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laisser inaperçues des nuances importantes, et il faut discerner attentivement ici, le mot capital. Si les actions de l'homme ne peuvent lui être imputées, au sens courant, il suffit aux yeux de l’auteur de maintenir une certaine imputalion comprise en un cer-. tain sens : tel est l’esprit évident des phrases précédentes quand on les analyse. Puisqu'il fallait admettre à tout prix l'existence de la responsabilité, il suffisait d’un effort de pensée en ce sens : le langage humain, s'est-il jamais refusé à pareille entreprise. Il raisonnait de même après l’échec de ses recherches physiologiques concernant l'existence d’un siège de l'âme : « il doit y en avoir un l » Après lui, Kant, jugeant insuffisante la Raison pure, fera émaner de la Raison pratique, f’impératif catégorique. N'est-ce pas une « responsabilité catégorique » que Bonnet nous offre déjà lui aussi ?.
Mais, demanderons-nous ici à notre auteur, si avide de précision dans les sciences exactes, en botanique, en physique, en histoire naturelle, auteur de principes remarquables de logique des sciences, comment peut-on jouer sur les mots quand il s'agit de liberté, de responsabilité, de mérite, de sanction, de vertu dont lui-même reconnaît la gravité ? N'est-ce pas assez de refondre cavalièrement les notions admises et d’en transmuer le sens sans ajouter à cette audace la négligence ou la malhonnêteté, sans essayer de nous mystifier ? C’est pourtant ainsi qu’il procède :
Tout-à-fait par hasard et en termes vagues, nous apprenons dans la « Palingénésie », le moins technique de ses ouvraves, le sens particulier qu’il prête à l’imputation : (15.342) « L'imputation consiste essentiellement dans les suites naturelles de l’observation ou de l’inobservation des lois ou de la perfection et de l’imperfection morales, en conséquence de l’ordre que Dieu a établi dans l'Univers ». Cette définition semble être plutôt celle de « sanction » que de « responsabilité » et pourtant, les œuvres complètes n’en renferment pas d'autre.
Il faut recourir aux ouvrages inédits pour connaître la véritable solution de l’auteur. Elle se trouve dans l’ « Examen des diverses questions sur la Liberté » (« Mémoires », p. 146) que nous avons édité dans nos « Opuscules » et dont voici les termes :
« Quelle espèce d’imputation admettrons-nous donc ?.. Nous serons jugés non sur ce qu'on suppose que nous aurions pu faire et
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que nôus n'aurons pas fait, mais uniquement sur ce que nous aurons fait. Et ce jugement ou cette imputalion consistera à traiter chaque homme relativement au degré de perfection ou d'excellence qui se trouve en lui »…
Par contre, nous lisons dans l’ « Esquisse des principes du droit naturel », à la fin du Chapitre F où l’auteur indique des distinctions entre l’erreur vincible et l’erreur invincible : « Toute erreur vincible est volontaire et conséquemment imputable ». Heureusement, les contradictions nous sont devenues coutumières,
Il est enfin remarquable que l’auteur n’emploie jamais le terme « responsabilité », qui désigne ordinairement l'obligation de répondre de ces actions, de celles de d’autres personnes ou de certains objets ; mais le terme « jugement » ou « imputation », qui désigne communément une inculpation, une accusation.
C’est qu’en effet, dans ce système, les hommes se divisent en deux classés : les heureux, les privilégiés de l’ordre moral, « automates bienfaisants » et les malheureux, victimes de la fatalité qui seuls commettent le mal. Les premiers n’ont jamais l’occasion d’être imputés, partant la responsabilité ne les concerne pas. Seuls, les autres sont en cause, et comme ils sont vicieux, foncièrement, la responsabilité donne toujours lieu pour eux à une accusation, à une imputation et jamais à une récompense.
Cependant, à défaut de définitions précises dans les œuvres : complètes, nous sommes un peu éclairés sur la pensée de Bonnet, par la justification qu'il fournit de cette notion de responsabilité « Suspendez votre jugement, répond-il avec emphase aux théologiens, dont il prévoit l’indignation, et daignez m'écouter ! » (17.169).
Imputabilité et justice
Est-il légitime, conforme à la notion commune de justice et de droit, que l'homme coupable soit rendu responsable, qu’on l’appelle à répondre de ses propres actes et à en assumer les conséquences pénibles ? L'imputabilité est en fonction de la liberté : Bonnet doit le reconnaître : dans tous les systèmes, une action qui n’est pas volontaire n’est pas libre et, conséquemment, ne peut être imputée (14.27
«L'Homme naît libre, lit-on au chapitre V de l’ « Essai », (17.170) ses actions peuvent lui être imputées comme à la cause immédiate
qui les produit ». L'auteur reconnaît aussitôt que l’homme n'est cependant pas l’auteur des principes de ses déterminations, mais il prétend que ce serait superflu : l’homme agit, « c’en est assez », car liberté est synonyme d’action.
Il précise cette légitimation dans la « Palingénésie » (15.341) : « Les actions de l'Homme qui dépendent de sa Volonté réfléchie peuvent lui être imputées parce que cette Volonté est à lui et qu'il agit avec connaissance ». Telle est bien jià l'attitude commune : lorsqu'il faut au juge un coupable, un peu comme il faut un malade au médecin de Molière, inculpé et coupable sont bien près d’être synonymes... Or Bonnet était fils de magistrat, gendre de magistrat et magistrat lui-même.
Pourtant, n’osant approuver cyniquement une injustice, il croit opportun, remarquons-le, de justifier la théorie formulée en chacun des deux passages que nous venons de citer : Ce n’est pas seulement parce qu'il est effectivement la « cause immédiate » de ses actions, que l’homme est imputable, c’est selon lui, en vertu de principes équitables et logiques
1°. — L'Homme, avant d'agir, « peut connaître les Lois » (15.341). 2°. — « L'Homme naît libre » (17.170).
3°. — Enfin, quand il agit, « il agit avec connaissance » (15.342).
Hélas, non seulement ces principes semblent fort contestables, mais l’auteur se charge lui-même de les contredire ça et là : est-il exact d’abord que l’homme puisse connaître suffisamment les lois morales ? Bonnet explique dans le « Philatèthe » (18.332), par quel raisonnement analogique il en arrive à cette conclusion : « l’expérience personnelle de mes Semblables ne doit pas différer essentiellement de la mienne, puisque nous participons à la même nature... j'en conclus analogiquement que mes Semblables parviennent ou peuvent parvenir par les mêmes voies que moi à la connaissance des Lois de l'Ordre ». Pourtant, n'insiste-i-il pas ailleurs sur la différence des aptitudes, des intelligences, des génies, des « libertés » ? Maintes fois aussi, comme nous l’avons vu, il proclame notre ignorance en morale et l'insuffisance de la science elle-même ; aussi n’échappe-t-il, en apparence, au danger de l’objection que par cette
conclusion qui ressemble assez à une défaite : « nous en savons
assez ».
Les magistrats n’appliquent-ils pas le même principe à des incul-
pés sans instruction et sans culture : « nul n’est sensé ignorer la loi » ? Principe amusant quand on songe que beaucoup d’ « étudiants en droit » qui, dans nos sociétés, pourvus de moyens spéciaux d'étude font justement profession d'étudier la loi, en ignorent souvent les éléments essentiels ?
= Quant aux affirmations concernant la liberté, nous en connaissons désormais la fragilité dans cette œuvre : ici même, l’auteur annule l'effet de ses propres paroles, aussitôt après les avoir formulées, en ajoutant ces mots : « Il est vrai, que l'Homme n'est pas l’auteur des principes de ses déterminations ». .
Enfin, lorsqu'il fait cette réserve : « seules sont imputables les actions « qui dépendent de la Volonté réfléchie », il semble oublier les passages consacrés à des démonstrations contraires. Si l’homme est imputable dans les seuls cas où il agit par volonté réfléchie, avec connaissance, il ne le sera jamais ; nous aboutissons à la même antinomie radicale que pour la liberté : l’homme est déterminé et il est libre ; il est imputable et il est irresponsable, contradictions que l’auteur aurait peut-être mieux dissimulées s’il avait fait une synthèse et une concentration de ses pensées éparses. En effet, selon Bonnet, nous agissons rarement avec connaissance ; dans la délibération, nous sommes illusionnés par la succession des instants : « au moment de l'action, le vrai meilleur disparaît et fait place à l'Objet de la Passion ». Après l’action, nouvelle illusion : l'Ame « vient à penser qu'elle s'est déterminée contre la vue distincte du bien », (17.144) alors qu'il n’en est rien. « Il m'est arrivé bien des fois de me méprendre dans le discernement des Biens et des Maux », lit-on dans le « Philatèthe » (18.270). Une des causes de ces regrettables erreurs résiderait dans ce fait que l’homme adjoint des notions à ses sensations : « l'Homme s’égare parce qu'il est un Animal raisonnable ; l’Animal ne s’égare pas, parce qu'il n’est qu'un Animal » (17.286):
Finalement cette légitimation de l’imputabilité est artificielle. Bonnet a cru devoir légitimer tant bien que mal un principe qu’il jugeait pratiquement nécessaire bien qu’il fût en opposition avec sa doctrine psychologique. Il l’a fait avec une maladresses insigne. Cette justification semble être seulement ajoutée, disons-nous, à sa théorie et n'être qu’un accessoire artificiel, une apparence
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trompeuse pour celui qui veut comprendre sa véritable pensée, un décor de justice aux yeux des sujets sensibles, une arme de défense contre les théologiens détracteurs.
C'est que, il ne faut pas l'oublier, il construit toutes ses théories en fonction de son optimisme initial calqué sur celui de Leibniz, qui est d’ordre théorique : Dieu a fait toutes choses pour le mieux, donc a priori, le moindre détail de l’univers, si infâme qu’il semble, doit être accepté et célébré aveuglément. Or, une fois sur ce terrain, on n'en peut plus sortir : la doctrine de l’imputabilité est un fait : il faut, comme tel, l’admettre et le légitimer coûte que coûte : « il ne faut pas être facilement du nombre des mécontents dans la République ! »
En dernier ressort même, il n’y a pas dans ce système, d’imputation proprement dite « à parler métaphysiquement » : l’imputation n'est qu’un mode de la fatalité ou, si l’on préfère, de l’ordre des choses : « Dieu ne récompense point, il ne punit point : mais il a établi un ordre en conséquence duquel la vertu est source du bien, le vice source du mal ».
La. théorie de notre auteur semble avoir double face : Bonnet, aristocrate dans tous les sens, divise l’humanité en deux groupes, comme nous l'avons laissé entendre plus haut:
le sien, l'élite des privilégiés, des « héros chrétiens », « munis de grands principes et appuyés sur le rocher des siècles » ; l’autre, « la multitude qui rampe », « la multitude de scélérats et de mal-
heureux » méprisables, cette multitude sans doute que Bonnet avait un peu vu s’agiter, lors de révolution de 1737, attaquant à coups de pierres le premier syndic, cette multitude qui « attentait à la personne sacrée des rois ». ; ; Pour les premiers, l’imputabilité est inutile, leur supériorité morale les écarte de toute erreur punissable. Les seconds au contraire, enclins au mal, donc dangereux pour la sécurité sociale, doivent pouvoir être tenus en respect par un facteur spécial : il leur faut la menace d'une sanction terrestre et future, il faut un principe pour légitimer l'intervention de la force lorsqu'ils doivent être réprimés : telle est la doctrine. ésotérique implicitement contenue dans les œuvres.
. Mais la vulgaire multitude ne comprendrait point cette doctrine ou du moins s’insurgerait contre elle : il faut donc l’exprimer par
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üne formule exotériqué, s'appliquant en apparence à tous les hom: mes : c’est celle que nous avons indiquée en détail. Elle permet d’effrayer et de réprimer la masse dangereuse et, si elle s'étend aux privilégiés, cela ne tire point pour eux à conséquence puisqu'étant impeccables, ils n’en subiront jamais l'application. Pour eux, le principe d’imputabilité donne seulement lieu à une distribution de prix dans l'éternité bienheureuse (16.524).
Le fond sa pensée n'est-il pas le même à l'égard de la liberté dans cette phrase qu’il laisse échapper : si l'on admettait une liberté d'indifférence, il n’y aurait plus de sûreté dans la société, parce qu'il n’y aurait rien qui nous répondit des actions d’autrui |
Pour en arriver à admettre une liberté comme il le fit sur le tard, son raisonnement semble avoir passé par les formes suivantes :
Il constate l’inexistence de la liberté du vouloir. Cependant, la sécurité est agréable. «
Or, la sécurité est peu assurée si on n’admet pas la liberté, car, admettre que l’homme n’est pas libre, c’est se vouer à l’excuser lorsqu'il commettra un crime, c’est renoncer au droit de le punir.
Donc, il faut une liberté comme il faut une responsabilité et une gendarmerie. |
Sans y croire personnellement, il suffit d'admettre le mot en modifiant ce qu’on est convenu de lui faire désigner.
Finalement, ne peut-on dire que, comme le juge de Spinoza, (« Ethique » L: 4, Théor. 5r, scholie) c'est « müû par la piété » civique qu'il accepte le principe d’une responsabilité et d’une sanction ; (et peut-être un peu aussi comme le juge d’Helvétius, inspiré par un « orgueil éclairé »...) P
CHAPITRE II LA SANCTION L'homme étant imputable, est appelé à subir une sanction : on entend d’ordinaire par ce mot, l’ensemble des peines et des récom-
penses attachés à la violation ou à l’observation de la loi naturelle ; elle résulte du mérite et du démérite. Dans les systèmes religieux, la