AA EU
Tempérament de l'âme... l'âme qui a ce tempérament fait le bien sans y réfléchir : elle agit par sentiment » (17.267).
N'est-on pas étonné après cela de lire dans les manuscrits inédits de Genève : « Que serait la vertu si elle n’était point réfléchie P » (cote primitive 35.9, page 75, notice de l'encyclopédie de Paris — Critique de l’article « sensibilité en morale » où il est dit que « la sensibilité fait l’homme vertueux »). Du moins, ce passage contradictoire est unique et isolé ; dans l’ensemble du système, la vertu, logiquement est automatique. Telle elle aussi la doctrine d’Helvétius pour lequel l’homme vertueux est « celui dont la plus forte passion est tellement conforme à l'intérêt général, qu’il est presque toujours nécessité à la vertu ». (De l'Esprit » Disc. IL, Chap 16).
Cependant, si cet automatisme ôte à la vertu tout mérite, il ne lui enlève rien de son prix : « La Vertu perdrait-elle de son prix aux yeux du philosophe, dès qu’il serait prouvé qu’elle tient en partie à certaines fibres du Cerveau ? » (13. xxxvs). Perd-elle pour cela de sa valeur ? « Un bonheur qui ne procède pas essentiellement de notre fait, en est-il moins senti ? » (17.xxvu). Parce que Socrate ne doit sa sagesse qu'aux circonstances, « en estimerez-vous moins la Vertu du Sage ? Nullement. La Vertu et le Savoir demeureront HONOR tels aux yeux de la Raison ». (17.170).
Ainsi Bonnet reste conséquent avec lui-même ; cependant, il semble superflu, lorsqu'on a approfondi son système, de conclure que sa définition principale, « générale et inconséquente » comme la juge brièvement Lemoine (op. cit., p. 165), aboutit à la négation de la liberté et de la morale.
Le Mérite
Après les thédes que nous avons exposées sur le déterminisme et le fatalisme, il reste peu de chose à dire concernant le mérite.
Cependant, ce mot a deux. sens : outre le sens courant d’effort pour atteindre à la vertu, il a aussi celui de valeur acquise, sans envisager l'effort dépensé pour l’acquérir. Aussi, Bonnet déclare dans les « Remarques sur la Liberté » (18.153) que « même dans le système de la nécessité, le mérite et le démérite subsistent comme l'imperfection sous un aspect différent de celui sous lequel les théologiens et les jurisconsultes l’ envisagent »,
Cependant, il convient lui-même expressément dans la « Préface » de l’ « Essai » qu'il n’y à pas de mérite au sens d’effort pour atteindre la Vertu. « Dans ce système, la Vertu est sans mérite, j'en conviens. Elle n’est qu'heureuse et elle l’est nécessairement » (17.xxvW). prétend qu'il en est de même au fond, dans le système vulgaire ou tout mérite dépend des causes extérieures ou des circonstances, el dans le système religieux où la vertu est un « don de Dieu, un effet de la Grâce ». :
Plus loin, dans les « Principes Philosophiques » (17.311), après avoir établi que l’homme est une machine physico-morale, il conclue encore : approfondissez cette théorie et dites-moi ce que sont le mérite et le démérite. » Finalement, « le mérite est vertu ou perfection : le démérite est vice ou imperfection » (17.172). C'est le second sens, celui que nous définissons la « valeur acquise ».
Cependant, il est deux passages des « OEuvres » où Bonnet semble reconnaître l'existence du mérite au sens d'effort vers la vertu : C'est d’abord au sujet de la foi (17.272) : « Le mérite de la Foi ne consiste pas à croire, mais à rechercher ce qu'il faut croire ; il ne dépend pas de nous de voir rouge ce qui est bleu, mais il dépend de nous de distinguer le rouge du bleu. » Ce principe contredit tous les précédents. Puis, dans une note ajoutée à | « Essai Analytique » en 1782 (14.30) : « Le vrai philosophe travaille sans cesse au perfectionnement de son esprit et de son cœur : toujours il fait de nouveaux efforts pour parvenir à la perfection dont il a l’idée. »
La conclusion pratique qui découle immédiatement de l'inexistence du mérite, compris comme un effort vers le bien, c’est, comme nous le verrons bientôt dans la morale appliquée, que les privilégiés des circonstances et du destin divin, ne ‘doivent nullement s’enorgueillir de leur vertu, puisqu'ils n’ont rien fait pour obtenir ce don.
Conclusion
En résumé, ce système est plein de contradictions, parce que l’auteur a disséminé «es jugements et qu'il n'en eut jamais semble-t-il, une vue d'ensemble cohérente et synthétique comme celle que nous avons préparée. Il subsiste pourtant une unité :
c'est la négation de la liberté, de la responsabilité, du devoir, de l’obligation, de la sanction, de la vertu et du mérite au sens où on les entend communément.
Mais, c’est une négation inavouée, dissimulée, ce qui résulte de deux faits : D'abord Bonnet n’a pu résister au courant irrésistible de sa pensée : ce sont les premières « Remarques à Cramer sur la liberté », qui expriment sa pensée intime, douée d’une double force : celle de la nouveauté (une pensée neuve, fraîchement découverte est vivace et chérie) ; celle de la jeunesse : un jeune penseur est opiniâtre et ardent à la recherche pour prouver ce qu'il aime.
Second fait : bien qu’il ne voulût point taire ses opinions ni les modifier, il lui répugnait de ressembler aux iconoclastes ses ennemis, aux perturbateurs de cet ordre social qu’il chérissait comme le garant de son bonheur, les Voltaire, les Rousseau.
Ainsi, il appartient à l’école révolutionnaire sous des apparences toutes contraires : si on eût supprimé en lui la peur du néant et celle du désordre social, en laissant subsister sa pensée originale, on le distinguerait peut-être à peine des encyclopédistes qu'il maudit.
Il a adopté cette solution bâtarde et hypocrite, timide plutôt supprimer les choses en conservant les mots. Le pire, c’est qu'il s’est peut-être pris lui-même à son propre piège. Dieu ayant seul une importance capitale pour Jui, ce courtisan crut être quitte aux yeux de son « monarque » en écrivant:la « Palingénésie », destinée à convaincre les incrédules.
I fut satisfait d'avoir sur terre évité le scandale qui dérange une vie tranquille : « il faut ne choquer point le sens commun, mon bien-être en dépend « écrivait-il dans le « Philatèthe » (18.315), sans bien songer qu'il trahissait naïvement son propre cœur...