‹ Charles Bonnet, philosophe et naturalisteChapitre 104 sur 126 · INSTINCT CHEZ LES QUADRUPÈDES · texte numérisé non relu

INSTINCT CHEZ LES QUADRUPÈDES

paraissent d'une manière particulière et appropriée à la na* f ure de chacun d'eux. Chez les grands quadrupèdes^ le sentiment de leurs ressources fait qu'ils n'ont pas besoin d'un si grand nombre de précautions, et que> confiants en leur force, 1)8 font moins emploi de l'adresse; ils se bornent à se ca* eber aux yeux et se fient à leurs ressources naturelles pour le reste. Cependant la lionne ne se repose pas entièrement sur sa formidable puissance pour mettre sa progéniture à l'abri; elle use aussi de ruse pour dérober sa famille aux yeux du chasseur le plus habile. Elle cherche d'abord la retraite la plus inaccessible et ensuite avec un art infini elle reyient plusieurs fois sur ses pas pour confondre les traces, ou bien elle les efface entièrement avec sa queue *.

La taupe cherche sa défense d'une tout autre manière. C'est par une industrie merveilleuse qu'elle met ses petits à l'abri de toute attaque ; sa retraite mérite d'être décrite. Ce que nous appelons des taupinières, ces petits monticules élevés dans les jardins et dans les prairies et quenous dé* truisons le plus possible, sont les souterrains habilement construits et dans lesquels la taupe élève sa famille. Cet ingénieux édifice est approprié avec un art infini aux besoins de ce petit animal qui, presque aveugle, n'a d'autre moyen de défense que de créer les ténèbres autour de lui ; l'habile ouvrière travaille d'abord à amasser la terre pour en former ces espèces de voûte que nous connaissons ; ces voûtes ne sont pas toutes d'une égale grandeur. La partie la plus élevée sert au logement de la famille ; après avoir établi sa construction, la taupe pratique de distance en distance des espèces de cloisons ou piliers pour la soutenir. Elle presse et bat fortement la terre qui en forme les parois, y entremêle des racines et des herbes, et la rend si compacte que

' Çonicmplation, XI* parlie, chap. viii.

Î6a . CHAPITRE TREIZIÈME.

Teftu des pluies ne peut que ditficilemeilt y pénétrer et } séjourner à cause de la forme convexe de l'édifice. Audessous de la voûte, la taupe élève un petit tertre qui sert de lit aux petits. Tout autour du tertre elle dispose ém boyaux ou galeries qui se prolongent en dessous et de totft les côtés comme les rayons qui partent d'un centre. Ces rontes souterraines^ fermes et bien battues, servent à transporter plus facilement les provisions qui doivent servir de nourriture aux jeunes taupes et qui consistent ordinairement eh fragments de végétaux ou de légumes ; ce sont là du moins les premiers aliments qui leur conviennent, car elles «e nourrissent ensuite de vers et d'insectes. Si l'on entreprend de pénétrer danà sa retraite, la taupe, attentive au moindre bruit, s'efforce aussitôt de mettre sa jeune famille en sûreté en la transportant ailleurs.

Les travaux des écureuils, des rats, des castors surtout, sont assez connus pour que nous n'ayons pas besoin d'y revenir; ceux des castors, si particulièrement remarquables, ont été décrits par Buffon d'une manière tellement pittoresque et exacte en même temps, que l'on ne sait trop ce que Ton doit le plus admirer, ou la sagesse infinie de la nature, ou l'éloquence de l'écrivain qui a si bien su la dépeindre. On voit d'après tous ces faits que cet instinct donné pai* la Providence à l'animal est une véritable raison modifiée d'après le degré que chaque être occupe dans l'échelle générale, mais essentiellement distincte d'un mécanisme aveugle et dépourvu de toute combinaison.

Les migrations des animaux sont un autre phénomène bien digne d'exercer l'attention du philosophe et sur lequel Bonnet a donné des détails sullisauts pour en faire apprécier toute l'iniportance. Ce singulier mouvement de locomotion qu'exécutent à de certaines époques beaucoup d'espèces vivantes, constitue un autre côté de l'instinct de la conser-

MIGRATIOHS. î6t

Talion ptkt \^m\ l'animal èdt averti de nécessités nou? elle» qui l'attendent à une certaine époque de l'année. Le besoiti de voyager êbez leè éspëees nomadei eftt causé par la nécessité de trouyer de nouvelles subsistances^ lorsque ctfiUs qui avaient précéderfiment suffi à la consommation se trou« vent épuisées^ et il est également produit par les change^ ménts survenus dans les saisons et qui rendent certains climats inhabitables pour les animaux qui y avaient mo^ inentanément établi leur demeurei Depuis les intéressantes remarques de Bonnet^ un savant consciencieux^ géologue et naturaliste, M. Marcel de Serres^ de Montpellier, a écrit en entier l'histoire des migrations de toutes les espèces^ el •dn travail forme le recueil le plus complet et le plus cu« rienx qui ait été fait dans ee genre»

Quoique les observations de Bonnet renferment moins é% détails que ce savant mémoire ^ cependant elles en contiennent un asses grand nombre pour intéresser vive^ ment; il rapporte les migrations des grues qui s'otiirent parmi les plus singulières. Ces oiseaux se réunissent en troupes nombreuses qui savent se choisir un chef et lut obéir etactement. Elles se groupent en un immense bataillon de la forme d'un triangle destiné à mieux fendre l'air qui leur présenterait, sans cette précaution, une trop grande ré^ Bistance. Si quelque vent violent vientà s*élever, ces oiseaui intelligents se réunissent en cercle afln de présenter plus de surface et par suite un plus grand obstacle qui empêche de laisser entamer leur phalange. Les grues usent du même moyen à la rehcontre des grands dseaux de proie qui pourraient les menacer sur leur passage* Un cri poussé par le chef de la troupe ks avertit soit d'un danger^ soit de la direction qu'il faut suivre; ce cri est immédiatement répété par la colonne entière qui fait voir ainsi qu'elle comprend. Gomment ne pas apercevoir dans cet ordre si bien entendu

UR instinct meryeilleux et basé sur une intelligence non moins merveilleuse, du moins dans les conditions de Tanimalité <?

Une quantité d'animaur de toute espèce émigrent aussi \ma que les oiseaux et les quadrupèdes. Les poissons^ les insectes^ les moUusqueseux-mêmes ont leurs voyages. Tout le monde a entendu parler des migrations des harengs. Les pêcheurs les connaissent parfaitement et savent calculer d'après leurs habitudes le temps où doit commencer la recherche de cet utile pioisson. Le rat de Suède^ appelé aussi lemming^ oilre un des plus curieux exemples de ces sortes de voyages, et Linnée nous conserve sur eux de curieux détails. Leur migration a lieu seulement tous les dixhuit ou vingt ans et se £ait toujours en ligne droite. Ce petit quadrupède se dirige en traçant sur la terré des sentiers de quelques pouces de profondeur qui occupent une largeur de plusieurs toises. Les rats suivent alors une ligne constamment droite, perçant et traversant tous les obstacles qu'ils peuvent pénétrer, et lorsque leur dureté les rend absolument inaccessibles, ils en font le tour et regagnent ^ au delà la ligne droite pour la continuer encore. L'eau ne les arrête pas. Ils la traversent en nageant, ou essayent de la traverser, et s'ils trouvent sur leur passage une barque, ils grimpent dessus et descendent de l'autre côté sans s'écarter de la ligne primitivement suivie. C'est ainsi qu'ils accomplissent leur voyage entier, jusqu'à ce qu'ils soient par* venus à son terme.

Les chenilles offrent aussi des exemples intéressants de leur instinct et de leur industrie. On trouve chez ces insectes de remarquables exemples de l'instinct qui réunit les animaux en société. On connaît leurs curieuses transformations dont l'histoire fait partie de tous les traités d'insecto*

• Contemplation, XI*' partie, chap, xiv.

CHENILLES. 2jSÔ

logfe; mais on connaît moins les habitudes de leur ?ie. Il en est une espèce que Bonnet nomme processionnaires et qui ont des procédés, on pourrait dire des allures tout à fait caractéristiques. Ces chenilles qui vivent sur le chêne, sortent de leur nid au soleil couchant et marchent en procession sous la conduite d'un chef dont elles suivent tous les mouvements ; les rangs ne sont d'abord que d'une chenille, puis de deux^ puis de trois> et de quatre et quelque* fois davantage. Le chef n'a rien d'ailleurs qui le distingue^ si ce n'est d'être le premier, et encore ne Test-il pas tou* jours, car le tour change et aucun ne l'est constamment. Apr^voir été prendre leur repas sur les feuilles des environs, elles regagnent leur demeure dans le même ordre que icelui du premier voyage, et cette manœuvre se répète pendant toute leur vie pour tous les exercices qui les occupent et qu'elles exécutent ainsi en commuta. On dirait à les voir une troupe de soldats manœuvrant sous )a conduite d'un officier K

D'autres chenilles communes dans le centre de l'Europe et qui habitent sur le pommier, le prunier sauvage, le fi^sain, ont l'art ingénieux de se construire des espèces de hamacs, ou de lits suspendus dans lesquels elles passent une partie de leur existence ; c'est aussi là que. s'opère leur transformation. Les nids de ces insectes intelligents et laborieux ne sont pas moins remarquables dans leur genre que ceux des oiseaux; ce sont des retraites sûres dans lesquelles elles se mettent à l'abri des injures de Tair; quand elles s'éloignent de leur domicile, elles savent parfaitement en reconndtre la route, mais ce n'est pas à l'aide du sens de la vue, comme on pourrait le croire, qu'elles y parviennent. La nature leur a donné un

* Coiuemplaiion, Xl'^ partie, chap. xviii.

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autre moyen non moins délicat et sûr. Noxis pavons nos cheming^ les chenilles tapissent les leurs ; tous les chetnifig qui aboutissent à leur nid sont couverts de fils de soie ; ces fils forment dès traces d\m blanc lustré d'environ deux ou trois lignes de largeur. Ces traces, véritable fil d*Ariane, leur servent à retrouver leur gîte quelque éloigné qu'il soit, et quelque sinueux que soient les détours par lesquels ellés aient à passer. Si l'on interrompt la ligne qui leur sert à se reconnaître, à l'instant elles se trotiTent dans un grand em* barras et se voient forcées de s'arrêter^ jusqu'à ce que Tune d'elles, plus hardie que les autres, se soit décidée à fhinehir l'espace inconnu et rétablir la comtnunication au M)yen d'un nouveau fil qu'elle tend et qui sert aux autres de pont pour rejoindre l'endroit cherché ; chacune tend alors également son filet le chemin se trouTC ainsi réparé *.

D'autres chenilles forment des espèces de tentes dans les prairies, sous lesquelles elles se mettent à l'abri et Vivent des herbes qui sont à l'entour. Quand ces herbes sont entièrement consommées, elles quittent ce lieu, et vont former ailleurs de nouvelles tentes comme les peuples nomades. Elles se préparent pour l'hiver une espèce de ^bourse en toile, forte, épaisse et opaque, qui leur sert de maiscm et où elles s'engourdissent.

Les fourmis ne sont pas moins admirables. On peut dire que c6s industrieux insectes méritent sous plus d'un rapport d'être comparés aux abeilles. Moins remarquées parce qu'il est plus difficile de suivre leurs travaux qui se passent souS la terre, elles ne sont pas moins dignes de notre examen. Leur attachement pour leur progéniture et l^art avec lequel elles veillent à ses besoins méritent toute notre admiration. Elles forment d'ailleurs une société tout à fait comparable

* Contemplation, Xl« partie, cbap. xix.

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