CHAPITRE HI DEVOIRS ENVERS LES ÊTRES INFÉRIEURS
Nous l'avons dit : l’homme est enchaîné à tous les êtres, non seulement à ses semblables, mais à quantité d’autres » (18.178). Il résulte de là un système de lois qui constitue le « Droit naturel » (16.114). Ce droit embrasse dans sa sphère les substances animées comme les susbstances inanimées. Il ne laisse aucune action de l’homme dans une indétermination proprement dite, il ne règle pas moins la conduite de l’homme à l'égard d’un atome vivant qu’à l’égard de son semblable (16.115). que
L'importance du Droit est capitale : il vient immédiatement après la Psychologie et la Logique et il se confond presque avec la Morale (18.177) ; il se lie naturellement à cette dernière science : « l’une et
(1) On trouve dans les manuscrits de Genève un feuillet qui se rapporte à la question de la sociabilité et semble indiquer une des sources de Bonnet sur ce point, en même temps qu’un autre projet irréalisé. Ce feuillet, mal écrit, sans orthographe, porte pour titre « Extraits très en raccourci de la sociabilité, par l’Abbé Pluquet ». En voici le texte :
« L’Homme nait l’être qui a le plus de besoins et qui est le moins en état de les satisfaire. De cet état de faiblesse nait le besoin les uns des autres et, de ce besoin, l’amour social.
Le besoin de se reproduire qui chez les animaux n’a d’autre but que de
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l’autre ont le même fondement et à peu près le même objet ». (178).
Quant aux devoirs eux-mêmes, Bonnet ne les précise guère : « l'Homme a le droït de dominer tous les êtres terrestres, droit fondé sur la prééminence de ses facultés » (16.116). Cependant, « il respectera les droits et les privilèges de chaque être ». L'Homme fera du bien à tous, et ne fera du mal que lorsqu'il y sera «1forcé ». Le sceptre de ce monarque sera « un sceptre de justice et d'équité » (116). Il « ne traitrera pas un être sentant comme un caillou » (81.324 — 16.114). Il proportionnera ses actions à la nature des êtres inférieurs.
Dans l'exercice du droit de vie et de mort sur les animaux (dont Bonnet omet d'examiner le fondement), l’homme ne fera point souffrir « sans raison ». Il est « obligé » de les immoler en trois cas : pour ses besoins, pour sa sûreté, pour son instruction. Dans ces circonstances, il abrègera leurs souffrances (18.117). Jamais il ne tuera même un moucheron par plaisir, par caprice, par défaut de réflexion. Humain aussi envers les animaux domestiques, « il adoucira leur servitude, modérera leur travail, soulagera leurs maux ».
Cette morale s'applique en particulier à la vivisection : les animaux sont des livres admirables que l’anatomiste doit ouvrir pour connaître mieux sa propre structure ; mais «il ne s’imaginera poini en les feuilletant qu’il feuillette une ardoise » : il réduira le nombre de ses victimes, il limitera la durée de leurs souffrances au but le plus raisonnable de ses recherches. Bonnet cite à ce sujet l’exemple du célèbre anatomiste Lyonet qui, pour composer son « traité de la chenille », ne sacrifia (et à regrets) que huit ou neuf, de ces animaux; encore avait-il pris soin de les noyer dans de l’eau avant de les ouvrir (16.122). Bonnet compare ici Lyonet « stipulant pour l’Animal » à Gelon « stipulant pour l'Humanité » (dans « l’Esprit des Lois » de Montesquieu).
satisfaire ce bescin, produit dans l’homme la tendresse conjugale : de cette société nait l’amour paternel ; celui-ci, lorsqu'il est bien dirigé, produit ce sentiment des enfants pour les auteurs de leurs jours et de leur bonheur, ce sentiment déjà composé de tendresse, de reconnaissance et d’admiration que l’on nomme l’amour filial. Voici comment M. Pluquet s’exprime : l’homme fort voit en naissant qu’il n’avait en partage que la faiblesse. » Ici s’arrête la citation : Bonnet n’a encore point réalisé son projet. Arr
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Cette modération a non seulement pour but de ménager les animaux, mais de préserver les mœurs de l’homme lui-même : en effet « l'Homme risquerait de corrompre bientôt ses mœurs, s’il se familiarisait trop avec les souffrances et le sang des animaux ». Bonnet qualifie d’ « hérésie philosophique » la théorie cartésienne de l’automatisme des bêtes et déclare qu’ « elle deviendrait dangereuse pour la société si tous ses membres en étaient fortement imbus.», ce qui est heureusement peu à craindre selon lui (x).
La même attitude doit être observée à l’égard des êtres inanimés auxquels Bonnet, contrairement à l'opinion commune, prêtait la sensibilité : « l'Homme moral ne se fait point une récréation de détruire des êtres organisés, il n’arrache pas une feuille, un brin d'herbe, sans quelque motif que sa raison approuve »: (16.119).
De même à l'égard des minéraux et en tout ce qui concerne le bien public et l’ordre. Il se plaît à citer l'éloge que fait Fontenelle de M. dès Billettes : « Quand il passait sur les marches du Pontneuf, il en prenait les bouts qui en étaient moins usés, afin que le milieu qui l’est toujours davantage ne devint pas trop tôt comme “un glacis ». |