsqu'on à approfondi les théories de Charles Bonnet sur la liberté, on ne s'attend guère à l'entendre déclarer que l’homme est entièrement responsable et bien moins encore qu'il est susceptible d’être récompensé ou châtié en aucun cas. 5 }

En effet, pour ne résumer que ses caractères les’plus saillants, l'homme est un automate moral ; ses plus grands efforts sont vains car son « travail et ses succès dépendent d'une multitude de circonstances physiques et de circonstances morales dont il n’est point l’auteur ». Placé dans des circonstances défavorables, son effort ne réussit pas. Bien plus « on peut même feindre des circonslances où son application ne produit que le malheur de l'Individu » (14.30, note ajoutée en 1782, et 18.331). Le pécheur doit fatalement être tel: « Dans l'Univers, il devait y avoir un certain être intelligent et moral qui possédât le pouvoir physique de violer une certaine loi et qui la violerait » (18.65). Comment donc déclarer l’homme responsable d’actes dont il n'est pas l’auteur véritable ?

La chose est si invraisemblable que plusieurs personnes de l'époque, prêtant à l’auteur de ces théories des intentions analogues à celles qui furent le point de départ des spéculations de bien d’autres philosophes, le soupçonnèrent et l’accusèrent même ouvertement d’avoir contesté l'existence de la liberté chez l’homme, non pas en penseur désintéressé, mais pour l’autoriser à violer impunément les règles de la morale admise, compromettant ainsi la religion et les bonnes mœurs.

L'auteur l'avait lui-même prévu : « Ici, je vois les Théologiens s'élever contre moi, écrivait-il dans l’ « Essai » (17.169). Quoi ! s’écrient-ils, plus de mérite et de démérite, plus de moralité, plus d’imputation, plus de peines ni de récompenses, plus de Reli-

gion ! » D'après ces lignes, il avait évidemment conscience des conséquences de son système, avant même de le produire en public, et les accusations portées contre lui, ne nous étonnent plus. L’anonymat qu'il garda pendant trente ans (de 1704 à 1788) pour son premier ouvrage où sont réunies presque toutes les thèses sur ce sujet, confirme aussi ce fait.

Quinze ans après | « Essai », il se défendait encore dans la « Palingénésie » (16.467) : « Prétendrai-je que cette sorte de nécessité exclut toute imputation et conséquemment toute loi, toute Religion ? ». ce qui suppose qu'il jugeait insuffisante à cette époque encore, la somme considérable d’écrits où il tendait à démontrer l'existence d’une imputabilité, même dans le système fataliste.

Effectivement, il n’admet pas que le déterminisme ou Île fatalisme autorisent l’homme au vice en lui constituant une excuse « ce serait en vain que le Vicieux voudrait s’autoriser d'un Enchaînement nécessaire. » Mais, il fonde cette assertion sur un raisonnement peu banal ; le raisonnement commun est celui-ci : l’homme n’a pas le droit de se laisser aller au vice en se déclarant irresponsable, car il est libre; Bonnet, lui, déclare en fataliste : l’homme n’a pas le droit de se laisser aller au vice et de s’excuser en s’autorisant d’un enchaînement nécessaire parce que ... celle excuse ne l'avancerait à rien : la nature est la plus forte et il serait vain de discuter.

Si judicieux que puisse sembler l'argument, cette désinvolture semble du cynisme, surtout lorsque l’on considère que Bonnet prétend répondre ainsi sans rire, à cette objection grave : s’il est un enchaînement nécessaire, le vicieux est fondé à excuser son irresponsabilité, à s’insurger contre tout « châtiment » arbitraire. ÏLest vrai au fait que la nature. elle-même ne nous fournit pas d'autre réponse. d

La levée de bouclier des gens religieux contre Bonnet (accusations de matérialisme, de fatalisme, interdiction de publier ses œuvres dans certains pays...) n’indique-t-elle pas à elle seule, combien ses théories étaient sujettes à caution ? Bien que foncièrement religieux, Bonnet, penseur entêté (1), observateur positif, indépen-

(1) Comment aurait-il pu ne pas tenir à ses idées, ce penseur qui était contraint par la cécité, à fixer dans sa seule mémoire, jusqu’à 30 pages de composition, comme lui-même le rapporte !

Ji rep d'oe

dant, ( au moins dans sa jeunesse) élevé dans la libre interprétation des Ecritures, telle que la pratique l'Eglise réformée, ne sut taire ses opinions dans son premier ouvrage, nous l'avons dit, si dangereuses et si osées qu'elle fussent pour lui, à son époque et dans son milieu. Aussi fut-il bientôt acculé à se justifier puisqu'il “prétendait ne pas rompre avec Îa tradition chrétienne ef, comme la conciliation était difficile, il lui fallut trouver à tout prix un subterfuge.

En l'absence de rivaux et de critiques (la chose est importante à remarquer), Bonnet n'aurait point eu à se justifier. C’est done une justification, une légitimation par force qu’il nous fournit ici, ce qui donne à ses théories un caractère artificiel très spécial ; elles semblent ne point exprimer sa pensée véritable, s2 pensée spontanée et pour celà, elles nous semblent faussées.

Du reste, outre la nécessité d’adopter la responsabilité par politique pour ne point rompre en visière avec les gens bien pensants de l'époque, Bonnet tenait personnellement à maintenir et à prouver l'existence de la responsabilité morale : elle importait beaucoup pour ce candidat à la vie future qui était aussi magistrat en ce monde : « Si l’homme pouvait se déterminer impunément contre le bien, lit-on dans l’Analyse (15.31), il n’y aurait plus de sûreté dans la . société, parce qu’il n’y aurait plus rien qui nous répondit des actions d’autrui ».

Donc, bien qu’il ne crût pas que la responsabilité fût réelle, il la jugeait du moins nécessaire, il « fallait » l’admettre coûte que coûte :

« L'imputation vulgaire ne saurait se soutenir, écrit-il secrètement dès 1749. Quelle espèce d’imputation admettrons-nous donc puisqu'il est incontestable qu’il doit y en avoir une P » (« Mémoires », p. 146 et sq.).

On ne saurait être plus sincère ni plus effronté ! Aussi, Bonnet se garda-t-il de publier cette phrase... ; cependant, il écrivait plus tard, publiquement cette fois, mais sous une forme plus prudente, il est vrai, parce ce que plus vague (16.461) : « De ce que l'Homme est déterminé, s’ensuit-il que ses actions ne puissent point lui être imputées dans aucun sens ? Prétendrai-je que cette nécessité exclut toute imputation ? ».

Le caractère emphatique, oratoire de telles phrases, risque de

Page 1