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CHAPITRE I DEvoIRS PERSONNELS

La formule générale des devoirs est la suivante : réaliser sa fin véritable en réglant l'exercice des devoirs sur la portée naturelle des facultés. (16.189).

Elle se diversifie dans l'application en des formes multiples Bonnet semble d’abord s'être formé un idéal de conduite qu'il s’efforçait personnellement de réaliser : c’est l'idéal du « vrai Philosophe », idéal fait de qualités supérieures et exceptionnelles,

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dont l'application ne semble possible que pour une élite, car « le nornbre des philosophes est petit » (16-200).

Le « vrai philosophe »

En général, nous l'avons dit, « le vrai philosophe » travaille | sans cesse au perfectionnement de son esprit et de son cœur : «il ne faut pas être philosophe à moitié » (11.510).

En particulier, un des principes dominants de sa conduite sera de s'attendre à tout : « la suprise sied peu à un philosophe ; ce qui lui sied est d'observer, de se souvenir de son ignorance, et de s'attendre à tout » (15.362) (6.83). Aussi ignore-t-il l'inquiétude et encore plus la témérité, ainsi que toute curiosité lorsqu'elle est superflue et dangereuse. (14.240, note). La prudence consistera avant tout à fermer les yeux chaque fois que se présente un problème dangereux, comme nous l'avons établi en étudiant le caractère moral de l’auteur.

La mort

L’attitude du philosophe à l’égard des grands problèmes sera complétée par une attitude sage et résignée devant la mort : le vrai philosophe « sait qu'il doit mourir... la mort ne l’effraie donc point... il est fort tranquille sur l’état qui doit la suivre. » (14.247, note). En effet, « la mort ne serait-elle point pour lui une préparation à une sorte de métamorphose qui le ferait jouir d’une nouvelle vie ? » (14.229), métarmophose nécessaire, analogue à celle de la chenille ? « la mort si redoutable au vulgaire n’est que la mue qui doit précéder une heureuse transformation, » Tel est le dernier mot de l’ « Essai » de 1754 (17.235). À

Il n'y a même pas de « mort » à proprement parler : ce mot désigne improprement un des termes de la durée des animaux, rien de plus (16.65). « La mort n'est point une lacune dans la chaîne : elle est le chaînon qui lie les deux vies. » (16.524). À un autre point de vue encore, il n'y a point de mort véritable : « une véritable mort supposerait la rupture de tous les liens qui unissent le siège de l’âme au corps de l'animal » (8.500 note); or,. selon les comparaisons de l’Ecriture relatives aux semences, on peut supposer un germe impérissable caché par une préordination dans

le cerveau et qui se développera au moment appelé mort (16. 4ou, note) : ainsi, il n’y aurait ni désintégration du corps incorruptible, ni séparation de ce corps d'avec l'âme, partant point de résur-

rection au sens ordinaire, mais un « développement ».

Une critique faisant une objection à Bonnet, il lui répond avec une grande sagesse : « Sait-on bien ce que c’est que la mort ? » et il conclut que la science de la mort est cachée dans le secret de l'union du corps visible et du germe invisible qu'il suppose.

La mort est un terme nécessaire : « Je ne pouvais coexister à toutes les générations et à tous les lieux. » (18.313). « Notre globe n'aurait pu ni les contenir ni les nourrir toutes (1). Elles ont donc été renfermées les unes dans les autres, suivant une progression toujours décroissante et qui va se perdre dans l’abime de l'infini. ment petit. » (12.343). Enfin « la terre nous enrichit chaque jour de nouveaux biens, et elle s’épuiserait si ce qu'elle donne ne lui était rendu » (7.289).

Ici comme dans l’étude du problème du mal, Bonnet semble oublier complètement sa condition d'homme, condition où les entrailles jouent un si grand rôle et il raisonne avec un sangfroid et un désintéressement étonnants, comme le pourrait faire Dieu ou la Nature (s'ils avaient une personnalité et une raison du genre de la nôtre). Jésus de Nazareth, son Dieu, était lui-même bien plus terre-à-terre : il conseillait simplement de veiller parce que la mort viendrait surprendre comme un voleur. Au fait, Jésus n'était pas un intellectuel. À force de croire à la résurrection pour se consoler, Bonnet était parvenu à son but : il avait « oublié » la mort ! Get oubli, n'est-il pas une condition suprême du bonheur terrestre, donc de la sagesse ?

C’est toujours avec l'indifférence du savant qu'il a étudié la mort, « ce grand maître » dit Pope. Il semble avoir eu la velléité d'en traiter à fond: « Je pourrai bien m’en occuper dans un autre écrit » dit-il dans la « Contemplation » (8.500) et dans la « Palingénésie », « j'y reviendrai peut-être ailleurs » (16.403), mais il se borne à des allusions éparses, comme toujours.

En naturaliste, il l’envisage avec un certain génie: dans le

(1) On retrouve cette idée dans la théorie de la « concurrence vitale » de Darwin.

« Mémoire sur la fécondation des plantes », (10.58) une première définition est banale : « La mort n’est dans le végétal comme dans l'animal, que la cessation de l’ « action vitale », force secrète qui met les solides en action. » La description est meilleure dans les « Principes » de 1754 (17.260) : « l'action réciproque et continuée des solides et des fluides et l'impression variée des éléments altèrent ou détruisent cette admirable machine, dans le rapport de sa constitution à l’activité des causes qui agissent sur elle ».

Enfin, un chapitre original de douze lignes sur « la mort de l'animal » (8.356), excelle par sa sobriété et l'exactitude technique : « l’Animal préservé des maladies qui conspiraient contre lui ne saurait se dérober à la triste vieillesse et à la mort inexorable qu'elle traîne à sa suite. Endurcis par le temps, les vaisseaux perdent de leur action et s’obstruent. Les liqueurs n’y circulent plus avec la même vitesse ; elles séjournent et s’altèrent, et cette altération se communiquant bientôt aux vaisseaux qui les contiennent, la circulation cesse, l'Animal meurt et se réduit en poudre. » Quelle calme simplicité, en comparaison des transports habituels de l’auteur ! Nous le disions : la foi en l’immortalité est grosse de conséquences.

Enfin, une dernière allusion plus originale encore : « Par une loi à laquelle nous ne faisons pas assez attention, tous les corps organisés se décomposent et se changent insensiblement en terre. Pendant qu'ils subissent cette espèce de dissolution, leurs parties les plus volatiles passent dans l’aïr qui les transporte partout. Ainsi, les animaux sont ensevelis dans l'atmosphère, comme ils le sont dans la terre ou dans l’eau : on peut même douter si la partie que l’air reçoit n’est pas la plus considérable par sa masse. Toutes ces particules dispersées ça et là rentrent bientôt dans de nouveaux touts organiques appelés aux mêmes révolutions...» (7.290).

En métaphysicien, Bonnet cherche aussi à imaginer quel peut être l’état consécutif à ce qu’on nomme la mort et qui n’est pas pour lui le néant : Dans les « Principes » (17.317), l’Ame préexistant dans le germe, devait y être dans un état de songe, « la mort écrit-il, la ramènera peut-être à un état analogue. » Dans l’ « Essai Analytique » (14.239) Il propose trois hypothèses particulières : 1° un sommeil profond où l’âme ne sentirait ni ne penserait ; 2° des songes intermittents ; 3° une vie active où les facultés

ot

se perfectionneraient. Quant au germe du corps incorruptible échappé du cadavre, il peut séjourner dans des corps et des milieux très divers (15.2:3). Cette théorie est en rapport avec celle de « l’enveloppement » leibnizien que Bonnet examine pour prévenir une accusation de plagiat (15.299).

Enfin, « les philosophes doivent être les bienfaiteurs du genre humain. » (16.80). Prudence, insouciance de la mort et bienfaisance, tels sont donc les trois traits principaux qui caractériseront la conduite de l’homme supérieur.

Mais il est des préceptes généraux concernant l'humanité entière ; ils sont résumés en deux passages : 1° dans la Préface de V « Essai » de 1754 (17.xxix) « Agissez ! devenez vertueux : soyez religieux, juste, tempérant : devenez époux, père, ami, citoyen, homme ; vous serez tout cela si vous pratiquez les maximes évangéliques. »

2° Dans la « Palingénésie », c’est la morale de Saint-Paul, « si élevée, si pure et assortie aux besoins de la société universelle ! » (16.311) : « que votre charité soit sincère... aimez-vous.….. réjouissez-vous dans l'espérance. Soyez patients dans l’affliction... bénissez ceux qui vous persécutent.. n'ayez tous ensemble qu'un même esprit:.. ne présumez pas de vous-mêmes » (Rom. xn).

I1 faut remarquer ici trois choses : 1°) la pratique importe beaucoup plus que la théorie, c’est en agissant plus qu'en étudiant . qu’on apprend la morale, théorie « pragmatiste » : « Vous êtes appelés à agir : agissez donc, agissez, vous dis-je... retenez céci:: tout dogme qui n’est pas lié à la pratique n'est pas un dogme ». (x7.xxx) 3; 2°) l'Evangile est la base de la morale : « vous serez tout cela si vous êtes chrétien : vous serez chrétien si vous pratiquez les maximes évangéliques » (idem) ; 3°) les vertus sociales semblent les principales : « devenez époux, père, citoyen... n'ayez tous ensemble qu’un même esprit... »

Cependant, Bonnet dépasse beaucoup la morale évangélique et s’en écarte par d’autres principes : alors que l'Evangile conseille le sacrifice par amour du prochain, Bonnet qui ignore l’ascétisme, ne fait que mentionner et très sommairement le sacrifice (17.270).

comme une forme de l'amour-propre, et sans le conseiller jamais. Bien plus, nous l’avons vu, il pose comme règle de conduite, la jouissance tranquille et insouciante de nos privilèges individuels « les plaintes amères, les cris perçants.…. ne m alarment point » (17.170).

Tandis que la plupart des moralistes chrétiens consacrent leur activité à combattre les passions, Bonnet dans une éloquente antithèse, commence par en faire, comme Helvétius, un éloge enthousiaste : « admirables instruments mis en œuvre par le sage auteur de la nature, heureuses passions qui, semblables à des vents bienfaisants, etc... » (7.200). Il ne saurait a priori les déprécier, puisqu’elles sont des « modifications de l’amour-propre » base de sa morale (13.286).

Après en avoir fait l'analyse dans l'E. À. (13.273) en « remontant à leur mécanique », après avoir décrit avec talent l’amour et l’espérance (276), il indique trois moyens de les affaiblir le cas échéant : 1°) on chasse une passion par une autre passion. (13.283) ; 2° la passion s’affaiblit par la jouissance ; 3°) si la passion ne s’affaiblit pas, elle s’use, La morale pourra donc choisir entre la substitution, la réalisation ou l’exténuation des passions mauvaises.

Notre action est soumise à un principe général : nous devons toujours agir avec décision en réduisant au minimum le nombre des « raisons sourdes » d’action : « puisque des raisons sourdes sont capables de nous déterminer et qu’elles peuvent devenir d’autant plus efficaces que nous nous en défions moins, il est d’un homme sage de ne souffrir chez lui que le moins de ces raisons qu'il est possible ». On pourrait comparer cette phrase basée sur des données psychologiques, à cette autre de Metterlinck (« La sagesse et la destinée, 76) : « il faut tâcher d’avoir le plus grand nombre possible d'idées aussi claires que possible, afin d’éveiller en son âme un plus grand nombre d'idées moins obscures ».

C’est que Bonnet se défie de la raison : « Il faut une prodigieuse justesse d’esprit, écrit-il, pour donner à chaque chose son juste prix » (16.8). « Le vrai n’est quelquefois séparé du faux que par une toile d’araignée » (17.vu). Âussi, l’introspection est non seulement une méthode psychologique, mais un devoir moral : « étudions-nous donc avec soin : rendons-nous attentifs aux moindres

principes de nos actions... » (17.141). « L’homme vraiment moral tâchera de ne rien faire dont il ne puisse se rendre raison à luimême ». (16.115). « L'Homme moral ne se permet que le moins d'actions indifférentes ou machinales qu'il est possible. Il agit le plus souvent en vue de quelque motif, et ce motif est toujours assorti à la noblesse de son être ». (16.119). Cela nous conduit à régler même nos songes qui, par les souvenirs qu'ils laissent, agissent sur nos décisions de l'état de veille. (14.169).

Cependant le « peuple » seul s’appliquera de la sorte ; le vrai philosophe lui, sait dans l’indécision, observer une attitude ésotérique: « Lorsque les objets proposés ne fournissent aucun motif, le philosophe laissera agir la machine, il s’en remettra à la disposition actuelle de son corps : il dira pair ou non, suivant que sa bouche se trouvera disposée pour dire l’un ou pour dire l’autre ». (17.142), remarque originale, voisine du paradoxe, inspirée par la tendance fortement fataliste de l’auteur à cette période de sa vie (x).

S’il faut en général agir avec décision, dans la tentation en particulier, il faut détourner la vue des représentations subjuguantes « dès qu’elles se présentent » (17.145). « Si vous les considérez un instant, si vous écoutez un moment ces dangereuses sirènes, vous risquez de périr. Fuyez donc, je vous conjure, fuyez et ne vous arrêtez point ». En effet « un mouvement imprimé trop fortement à certaines parties du cerveau peut le conduire insensiblement au crime ». (16.388). C’est le classique : « principüs obsta ! »

Dans l’ordre des devoirs particuliers, celui auquel Bonnet semble attacher le plus de prix est la tempérance. On se reportera à ce que nous en avons dit précédemment.

Puis, bien qu'il n'indique aucune gradation exacte, pourrait venir l'humilité (on ne s’y attendait guère !) : si l’hommé de bien reconnaît sans fausse honte les qualités dont il a été favorisé, s’il en jouit avec complaisance, se félicitant d’être bien né, il doit du moins ne jamais s’en enorgueillir puisqu'il n’en est point l’auteur : la jouissance ne doit pas aller jusqu’à la vanité. C'est peut-être là le grand avantage moral du fatalisme : « Héros chrétiens ! ne vous enor-

(1) On peut comparer cette idée à celle exprimée par Descartes (Dise. de la mét. Part. IIT. Rabier. 34) : « Ensore que nous ne remarquions point davantage de probabilité aux unes qu'aux autres (actions de la vie), nous devons néanmoins nous déterminer à quelques-unes. »

guecillissez pas ! qu’avez-vous que vous ne l’ayiez reçu ? et si vous l’avez reçu, pourquoi vous en glorifieriez-vous comme si vous ne l'aviez point reçu ? » (17.174). |

Etant déterminé, « l'Homme en est d'autant plus modeste dans la jouissance des précieux avantages qu’il possède, il songe souvent à quoi il a tenu qu'il ne fut pas un Imbécile ou un Scélérat ». (14.31, note). Dans la chaîne des êtres, « heureux le chaînon d’or | Plus heureux encore s’il sait qu’il n’est qu'heureux » (17.336). Ces principes sont confirmés par la parabole évangélique du « potier ». Enfin Bonnet écrivait à Allamand le 16 octobre 1760 (correspond. I. 205) « Plaignons la multitude qui rampe et ne nous glorifions point de voler ! ».

Une autre qualité morale à cultiver est la résignation : « Si on se formait de bonne heure à la résignation, écrit notre moraliste, si l’on plaçait la perfection à se soumettre aux circonstances, les divers maux perdraient beaucoup de leur gravité ». (lettre à Keate, 26 février 1760. corresp. I. 148). La patience engendrera d’indifférence aux critiques (attitude qui chez Bonnet découle semble-t-il du caractère aristocratique) : « Laissez dire les critiques... ne vous piquez pas trop de leur répondre : c’est trop souvent un temps perdu ». Il y a peut-être là plus de mépris que de patience. comme chez Descartes.

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