RÉFLEXIONS SUR L'INSTINCT
i l'homme la supériorité sur tous les animaui et même à l'homme le plus borné sur Tanimal le plus intelligent, c'est que l'homme possède l'art du langa^ et forme des signes <}ui lui permettent de communiquer avec son semblable; moyennant eux, il peut développer et perfectionner sa pensée et set aetes^ tandis que l'animal demeure toujours stationnaire. Le castor construit ses digues comme il les a toujours construites depuis le commencement du monde; Tabeille savait dès le temps du déluge former des gâteaux de forme géométrique^ et aujourd'hui elle n'est ni plus ni moins admirable que du temps dé Virgile* Cette ligne de démarcation est immense et suffit pour distinguer à elle seule ces deux ordres de création^ l'homme et les animaux. L'animal doué de mémoire et d'instinct possède une intelligence relative à ses besoins; c'est un être inférieur. L'homme doué de mémoire, de raisonnement, dlntelïigence et de langage est le premier des êtres animés et placé à la tête de la création.
Cependant les observations de notre naturaliste tendent à faire admettre que si les animaux n'ont pas dé signes proprement dits formant une langue, ils ont certainement un moyen de communication, une sorte de langage qui, s'il ne constitue pas une série de signes représentatifs, sert du moiiis.de lien entre* eux et leur permet de fah*e connaître leurs besoins. Gomment sans cela expliquer des faits qui, bien attestés, demeureraient inexplicables, à moins d'ad* mettre que les animaux puissent s'entendre entre eux par certains signes qui leur servent de langage? Là Contemplation de la nature, remplie de pareils faits de toute espèce et parfaitement constatés, établit que les animaux po^èdent un moyen de communication bien réel; on pourra trouver jdans cet important ouvrage, particulièrement dans les chapitres qui concernent les abeilles et les fourmis, des preuves
284 CHAPITRE TREIUËME.
que cette opinion est tout à fait soutenabie ; mais malgré qu'on en puisse inférer qu'il existe des rapports entre les animaux, il y a encore loin de là à la série complète et réfléchie de signes qui constituent la parole^ ce don mer* Yeilleui qui rapproche l'homme de la Divinité.
Ce qui prouve bien que l'instinct des animaux demeure borné à un cercle très-restreint, tel que le comporte leur nature^ bien inférieure à celle de l'homme^ c'est que chez eux cette faculté est presque toujours renfermée dans leg limites de leurs besoins matériels. L'animal^ comme le fait très-bien remarquer BufiTon dans son excellent discours sur la nature des animaux^ l'animal n'est conduit que par l'appétit, tandis que Fhomme est dirigé par un principe supérieur; l'animal ne possède ni la pensée proprement dite, ni la réflexion ; ii u'a conscience que du présent et nullement de son existence passée. Quelques-uns lui ont refusé la mémoire. La prévoyance ne lui a été accordée que par des poètes qui ont vu la nature au travers du prisme de leur imagination; qous avons vu ce qu'était devenue la prévoyance des fournis en face de la réalité. Bonnet a également établi que le mulot qui, comme on sait, amasse des provisions, ne le fait que parce que sa nature voraoe le porte à accumuler des aliments le plus qu'il peut, et il en remplit son trou, quelle que soit la capacité ou Texiguitê de celui-ci ; s'il contient beaucoup d'espace , Tanimal y fera entrer beaucoup d'aliments; s'il est plus étroit, il y en aura seulement une quantité insufiisante : ainsi la prévoyance n'est là pour rien.
On sait que Iç chien de chasse poursuit le gibier avec adresse et habileté, mais il ne s'occuperait nullement de rbomme si une longue habitude ne l'avait assujetti à rapporter le gibier qu'il a vu tomber, et tout le monde a yu que si le chasseur tarde à arriver, le gibier est commune*
RÉFtBUOIfS SUR l'iMSTINGT. S85
ment en grand danger d'être dévoré ou du moins considé* rabJement maltraité. Les chiens du mont Saint-Bernard , si célèbres et si exercés à porter secours aux malheureux voyageurs^ ne fopt autre chose que de chercher un gilner humain ; ces bêtes^ redoutables par leur taille et leur force prodigieuses, ne cherchent Thomme enseveli dans les neigea que pour le dévorer comme une proie; mais sous la direction des vénérables religieux qui les dirigent, ils aident à déterrer les malheureux perdus sous la neige, guidés par leur instinct de destruction que l^urs conducteurs ont Tart de détourner au profit de l'humanité.
« Aussi, dit Bonnet en terminant scm résumé sur l'instinct, ce ne serait pas du but que nous découvrons dans l'ouvrage d'un animal industrieux que je voudrais partir pour rendre raison de cet ouvrage f je ne dirais pas que l'araignée tend une toile pour prendre des mouches, maïs je dkais l'araignée prend des mouches parce qu'elle tend une toile ; et elle tend une toile parce qu'elle a besoin de filer ; le but n'en est pas moins certain, moins évident ; seulement ce n'est pas l'animal qui se l'est proposé, c'ert l'auteur de ranimai. Par cette manière philosophique de raisonner, que perdrait la théologie naturelle ? Ne gagnerait-«Uô pas au contraire plus d'exactitude, plus de précision ? Raisonnons donc sur les opérations des animaux comme sur leur structure. La même sagesse qui a consUtdt et arrangé avec tant d'art leurs divers organes, qui les a fait concourir à un but-détermmé, a fait de même concourir à un but ki diverses opérations qui sont les résultats naturels de l'économie de l'animal. 11 est dirigé vers sa fin par une main invisible; il exécute avec précision et du premier coup des ouvrages que nous admirons, il parait agir comme s'il raisonnait, se retirer à propos, changer de manœuvre au besoin, et dans tout cela il ne fait qu'obéir aux ressorts secrets
98S CHAPITRE TREtnÈHB.
qui le poii80!eBl; Il n'est qu'un instramait aveugle qui ne jurait juger de sa propre action^ mais qui est Rionté par cette intelligence adorable qui a tracé à chaque insecte son petit cercle^ comme elle a tracé à chaque planète son orbite. Lofs donc que je toîs un insecte travailler à la construction^ d'un nid^ d'une coque ou d'un fourreau , je suis saisi de respect^ parce qu'il me semble que je suis à un spectacle où Le suparême artiste est caché derrière la toile ^ d
Plus loin^ Bonnet fait très-bien voir que beaucoup d'actioni eiéoutées par l'animal à notre grande admiration sod^ dirigées exclusivement, par le besoin de satisfaire à certaine» nécessités matérielles, et cet instinct, souvent embelli par les poëjbes, nous parait alors s'élever à une certaine moralité, ^ Combien, ajoute-t-il, d'actions des animaux que nou» nous plaisons à embellir des couleurs de la réflexion ou d6 celles du sentiment, et qui ne tiennent ni à la réflexion ni au sentiment. Mais pour n'y être jamais trompé, il faut avoir, plus de psychologie dans l'écrit que n'en a le commun des spectateurs. Eo un mot, toute explication qui supposera quek]ue moralité dans l'animal choquera la bonne philosoi^ie» car la moralité suppose nécessairement des notions 9n des idées réfléchies^ et il est bien prouvé que l'animal ne peut former de telles idées, d
Ou peut convenir que Bonnet, s'il n'a pas résolu un problèmei sans doute à jamais insoluble pour Tintelligence de l'bomioey a du moins éclairé cette importante question ^p laquelle U a jielé une vive lumière par le grand nombre de faits et d'observations qu'il a recueillis. . On peut regrettée* que la douzième partie de la Contemplation de la nature, malgré la grande variété des sujets qu'elle renferme, manque un peu de méthode, parce que
^ Contemplation^ XII* partie, ch. xxxvui.
RÉFLEXIONS SUR L'iNStlNCT. tS^
Vauttur, a|N^ avoir parcouru tous les ordres du règne ani^ mal eu commoQçant par les plus éleyés et finissant par les animaux ioférieurs 9 abandonne à la fin cette inarch| na^ tutelle pour revenir > sans motifs, sur pluneurs espèces dont il a d^à esqiiissé l'histoire, il est fâcheux aussi qu'au lieu de refondre^ entièrement son ouvrage^ lorsqu'il publia l'édition complet de ses œuvres, il se soit borné à ajouter des notes supplémentaires qui font ainsi deux trai^ en un seul. Ces défauts n'ôtent rien au mérite général ôq l'œuvre qui demeure un des plus beaux ouvrages d'histoire Aaturelle du siècle dernier et qu'on peut placer au secmid rang immédiatement après l'histoire des animaux de J^ffon.
Le style de la €k)ntemplation de la natmre est partout excellent, clair, rapide; les descriptions y sont exactes et les tableaux ont de la couleur et de la vie ; on y trouve seulement par intervalles des expressions qui ne sont plus de notre temps ou qui sont familières aux habitudes du langage de Genève. Ce traité, beaucoup plus solide que les Études de la nature de Bernardin de Saint-Pierre, pourtant avec beaucoup moins de prétentions à la poésie, renferme aussi bien plus de vérités utiles; il y a moios d'esprit de système et d'hypothèses. On n'y trouve pas de sentimentalité exagérée comme dans les Études de la nature. 11 est plus ipéthodique et plus complet que le Spectacle de la nature de Pluche, et bien plus en rapport avec le progrès des sciences.
Après la publication de ce grand ouvrage, Bonnet fut reçu, en 1764, membre de l'académie impériale des Curieux de la nature, et comme les statuts de cette académie établissaient que l'on devait prendre un nom emprunté à l'antiquité, il reçut celui d'Anaxagore III. 11 fut ensuite nommé associé de l'Académie de Saint-Pétersbourg, puis de celle des Sciences de Harlem. Appelé au grand conseil de
Genève en 1765 et 1766^ il y apporta ses lumières et son patriotisme, mais il donna sa démission le i*' janyier 1769 Yoy^^t que le gouvernement suivait une ligne démocratique en opposition complète avec ses principes sur l'équilibre des pouvoirs et la stabilité de la république. 11 s'était introduit des modifications importantes dans la constitua tion de l'Etat de Genève pour lesquelles il avait manifesté fl0n éloigQèment. Après sa démission, il entretint une correiqpondance active avec Haller et s'occupa de travaux et de redtexvhes sur la morale, ce fut alors aussi qu'il composa un petit écrit appelé I4)ilalèthe; dans cet écrit il pose les iMses de la véritable philosophie, telles que nous les donnent l'expérience et l'obserration de tous les jours et réfute le scepticisme dangereux de Hume.
PAUNGÉNÉSIF. PUILOSOPHIQtR. 289
Palingénéiie plùloêophique. Esquisse de l'ouvrage. — De l'âme des animaux. Bonnet soutient raffirmative. — Existence de Dieu. Certitude de la Révélation comme base des preuves du christianisme. — Correspondaace au sujet de la Palmginéiie : — avec Haller ( 1770) ; — avec un médecin incrédule. — Discussion avec Mosès Mendelssohn, amenée par Lavater. Réponse de Mendelssohn à Bonnet. — Lettre de Bonnet à Mendelssohn. Autres discussions.
La PuUingénésie philosophique est le dernier grand ouvrage de Bonnet; il était déjà parvenu à l'âge de maturité lorsqu'il le composa. Aussi résume-til toutes ses idées sur les diverses parties de la science de l'homme et de la nature. On peut 9 au milieu des vues élevées qu'il renferme^ lui reprocher d'avoir quitté le domaine de l'observation positive qui lui avait si bien réussi pour se lancer dans le champ dés conjectures. G^est aussi pour cette raison que nous ne le suivrons pas avec autant de détail dans cette partie de ses œuvres^ malgré l'intérêt réel qui s'y attache; nous nous contenterons seulement d'en esquisser les traits les pkis importants.
La Palingénésie fut composée en 1769. Bonnet avait d'abord conçu simplement l'idée d'étudier la question de l'intelligence de l'animal comparativement à celle de l'homme. ]i lui avait donc fallu comparer par un examen attentif les facultés de l'un et de l'autre ; insensiblement le champ de cette vaste questicm s'était agrandi devant lui. L'examen des facultés de l'animal l'avait conduit à celui de la place qu'il occupe dans la création, de là un rapprochement avec le rôle assigné à l'homme, et comparaison de la destinée de
l'être le plus parlait du globe avec les autres êtres inférieurs. Dieu n'a-t il pas, dans sa bonté, accordé à rauimal comme à l'homme une sorte d'âme ou principe immatériel qui lui permette de survivre à la destruction de son corps? Mourra-t-i( tout entier, ou bien, comme Thomme luimême, la partie spirituelle de son être subsistera-t-elle après la destruction de ses organes matériels? Cette question posée, le philosophe arrive à chercher si les animaux, ' quoique placés dans un ordre inférieur delà création relativement à nous, ne sont pas également susceptibles de bonheur relatif, bonheur moins grand, moins complet sans doute que la félicité réservée à Thomme juste, mais probablement suffisant par rapport aux organes, à la constitution et à la destinée de ranimai. 11 examine ensuite la mission de l'homme dans l'univers par suite des desseins de la Providence , et fait voir que le bonheur ne peut lui être accordé que dans la proportion de son mérite; de là, exposition du dogme de la création de l'homme, de sa chute et de sa réhabilitation par les mérites d'un Dieu sauveur; par suite, tableau des principes du christianisme et défense des vérités fondamentales de cette religion qui, seule, en élevant rhooune à la connaissance de sa destinée par l'examen de sa nature et de son histoire, lui explique le but de sa vie entière. Tel est l'ensemble de la Palingénésie, mot qui veut dire renaissance ou résurrection, parce qu'il y traite de la renaissance probable des êtres créés , dans un état qui va se perfectionnant de plus en plus»
La question de l'âme des animaux, déjà traitée dans la Contemplation de la nature, revient encore dans ce nouTel ouvrage ; aussi faut-il avouer que cette partie purement conjecturale joue ici un rôle trop important ; la grandeur du but que se propose l'auteur fait passer avec indulgauce sur un défaut qui cependant ne laisse pas de choquer la saine philp-
1»^ L*AlfE DBS ANIMAUX. 991
sopt)ie. Il est impossible de rieo prouver sur la question de saToir si les animaux ont ou n'ont pas une âme ou un principe immatériel distinct du corps qui en tienne lieu. Mais on peut admettre avec Bonnet que toutes les probabilités^ toutes les analogies sont en faveur de l'affirmative. L'auteur de la Palingéné^ie apporte encore de nouveaux arguments^ de nouvelles preuves qui servent à la présenter sous des formes qui lui donnent m nouveau degré de vraisemblance. Gomment supposer^ en effets que des êtres dont un grand nombre est doué de facultés vraiment merveilleuses , puissent n*être placés dans le monde que pour y passer seulement quelques instants d'une vie misérable et tourmentée > puis ensuite disparaître pour toujours et rentrer à jamais dans le sein des éléments? C'est» il semble ^ donner une bien faible idée de la souyeraine sagesse que de la supposer formant i^tte immense multitude de créatures qui peuple les diverses parties de Tunivers pour les produire seulement pendant quelques instants; c'est supposer le plan de la création iniipinaent rétréci et peu digne du souverain ordonnateur des choses. Quelle raison, d'ailleurs, aurions-nous de croire ' que rbomme seul aurait été favorisé de l'avantage de pos- , ^éder un principe immatériel survivant à la destruction de la matière, et pourquoi Dieu n'aurait^^il pas fait la même libéralité à d'autres êtres que lui ? A la vérité, nous avons tout lieu de supposer que ces êtres, inférieurs en facultés, possèdent aussi des âmes inférieures en valeur et en importance ; mais quel motif pouvait-il y avoir de ne leur en pas supposer du tout?
Voilà pour la partie philosophique du raisonnement. Mais, pour rassurer ceui qui croiraient voir dans l'opinion de rame des bêtes une atteinte à la foi chrétienne. Bonnet établit que ce système non-seulement ne la contrarie en rien, mais qu'il s'accorde même de tout point avec elle^ et
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pour cela, il s'appuie sur un texte de saint Pierre, qui an*nonce que le monde sera détruit par le feu et renaîtra ensuite. Avouons toutefois que cette manière d'argumenter n'a pas une grande valeur en philosophie, car du moment où nous présentons les textes saints pour terminer une discussion, c'est que nous considérqns le raisonnement comme inutile, ou dangereux ou insuffisant; nous ordonnons à Tintelligence de se plier à l'autorité , mais nous ne discutons plus avec les simples lumières de la raison. Au reste, cette question de l'âme des animaux, quoique purement conjecturale et ne pouvant être appuyée sur aucune preuve solide, ne mérite point cependant d'être traitée trop rigoureusement par les sceptiques, car elle a^té jugée digne d'examen et soutenue par de grands écrivains, entre autres par Leibnitz. Voici ce que dit ce philosophe dans sa Théodicée :
« Après avoir établi un si bel ordre et des règles si gé- « nérales à Tégard des animaux, il ne paraît pas naturel « que rhomme en soit exclu entièrement et que tout ^ d fasse par un miracle par rapport à son âme. Aussi ai-je « fait remarquer plus d'une fois qu'il est de la sagesse de « Dieu que tout soit harmonique dans ses ouvrages et que « la nature soit parallèle à la grâce. Ainsi je croirais que « les âmes qui seront un jour âmes humaines, comme « celles des autres espèces, ont été dans les semences et « dans les ancêtres jusqu'à Adam, et ont existé, par consé- « quent, depuis le commencement des choses, toujours a dans une manière de corps organisé, en quoi il semble « que M. Swammerdam, le R. P. Malebranche, M. Bayle, « M. Pitcairn, M. Hartsoeker et quantité d'autres personnes « très-habiles soient de mon sentiment. Et cette doctrine « est assez confirmée par les observations microscopiques « de M. Leuwenhoek et d'autres bons observateurs. Mais il « me paraît encore convenable, pour plusieurs raisons.