CHAPITRE II DEVOIRS ENVERS AUTRUI
Les êtres qui environnent l’homme sont de deux sortes : ses semblables et ses inférieurs : animaux et plantes (18.178). Il existe donc pour lui deux sortes de devoirs : devoirs sociaux et devoirs envers les inférieurs. Aux yeux de Bonnet, les premiers sont de beaucoup les plus importants.
La Société L
C’est encore de l'expérience que Bonnet déduit l'existence de
devoirs sociaux : « J'apprends de mon expérience journalière. que
QUO Le
je ne suis point un être absolument isolé ; mais que je suis enchaîné à la multitude des êtres qui m’environnent par les rapports plus ou moins directs que je soutiens avec eux ». (18.318) « Ce sont des rapports de dépendance fondés sur les besoins de ma nature ». (321) « Je suis lié avec tous par le besoïn, par le plaisir ou par la connaissance ». (324 et 288). La raison remarque encore que « les besoins sont réciproques et qu’ils enchaînent fous les individus ». Tous les individus sont donc liés par des services mutuels et « la Sociabilité est une des grandes lois de l'Homme moral », (327), loi fondée sur l'intérêt qui engendre une obligation (323). Telle est la substance d’un chapitre incohérent du « Philatèthe », le seul qui traite dans l’ensemble, de la société.
Qu'est-ce donc que la société ? c’est « la réunion des services particuliers de tous les individus » (17.196) ; elle est rendue possible par la parole (9.335). Son rôle est primordial : « l'Homme naît pour la Société » (17.270). « Toutes les facultés de l'Homme ont pour dernière fin la Société ». (17.xxx). Les besoins ou les plaisirs qui lient les individus étant plus ou moins durables, il existe « des sociétés .à temps et des sociétés à vie » (17.288). La société humaine est de ces dernières.
Cependant, ce n’est pas seulement parce que la société est une réalité qu'il faut l’accepter : elle est excellente en soi : «elle est l’état le plus parfait de l'Homme ». (17.xxx). Un chapitre de la « Gontemplation », (7.193) modèle de style, est spécialement consacré à illustrer ses avantages et ses effets. Il mériterait d’être cité si nous en avions la place.
Il est compréhensible que Bonnet, imbu de tels principes, se soit insurgé malgré sa modération habituelle contre ceux de Rousseau. Dans la « lettre de Philopolis » (18.135), il lui oppose un raisonnement qui ressemble assez à un de ces raisonnements scolastiques qu'il haïssait pourtant :
Tout ce qui résulte immédiatement des Facultés de l'Homme doit être dit résulter de sa nature. ;
Or, on démontre fort bien que l’état de société résulte immédiatement des facultés de l'Homme.
Donc, l’état de société est naturel à l'Homme et il serait déraisonnable de se plaindre de ce que les Facultés en se développant, ont
. donné naissance à l’état de société,
Ainsi Bonnet semble n'avoir jamais deviné les aspects que durent revêtir les premières relations humaines comme l'ont si bien fait les sociologues, le romancier Haraucourt et surtout Le Dantec (dont nous exposerons dans un prochain ouvrage, les idées originales concernant l’éthique).
Ses opinions transformistes avancées auraient pu cependant l'y amener, il aurait pu supposer, lui le théoricien de l'Amour propre, que les hommes, s'ils n'avaient vu dans l'association des avantages sérieux, seraient demeurés isolés, et qui dit calcul d'un avantage ne dit point tendance spontanée, naturelle. Mais son optimiste universel lui interdisait de raisonner ainsi et de plus, son milieu ne lui suggérait rien en ce sens : il y a loin de la forêt magdaléenne à la république calviniste de Genève et Bonnet, nous l’avons dit, était encore très génevois. Patriote, il tenait avant tout à défendre autant que possible sa chère patrie contre Jean-Jacques, citoyen révolté.
Pourtant, certains faits auraient pu lui donner à réfléchir -% son époque on brisait encore des tibias sur la roue avec des barres de fer, curieuse forme d’une sociabilité naturelle, et pour un régicide on punissait toute une famille. Mais on remarquait moins alors ces faits, en vertu de l'habitude ; du reste, les œillières de l’optimisme sont larges.
Les sentiments sociaux tels que les conçoit Bonnet sont les sentiments classiques des Evangiles, mais tempérés par l’égoïsme de « l'amour propre bien compris ».
Un des puissants ressorts de l'être social est la « sensibilité » (16.122), mais elle ne doit pas dépasser certaines limites et dégénérer en faiblesse. Sa principale forme est la bienfaisance (principe initial de la morale d'Hutcheson mort sept ans avant la publication de P « Essai »). Elle est dénommée aussi « bénéficience » dans l « Essai » (17.271).
Cependant, Bonnet ne conçoit cette vertu que comme une simple conséquence du principe populaire : ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fit à vous mêmes, principe qu'il traduit en ces termes : « Je suis dans l’obligation philosophique de me conduire à l’égard de mes semblables comme je souhaite qu'ils se conduisent à mon égard » (18.322). Dès lors, nous pouvons conclure définitivement à l’idendité des doctrines de Bonnet et de Stuart Mill, identité qui ressortait déjà partiellement de considéra-
tions faites plus haut. (cf. notre Part. IE, Div. IL, Ch. 5). Une formule de Mill semble calquée sur celles de Bonnet : « Faire aux autres ce que l'on voudrait que les autres fassent pour vous ; aimer son prochain comme soi-même, voilà les deux règles de perfection idéale de la morale utilitaire » (« L’utilitarisme », p. 3r).
Ainsi. la bienveillance n’est que « cet amour-propre élevé qui se plaît à faire des heureux » (13.285). La bienveillance universelle n'est que l’amour-propre le plus parfait (17.161 ;-242) ; l’altruisme n'est qu'une forme d’égoïsme raffiné (18.128). Aprouver de la « charité », c’est aimer son prochain « comme soi-même » (17.161). Se « sacrifier » pour lui, c’est s'aimer plus que jamais (17.270) ef c'est là la loi merveilleuse qui, évitant les inconvénients de l'égoïsme grossier, « lie le bien général au bien particulier ». (Le mot. « sacrifice » n'est prononcé qu'une fois dans toutes les : œuvres |)
Il est indispensable de connaître ces principes en les rapprochant, pour ne pas se méprendre sur le sens des proclamations lyriques du Palingénésiste. En effet, c’est en termes enflammés qu'il parle d’une sorte de bienveillance, selon lui la plus relevée de toutes, la charité : « Est-il un principe de sociabilité plus noble, plus épuré, plus actif, plus fécond que cette bienveillance si relevée qui porte dans la doctrine de l’Envoyé (l'Evangile), le nom si peu usité et si expressif de « charité ? » (16.387) nom déjà employé il est vrai par Cicéron dans le « De finibus » V. 23 (16.387 note).
Bonnet décrit la charité (16.465), il la recommande (17.243), il s’enflamme en parlant du cœur « principe universel de toutes les affections » (16.388). Il modifie même l'attitude de sa jeunesse jusqu’à suivre l'impulsion de la «compassion ». (Dans le vocabulaire de l’Analyste, il est à remarquer que la compassion n'est pas la bienveillance : « la bienveillance est réfléchie ; la compassion est physique, elle a son principe dans le jeu de la machine » (13.286).)
« Le Dominateur des êtres terrestres n’endurcira jamais son cœur à la voix touchante de la compassion » (16.117). La vie du jeune lierre dépend de celle du chêne majestueux : « Grands de la Terre, s'écrie Bonnet (7.283), vous êtes ce chêne, ne refusez point votre appui aux faibles qui le recherchent ; souffrez qu'ils vous approchent et qu'ils puisent chez vous de quoi subvenir à leur faiblesse
Log
et à leurs nécessités ». L'auteur lui-même se laisse illusionner par la pitié pour les aveugles (7.235). ;
Enfin, il proscrit la vengeance (16.389).
Si la charité et la bienveillance sont des devoirs, Bonnet préfère intimement cet autre sentiment social, source de plaisir : l’'Amitié, qui « se plaît à apprécier les moindres choses parce que rien de ce qui touche à l’objet aimé ne lui est indifférent » (lettre à Haller, oct. 1775. Mémoires inédits, p. 11). Nous savons quelle importance eut l’amitié dans sa vie : cependant, il ne la conseille ni ne la prescrit.
De la charité dérive la « tolérance » : « Il serait contre la nature de la chose qu’un être social fut intolérant » (16.390). Bonnet se propose lui-même en exemple : « j'ai toujours, dit-il, une place en réserve dans mon cerveau pour les opinions contraires » (1.70). Elle sera surtout l’apanage des ministres de Dieu : « la douceur et la tolérance sont essentielles à l'économie de grâce » (17.xxxs), car « l’athée de spéculation peut être honnête homme » (17.340). Cette constatation fait honneur à l’impartialité d’un croyant aussi fervent que le Palingénésiste. Cependant, curieux paradoxe, c’est en prêchant la tolérance qu’il s’emporte lui-même contre les ministres intolérants : il qualifie leur attitude « d’absurde » et d’ « opprobre de l'Humanité » (17.xxx).
La tolérance dérive du principe que nous avons déjà signalé : il faut prendre l’homme tel qu'il est, tel que Dieu l’a voulu (18.137) : « Pourquoi vous aigrir à la vue des défauts de votre prochain ? Vous aigrissez-vous à l'aspect d’une ronce ou d’un scorpion ? L'auteur du scorpion est aussi l’auteur de ce prochain qui vous aigrit ! » (17.337) « regardez vers le plan général ! » (168).
Donc, nous éviterons de nous plaindre vainement, comme le font les moralistes médiocres : « s’épuiser en plaintes éternelles sur l'esprit, sur le goût, sur les mœurs, c’est oublier que le bœuf est un animal qui rumine et que l'aigle n’est pas une colombe » (r7.xxx1). Il serait bon de répéter souvent cette formule, inspirée du texte sacré : « Paix sur la terre et bonne volonté aux hommes ! » (17.227). La morale de Spinoza aboutit à une conclusion analogue.
Bienveillant, tolérant et pacifique, l’homme sociable sera encore sincère et loyal : La parole est le lien de la société, l'usage de la parole est donc subordonné aux lois de la sociabilité : elle ne doit
jamais être en opposition avec la pensée. « La vérité dans le discours paraît une des principales lois de l'être social » (18.323).
Le savant en particulier manifestera sa sincérité en avouant ses erreurs lorsqu'il les découvrira : « Je serai toujours prêt, écrit Bonnet (15.70) à abandonner mes opinions pour des opinions plus probables et je n'aurai jamais de peine à avouer publiquement mes erreurs. J'ai toujours pensé qu’un j'ai {ort valait mieux que cent répliques ingénieuses ». Hélas, il oubliait que, lorsqu'on a tort, on s’en aperçoit rarement : lui-même ne s’obstinait-il pas à soutenir l'existence d’un siège de l’âme, alors que Malacarne lui prouvait abondamment l'impossibilité de la chose ?.(cf. Mémoire d’'E. S. Poitiers. op. cit.).
Enfin. le couronnement des sentiments sociaux est le patriotisme. « J’éprouve un saisissement, écrivait Bonnet en décrivant Genève (13.298), qui excite au dedans de moi l'amour de cette patrie pour laquelle je voudrais mourir ! ». Ce sentiment est si important à ses yeux que, dans un chapitre de la Palingénésie, il croit devoir démontrer pour défendre l'Evangile, que cet ouvrage n'est pas défavorable au patriotisme (16.463) ! Il choisit aussi comme sujet de discours au Grand Conseil, en 1765, « La liberté et l'amour de la patrie ».
De tous les actes sociaux, le plus respectable est le serment. Dans son premier discours, en 1754, il en déplore l’affaiblissement : « par une suite malheureuse de la corruption des mœurs et de l’affaiblissement des principes religieux, le serment a beaucoup perdu de sa force réprimante, je ne le sais que trop ». Il compte cependant sur « l’importance majeure des actes solennels auxquels le serment serait apposé et sur les sentiments d'honneur et de probité des citoyens » pour qu'on l’accomplisse mieux (écrits politiques inédits p. 108). Il recommande trois choses : de le faire bien, rarement et tous à la fois dans les assemblées officielles.
La Famille
« De toutes les relations que l'Homme soutient, celle de Père et de Fils est sans doute la plus importante et là plus féconde en grands effets ». Quelle en est l’origine P « Elle résulte de la génération ou de la manière dont un homme est cause productrice
d’un autre homme » (18.125). En effet, « si les Hommes au lieu d’être engendrés les uns par les autres étaient sortis tout faits du sein de la terre, cette relation de Père et de Fils n'aurait pu exister parmi eux » (127). Cette proposition est de l’ordre de celles qu’on prête aux soldats du seigneur de la Palice. |
Cette relation engendre des sentiments spéciaux : « les senti- | ments naturels attachés à cette relation sont ennoblis par la réflexion et fortifiés par l'habitude... les cœurs sensibles s’émeuvent au seul nom de Père ! » (126). |
Quant aux relations matrimoniales, Bonnet se contente de célébrer les joies d’un heureux choix : « dans la grande loterie dé la vie humaine, c’est bien tirer le gros lot que de rencontrer une épouse digne de soi » (12.465).