‹ Charles Bonnet, philosophe et naturalisteChapitre 111 sur 126 · EXISTENCE DE DIEU · texte numérisé non relu

EXISTENCE DE DIEU

Boonet présente encore ce raisonnement d'une manière plus abrégée : si le moufement était essentiel à la matière, ce serait nécessaûremeot un certain mouvement qui lui serait essentiel, ce serait un moufement qui aurait une certaine direction et une certaine vitesse, puisqu'il est impossible qu'il existe un mouvement qui soit en lui-même indéterminé, ou qu'il existe un mouvement, en général. La matière n'aurait donc pu se mouvoir que d'une seule manière ; elle se serait toujours mue de cette manière et ce mou vement lui aurait été aussi essentiel que l'impénétrabilité.

Il est donc impossible d'admettre que la matière soit douée par elle-même du mouvement; la cause du mou veinent doit donc être dlleurs, elle doit résider dans un premier moteur, une cause première de tous les effets, au delà de laquelle il ne peut y en avoir d'autre. U est évident que cette cause est Dieu , créateur et principe de toutes choses ^

De l'existence de Dieu Bonnet conclut ses attributs, la bonté^ la suprême intelligence^ la sollicitude pour la conservation des créatures et en particulier pour l'homme.

Dieu doit être souverainement bon. Doué de cette bonté inûnie, il n'a pu créer Thomme que pour le faire participer à sa félicité infinie; l'homme a donc été créé pour être heureux; mais, pour parvenir au bonheur. Dieu a voulu qu'il le méritât lui-même et cela par des motifs qui échappent à notre faible raison. Il a permis cependant que l'homme eût la connaissance de son état futur, et qu'il considérât la perfection de cet état qui sera la récompense de ses efforts. Mais comme, dans l'état actuel de ses facultés, il ne pouvait arriver à la notion de cet état, Dieu. a voulu le lui faire connaître; l'homme, en effet^ m

> ^alingénésie, partie XV1I% ch. ii.

pouvait acquérir la certitude de son bonhçur à yentr que par la volonté ou la permission de l'auteur même de son être. Par quelle voie particulière la sagesse étertiellc poufait-elle convaincre Thomme des grandes vues qu'elle avait formées sur lui? Par quel signe l'homme pouvait-il être instruit que c'était Dieu lui-même qui lui parlait?

Du moment où Ton admet que la nature a un législateur, on admet aussi que l'auteur de ses lois peut à son gré les modifier et même les suspendre. Elles sont en quelque sorte le langage du Créateur de l'univers, ou, si l'on veut, l'expression physique de sa volonté; ila pu se servir de ce langage pour communiquer aux hommes avec certitude ce qu'il leur importait plus particulièrement de connaître et ce que la raison laissait de vague et d'ineipliqué. Ainsi, quand nous voyons d'une manière évidente que Dieu a fait ou permis une infraction à ses lois ordinaires, nous pouvons être assurés qu'il a parlé ; ces changements, ces modifications aux lois jusque-là générales, deviennent des signes particuliers par lesquels il se communique à Thomme. Ce sont ces changements, .ces modifications importantes que nous avons appelés miracles, parce qu'ils nous étonnent, nous transportent d'admiration ; mais tandis que Thomme, ou trop orgueilleux, ou trop ignorant, refuse de les admettre, le sage les considère comme émanés de la puissance divine, et fonde sur l'existence des miracles sa croyance aux grandes vérités nées de la communication de l'homme avec Dieu *. Celle-ci, que nous avons appelée révélation, forme la base de la religion chrétienne. Le christianisme est la fin de toute philosophie, et c'est par cette déduction de vérités toutes tirées les unes des autres que Bonnet tire l'ensemble de raisonnements qui forme les dernières par*-

^ PalingénésiCf parlie XYll», oh. iv.

SUR LES MIUACLBS. 301

ties de la Palingénésic. Cette partie de foufrage est la reproduction d'un traité qu'il avait précédemment composé sur le même sujet et qu'il avait intitulé Recherches sur le Chris- Uanismey et c'est par cet écrit qu'il termine ce vaste ensemble d'idées aussi philosophiques queprofondes, où l'on rencontre^ auprès de quelques vues systématiques^ de grandes et hautes considérations. Bonnet s'y rapproche beaucoup de la Théodicée de Leibnitz. Gomme ce philosophe, il cherche toujours à considérer le but de la création comme le meilleur possible, et toute la destinée de l'homme comme dirigée sans cesse vers la perfection. L'homme est créé pour le bonheur mais il doit y parvenir par son mérite, et Diea, dans la sagesse de ses décrets éternels, Ta créé avec la possibilité de s'éloigner du bien comme avec le moyen de le chercher.

Un grand intérêt et une grande utilité s'attachent à ce remarquable ouvrage ; non-seulement Tauteur a démontré avec force et autorité la certitude du christianisme, mais il s'est attaché encore davantage à faire goûter sa morale. Il ne cherche donc pas à s'enfoncer dans une métaphysique obscure qui ne sert trop souvent qu'à égarer l'intelligence, et qui, sans application dans la pratique, laisse l'homme désarmé contre Terreur et par suite contre ses'passions. Il fait voir que la doctrine du christianisme est la vérité même, car elle repose sur des faits établis par une tradition authentique, sur la nature même de l'homme dont la destinée est essentiellement de se diriger vers le bien, et substitue à de vains désirs, à une cupidité inquiète, à une ambition insatiable, un esprit de paix et de modération, seul fondement du bonheur; elle enseigne à maîtriser ses passions, à pardonner les injures et à diriger toutes nos actions vers l'accomplissement des devoirs que les lois divines nous imposent. Elle soutient l'homme de bien au milieu des épreuves de la vie en lui faisant apercevoir la récompense de ses

sacrifices et annonce au puissant les peines éteraelles qui attendent le crime soufent impuni sur la terre. Gette doctrine fient au secoiursde la saine philosophie qu'elle éclaire, en moralisant rhonune et en lui enseignant à se connaître lui-même et à s'élever jusqu'à Dieu lorsqu'il contemple l'harmonie du monde créé et la grandeur des desseins de son auteur. Bonnet a d'autant mieux réussi à exposer ces idées avec l'éloquence la plus naturelle et la plus persuasife, que ce n'était pas l'envie de soutenir une thèse qui le faisait écrire > mais bien le désir d'être utile aux hommes. Attaché depuis l'enfance & l'amour et à la pratique de la religion dans laquelle il avait été élevée il lui avait été facile de parler suivant ses convictions^ et c'est alors seulement que l'on s'exprime avec la force qui fdt pénétrer la vérité dans les cœurs.

En écrivant cet ouvrage, il avait aussi considéré comme un devoir d'essayer de ramener à des sentiments religieux beaucoup d'hommes qui croient trop souvent faire preuve de supériorité en refusapt leur croyance aux dogmes du christianisme. U avait en vue également ceux qui croient pouvoir remplacer la religion par la philosophie; il çntreprit de leur démontrer que la véritable philosophie s'alliera toujours avec la religion chrétienne, que celle-ci est indispensal)le pour le salut des hommes et peut suffire à elle seule, mais que l'autre est l'emploi le plus élevé de notre raison et le complément de toute éducation. 11 croyait d'ailleurs que trop souvent les apologistes de la religion avaient, par suite d'un zèle mal entendu, mêlé de violentes critiques à de solides raisons, que ces violences et ces récriminations avaient éloigné beaucoup de gens, tandis qu'il suffisait pour démontrer la religion chrétienne de l'exposer dam toute sa simplicité. Aussi cet ouvrage , rempli de vues nobles et désintéressées, réussit-il à tirer de Terreur et de l'incrédulité un

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grand nombre de personneg, et l'auteur reçut de siuekeg reftieceimests pour un écrit qui fujt cjoueidéré ^ surtout dans un siècle d'incrédulité, comme servant à la fois la cause de la religion, des lettres et de la philosophiOé

Nous ciieroBS, pour acheTor de le faire jugera quelquesunes des lettres qui furent échangées au sujet de cette publioaUon j ce fot d'abord l'illustre Hall^ qui lui éeriyit eu 1770 :

« le vous remercie, Mon^eur^ de votre excellent présent « de la Palingénésie ; je l'ai, lue, et ce n'est pas l'ouvrage « d'un Dioment. Elle est écrite avec réflexion , et elle en « mérite^ J'en ai été très-satisfait , cela va sans dire. Je l'ai « été surtout de la manière dont vous avez amené la grande M. question de la Révélation. On dirait que vous avez usé « d'artifice pour amener peu à peu les philosophes à vous « écouter. Je suis charmé de votre manière de proposer les « preuves de la religion. On lit avec édification Abbadie^ on «c vous lira avec plaisir. »

Quelque temps après, Haller publia un extrait de la Palingénésie dans le journal allemand de Gœttingue. Un peu plus tard. Bonnet reçut une lettre plus remarquable encore d'un médecin catholique élevé dans la religion , mais incrédule au fond, et sur qui la lecture de son livre avait fait une impression profonde.

Ce médecin lui rendit compte dans les termes suivants de ses sentiments et de son retour à la îo\ de ses pères :

tt Je doutais. Monsieur, lui écrit-il, et quoique je dou- « tasse de bonne foi, le dctute était pour moi le plus cruel, a le pkis horrible des tourments. Le degré de certitude que « vous avez donné dans la Palingénésie à la divinité de la « mission de l'envoyé et à l'authenticité du témoignage de « ses disciples, en fixant pour jamais ma foi, m'a conduit « à cette portion de bonheur dont peut jouir une âme a humaine unie à la boue et à la fange d'un corps péris-

304 CHAPITRE QUATORZIÈHE.

« sable. Je tous (ibis plus qu'à mon p^e : il me doona la « vie, vous me la rendez heureuse. — Je suis y avec la phn « vive reconnaissance^ votre frère. »

Bonnet lui répondit :

« Vous doutiez» Monsieur^ vos doutes étaient druels; j'ai « dissipé ces doutes, et vous avez commencé à jouir d'an « bonheur qui doit accroître sans cesse et ne finir Jamais. 4( J'ai donc vécu, puisque j'ai fait un heureux. Je me tftMnpe^ « ce n'est pas moi qui l'ai fait. Le Père des lumières a parlé « à votre cœur par ma faible voix^ et vous avez écouté cette « voix parce que votre cœur était bon. Votre lettre m'a « comblé de la joie la plus pure, et je me hâte de vous la « témoigner. Recevez mes vœux les plus sincères et les as- « surances de tous les sentiments que vous avez inspirés « pour vous à votre frère le Palingénésiste*. »

Bonnet reçut ^ un an après, la lettre suivante du mtoie correspondant : '

' « De retour, Monsieur, d'un long voyage, j'ai trouvé « vptre réponse à la lettre que je vous adressais l'année (( dernière. Les obligations que j'ai contractées avec vous tf sont trop essentielles pour que je les perde un seul instant a de vue ; je sens plus aujourd'hui que jamais combien je « vous dois ; oui, vous avez fait un heureux, puisque, tran- « quille sur le passé, content du présent, sans inquiétude « pour l'avenir, si le ciel continue de m'assurer dans sa « bonté les choses de premier besoin , naiwa paucis eon- « tenta, j'aurai la force de voir arriver la mort sans la « craindre ni sans la désirer. Je vous l'annonce avec plaisir « et vous l'apprendrez avec joie, qù'imbu de la divinité de « vos principes, j'ai opéré par leur moyen le bien pendant « le séjour qm j'ai fait à Paris, où je fis autrefois le mal. »

* C'est ainsi que Bonnet s'appelait lui-même dans sa correspondance familière.

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