‹ Charles BonnetChapitre 84 sur 99 · TROISIEME DIVISION · texte numérisé non relu

TROISIEME DIVISION

Morale appliquée

Bonnet n'étant pas spécialement moraliste, ne s'étend pas plus systématiquement sur les détails de la morale pratique que sur les principes de la morale théorique : il formule seulement, ça et là les conclusions pratiques qui découlent immédiatement de ses théories psychologiques, métaphysiques ou autres.

Mais dira-t-on, a priori quels principes de conduite peuvent engendrer des doctrines fatalistes et déterministes ? C’est en effet un caractère très remarquable du fatalisme de Bonnet qu'il n'entraîne pas l’inertie morale, le « quiétisme » : « Il n’est point, déclare-t-il, de tête si disgrâciée qui ne puisse figurer dans le monde moral » (17.195).

En effet, l’auteur prend garde de laisser un certain jeu à l’initiative individuelle ou, au moins, il conçoit un idéal d'activité possible, mais ésotérique en fait, réservé au « vrai philosophe » seul, personnage relativement rare, qui « travaille sans cesse au perfectionnement de son esprit et de son cœur et fait toujours de nouveaux eflorts pour parvenir à la perfection dont il a l’idée. » (14.31, note).

Gependant, même pour ce philosophe privilégié, le perfectionnement est-il possible ? Les termes de |’ « Essai » sont formels « chaque âme étant déterminée, il ne dépend pas d'elle d'ajouter

ou de retrancher à sa perfection individuelle » (17.168).

Un autre principe il est vrai, s’oppose à celui-là : « un degré de perfection acquis conduit à un autre degré » (19.241). La morale conserverait donc un certain sens, au moins pour ceux qui auraient quelques dispositions élémentaires au bien et pour ceux-là seuls : elle serait uniquement un moyen de perfectionnement. Mais il n'est plus temps de nous arrêter sur ce dilemme.

Ce qui est plus curieux, c’est qu’un petit gouffre sépare la morale théorique et la morale pratique de Bonnet, ce qui confirme cette opinion que nous avions formulée plus haut : hétérodoxe

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et presque révolutionnaire par les besoins de sa pensée, l’auteur est affreusement conservateur dès qu'il envisage la réalité et l'action. ;

N'est-ce pas aussi la confirmation du mot de Lemoine, plus perspicace ici qu'il n’a coutume de se montrer : « Autre est la critique que l'on doit faire du système du philosophe, autre le jugement que l’on doit porter sur les pensées et les intentions de l’homme » (op. cit., p. 167).

Dans l’ensemble, les règles pratiques de morale que donne Bonnet ressemblent plutôt à des conseils : elles sont une transposition résumée des principes de la morale chrétienne.

Quels sont les « ingrédients du bonheur moral » ? (18.183). L'auteur élimine de la morale, « déjà si sèche par elle-même », l « ennuyeuse catégorie de vertus et de vices » qu'il qualifie de « rebutante ». (17.223) et c'est avec un grand mépris qu'il parle de la « troupe des faiseurs de règles ».

Cependant, il nous faut adopter un plan pour grouper les conseils épars qui constituent, sans que l’auteur lui-même nè-s’en soit jamais rendu compte semble-t-il, une morale appliquée. À défaut de tout autre principe, nous prendrons comme base cette phrase de l’Avertissement de | « Essai » de 1754, où Bonnet prête à l’homme trois sortes de rapports : (17.x3) « Les rapports qu'il soutient avec lui-même ; avec les êtres qui l’environnent :; avec son Créateur ». .

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