‹ Charles Bonnet, philosophe et naturalisteChapitre 114 sur 126 · LETTRE DE BONNET A MOSÈS MENDELSSOHN · texte numérisé non relu

LETTRE DE BONNET A MOSÈS MENDELSSOHN

« mais encore d'Allemands^ qui ?ou8 ont paru plus solides « et plus philosophiques que l'ouvrage de M. Bonnet. » Je « ne me parerai point ici de modestie ; quel mérite aurait- « elle vis-à-vis des illustres apologistes que vous avez en K vue ! Je ferai toujours gloire de les regarder comme mes « maîtres. Je n'en appellerai donc point de votre jugement, a mais je vous djemanderai quels sont ceux de ces écrivains « qui vous paraissent les plus solides et les plus philosoft phiques^ afin que je puisse les étudier^ les méditer autant « qu'ils le méritent. Si j'avais l'honneur de vous être connu « personnellement, vous sauriez combien mon amour pour « le vrai est sincère et combien est grande la juste défiance a que la faiblesse de mes talents et de mes lumières m'in- « spire pour mes petites opinions. Je ne serai jamais le m moins du monde choqué de tout ce qu'une saine critique tt vous portera à relever auprès du public dans mes divers « écrits (en particulier dans mes Recherches). La religion que a je professe et que j'aime ne pourrait que gagner à être « examinée de nouveau par le sage fils de Mendel. Je rece- « vrai cet examen avec une reconnaissance dont je serai très- ^« empressé à vous donner les sincères témoignages. M. Forci mey, qui habite dans la même capitale que vous^ pourrait a vous confirmer ceci ; il sait ma manière de sentir et de a penser^ et eu particulier mes sentiments pour vous. Peut- €1 être mon caractère moral a-t-il été assez empreint dans « mes ouvrages pour que vous ayez pu l'y reconnaître.

« Vous dites encore, Monsieur, dans la même réponse à (( M. Lavater : a Si je ne me trompe, la plupart des hypo- « thèses philosophiques de l'auteur ont pris naissance dans « notre Allemagne. » Gomme je connala la droiture et ' « K^onnètèté de votre âme, je suis persuadé que vous n'avez a pw^ prétendu insinuer par ces expressions que je me « suk approprié tacitement les hypothèses des pliiilssophes

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« alleinaods. Cependant J'ai lieu de craindre que eertains « lecteurs ne tirent de votre phrase des choses que tous « n'avez point voulu y mettre et que je ne saurais y voir. « Le plagiat m'a toujours fait horreur^ et toujours je me « suis fait un devoir étroit de reconnaître ce que je devais € aux écrivains qui m'avaient précédé. Ma Palingénéde sur- « tout est pleine des éloges du prodigieux Leibnitz, et vous « pourriez voir dans la partie VU les hommages que je me « plaisais à lui rendre ; mais ne me serait^l point permis « de penser que mes hypothèses sur les opérations de « notre âme^ sur les reproductions des êtres vivants^ sur « l'état fiitur de Themme et des animaux, etc.» sont plus à « moi qu'aux sages de l'Allemagne ? Je parle principalement € du développement des idées, de leur exposition, de l'eo- « chatnement, de la clarté et de la précision que j'ai tâché « d'y répandre. Vous êtes un des meilleurs juge« de tout « cela, et j'en appelle avec confiance à votre jugement

« Il est dans votre lettre une chose dont je ne puis me « développer le sens ; la voici : « L'application et l'usage « que l'auteur (kit des considérations générales qu'il met à a la tête de son ouvrage, cette application qu'il en fait « pour la défense de sa religion, m'a paru si vacillante et K si arbitraire^ que j'ai presque méconnu un Bonnet. Je me « ferais presque fort de défendre telle religion que l'on « voudrait avec les mêmes arguments. » S^ait-il possible, <K Monsieur, que vous vous fussiez mépris sur le ton réservé « ou peu décisif que j'ai pris dans un écrit consacré aux « incrédules philosophes , qu'un ton plus décisif ou plus « affirmatif aurait révoltés ! D'ailleurs, combien ce ton mo- « deste et peu affirmatif convenait-il à la médiocrité de mon « génie ! €ombien était-il assorti à la hauteur des matières « que je traitais et à la disproportion de mes talents avec « ces matures ! Je n*ai donc été ici qu'un simple cbercheur*

LETTRE DE fiONNBT A MÔSÊS MENDELSSOHN. 311

« Souffrez que je yous le fasse remarquer. J'ai défendu ma « religion précédenmient par les mêmes arguments que « vous seriez forcé d'employer pour défendre la vôtre. « Soutiendrez-\ous par les mêmes arguments la religion de <ii Mahomet ou de Confucius? Je vous conjure de me relire^ « et j'en appelle de votre part à un nouvel examen. Gom- <ii ment^ je vous prie^ prouveriez-vous à un incrédule que « Moïse a existé^ qu'il a fait des miracles^ iqult a donné h a votre nation une loi^ que cette loi est divine ^ etc. Gom- « ment, dis-je, prouveriez-vous tout cela à un incrédule par « des arguments plus probants ou plus victorieux que ceux « dont j'ai fait usage pour établir la vérité du christianisme? « Il ne s'agit ici que de la preuve de fait, et je oroyais l'a- « voir maniée conformément aux règles de la bonne logique. « Il est vrai que j'ai fort élagué mes preuves; j'en ai dit les « raisons dans ma préface ; je les ai aussi fort Concentrées, « et peut-être qu'aucun apologiste n'a été plus serré que « j'ai tâché de l'être dans mes Recherches. Je vous le répète, <c je ne pénètre pas bien le sens de votre assertion.

« J'aurais negardé^ je vous assure, comme un avantage « préaux de conférer avec vous sur les points qui nous « sé^Rnt, et que je souhaiterais ardemment qui ne nous <i séparassent plus. La distance des lieux me prive de cet « avantage, mais je vous aurais au moins exprimé des intena tions dont la pureté égale la pureté des vôtres. Nous « avons tous deux le même amour pour la vérité et pour la « vertu, le même décalogue, la même modération dans le « cœur et la même estime l'un pour l'autre. L'amitié est tt bien près de toutes ces bonnes choses. Je ferais grand cas a de la vôtre, et la mienne vous serait très-acquise. Agréez a que je vous en donne une légère marque en vous envoyant «i un exemplaire de cette Palin^oésie qui a joué un si & mauvais tour à i'çstimabie pasteur de Zurich, et que votre

« bon cœur lui a déjà paidonm^ en laveur de la candeur de « son âme. 11 ne m'avait point communiqué les notes de sa « traduction. 11 en est auxquelles je ne saurais souscrire, et « qu'il eût mieui fait de supprimer.

« Recevez, etc. »

Nous donnerons, pour achever cette partie de la vie de Bonnet , un fragment de la réponse de Mendelssohn. On y trouvera le ton de la plus grande modération et d'une bienveillance parfaite.

« Berlin, 9 février 1770.

(1 J'ai été extrêmement sensible. Monsieur, au déplaisir « que vous a causé mon différend avec M. Lavater. Mais la « sage modération avec laquelle vous daignez vous expli- « quer là-dessus avec moi dans la lettre dont vous venez de « m'honorer m'^ touché jusqu'aux larmes. Il est singulier a de voir trois hommes qui ne se veulent que du bien, être <c entraînés par des circonstances à se faire tour à tour de « la peine avec les meilleures intentions du monde. Ce qui a m'humilie le plus, c'est de voir. Monsieur^ que dans toute « cette affaire vous soyez précisément le seul qui n'ayez rien « à vous reprocher. Déjà le pasteur de Zurich semble s'aett cuser d'un peu de précipitation, et moi, de monÛté, je « commence à croire que je n'en fus pas entièrement a exempt. Trop sensible sans doute au procédé de M. La- « vater, je n'aurais point parlé de vous avec la modestie et « les égards, que la connaissance de votre mérite et le sen- « timent de ma propre faiblesse l'auraient exigé de moi. « Le traducteur, m'étais-je dit, n'aura point fait cette « étrange démarche à l'insu de l'auteur de la Palingénésie ; tt donc celui-ci a approuvé l'espèce de défi que je reçois en a face du public. Donc, daignez juger vous-même, Mon- « sieur, des conséquences que je devais tirer d'une pareiJk <i supposition. J'attendis quelques mois pour voir si, de h

RÉt>ONSE DE MENOBLSSOHN. 3lâ

c( part de Texcellent Palingénésiste, il ne paraîtrait rien qui « pût servir à me détromper. Ce ne fut qu'à la fin du mois c< de décembre qu'une lettre de M. Lavater m'apprit que « vous aviez désapprouvé la dédicace ; mais alors ma lettre <( à ce pasteur avait déjà paru^ et depuis plus de huit jours ce elle était partie à son adresse.

n Pardonnez, Monsieur, au pasteur de Zurich et au juif « de Berlin le déplaisir si peu mérité qu'ils vous ont causé, « et daignez ensevelir le passé dans un étemel oubli. 11 ne « convient à aucun de nous d'entrer en lice pour amuser le « public oisif, scandaliser les faibles et exciter la maligne « joie des ennemis dm vrai et du bien. Si nous entrons « dans l'examen de nos croyances, il se trouvera que nous « nous accordons sur tant de vérités importantes, qu'à mon « avis il y aura peu d'individus d'une même religion dont tt la façon de penser puisse être plus uniforme. Le peu de <( points qui pourraient nous séparer peut demeurer indécis a pendant des siècles encore sans que la félicité du genre a humain en souffre le moins du monde. Les iférités qui a nous sont communes ne sont pas même assez répandues « pour que la bonne cause puisse se promettre de grands <x avantages de la décision de ces points contestés. Les noms tt de chrétiens et de juifs sont-ils attachés à ces opinions « particulières ? Que nous importe ? A nos oreilles, ils n'au- « ront rien de plus odieux que le pourraient avoir les noms « de cartésiens et de leibnitzie^is. Dans quel heureux monde d ne vivrions-nous pas si tous les hommes voulaient adopter a et mettre en pratique les vérités qui sont communes aux «c meilleurs chrétiens et aux n^eilleurs juifs ^ ? »

Depuis cette controverse, dont le début avait été un peu vif, les deux philosophes continuèrent à se donner des mar-

' Mémoires de Bonnet, lettre XI V*.

314 CHAPITRE QUATORZlÊMe.

ques d'estime réciproque et échangèrent encore plusieurs lettres à ce sujet» mais en ayant soin tous deux d'éviter de toucher à des points de religion toujours irritants et presque toujours sans résultats. Le sort de la Paliogénésie ne fut pas d'aiUeurs moins heureux que celui de la Contemplation de la nature ; l'ouvrage fut traduit en plusieurs langues, et son succès fut bientôt assuré chez tous les amis de la philosophie chrétienne et spirituaiiste. 11 fut momentanément interdit en France par le chancelier Maupeou^ directeur de la librairie. Un prince ami des lettres^ (ce fut peut-être Louis XVl) offrit ses services à B(«net pour faire lever l'interdiction. Mais le philosophe refusa de devoir l'entrée de son ouvrage à un autre secours qu'à son mérite réel et à la loyauté de ses intentions. Après quelques explications^ on ne tarda pas à lui rendre justice, la défense fut levée, et l'ouvrage put circuler en liberté. 11 ne manqua rien au succès ée Fauteur, pas même les railleries de Voltaire, qui essaya de le tourner en ridicule dans sa brochure intitulée : Dieu et les honmeê. Le philosophe ne crut pas devoir répondre à des attaquas de cette nature, il laissa passer cette plaisanterie sans conséquence et attendit le jugement du véritable public.

U aurait eu à cette époque de fréquentes occasions d'entamer une longue suite de discussions littéraires s'il avait voulu répondre à toutes les critiques et à toutes les attaques, mais il crut pouvoir se dispenser de ce soin, n'ayant rien négligé pour rechercher avec la simplicité du cœur toute la vérité possible dans les questions qu'il avait eues à traiter, il estimait d'ailleurs, comme Newton, que le repos est la chose la plus nécessaire au philosophe et à l'homme de lettres, et il l'appelait , comme le grand géomètre, rem firorsùs necessariam; et sans doute aussi une autre considé-

^ 11 a*est pas désigné autrement dans les liémoires de Bonnet.

AUTRES DISCUSSIONS. 3l5

ration plus éleyée le guidait^ il sayait combien les hommes craigpent de se départir de leurs opinions^ les uns par paresse d'en examiner de nouvelles, les autres par habitude de celles qu'ils professent, d'autres par amour^propre, queN ques-uns, enfin, par un certain respect religieux et estimable pour des principes traditionnels. Il garda toujours à regard des critiques un silence prudent, évitant ainsi Toccasion d'irriter ses adversaires et de nuire à la cause même qu'il voulait défendre. Toujours disposé à reconnaître ses erreurs si elles lui étaient démontrées, il recevait avec égards les observations et les jugements les plus sévères; quant aux attaques proprement dites, il n'y répondit que dans une seule occasion. 11 avait vu, dans un ouvrage sur la philosophie de Leibnitz, une hypothèse sur la résurrection des animaux, mentionnée dans les mêmes termes que ceux qu'il avait employés lui-même dans son Essai analytique sur les facultés de l'âme ; craignant alors de passer pour un plagiaire du grand philosophe allemand, et pour repousser toute attaque à ce sujet, il écrivit en 1768 au rédacteur de la Bibliothèque des sciences , qui s'imprimait à La Haye. Un littérateur, auteur d'un Uvre intitulé : Institutions leibnitziennes , lui adressa alors une lettre très-vive qui tendait à établir que plusieurs sectateurs de Leibnitz , et entre autres Winkler, avaient eu des idées semblables à celles qu'avait émises Bonnet, paraissant supposer que notre auteur pouvait bien les leur avoir empruntées. Celui-ci se borna, pour toute réponse, à faire conndtre sa pensée tout entière, ajoutant qu'il ne s'imaginait pas avoir inventé ces idées, mais qu'il les avait reproduites à sa manière, montrant clairement que l'on ne peut exiger d'un auteur, de nouvelles découvertes en ce genre, tout ayant déjà été dit par les philosophes qui nous ont précédés ; il fit ainsi voir facilement que ses idées avaient été développées avec sa méthode propre et avec son style ;

que même celles qu'il avait énoncées sur la résurrection des animaux différaient en certains détails de celles de Leibnitz ; du reste, il ne jugea pas à propos de répondre par lettres, et laissa la malveillance des critiques s'épuiser faute d'aliments. D'ailleurs , il existait de réelles différences entre la théorie de Bonnet sur la survivance de l'âme chez les animaux et celle de Leibnitz, et toutes délicates qu^elles étaient, elles devaient suffire aux yeux de la partie saine du public, poar assurer à chacun des deux philosophes sa part d'originalité.

DERNIERS HÉMOIRES d'MISTOIKE NATORELLE. 317

Derniers mémoires d'histoire naturelle (1773-1774). — Observations sur les parties coupées dans les animaux et la manière dont ils se reproduisent. ~ Limaçons et salamandres. — Opinion des naturalistes modernes sur lès expériences précédentes. — Correspondance avec Haller et Duhamel, avec Spallanzani et divers savants. Correspondance avec Mériau et Lambert. — Séjour de vingt-cinq ans à Genthod, sur les bords du lac de Genève. — Vie de Bonnet à la campagne. — Ses habitudes et Ses "sentiments. — S<m éloignement pour les voyages. — Son caractère , sa bonté , sa conduite envers ses amis. — Sa conversation et son style. — Sa mort. — Hon« neurs qui lui sont rendus. — Conclusion.

Il nous reste à entretenir nos lecteurs des derniers travaux qui signalèrent la fin de la carrière de Bonnet, et enfin de quelques particularités sur sa correspondance et sa vie privée.

En 1773, le philosophe se remit encore à l'histoire naturelle, qu'il n'avait pas entièrement abandonnée, et à laquelle il revenait avec une nouvelle ardeur lorsque l'état de ses yeux le lui permettait. 11 publia de la sorte une série de travaux sur divers points controversés , ou dignes d'atr tention par quelque endroit. Ce fut ainsi qu'il contribua à la rédaction du Journal de physique de l'abbé Rozier par un mémoire sur l'art de conserver les insectes et les poissons dans les cabinets d'histoire naturelle. Il parle également dans cet écrit d'une espèce particulière de phénomène que l'on observe dans les champignons, et qui consiste à ce que, lorsqu'on les déchire, on y voit paraître une couleur azurée. Pallas avait déjà signalé celle propriété, dans une espèce que l'on trouve en Russie, et que Ton

318 CHAPITRE QUINZIÉMI.

appelle osmovik. Bonnet fait voir qu'elle appartient aux champignons les plus ordinaires de la Suisse^ et émet quelques conjectures sur la cause de ce changement de couleur. Son compatriote^ M. Saladin^ Tersé dans la connaissance de Fhistoire naturelle et doué d'un esprit observateur, aperçut que cette couleur était indépendante de Faction de Tair et de la lumière, iet qu'elle provenait d'une modification chinnque du suc végétal du champignon *. En 1774, Charles Bonnet revint à la botanique, et publia un mémoire sur la fécondation des plantes, dans lequel, après avoir rappelé les découvertes de Geoffroi et de Needham sur ce sujet, il décrit les ot^anes destinés à la reproduction et assigne à chacun leur rôle dans ce grand fait de physiologie végétale. L'occasion de ce mémoire fut un lis dont il observa avec soin la configuration ; il remarqua que le stigmate qui est là tête du pistil avait jusque-là été considéré par les botanistes comme percé d'une multitude de petits trous, par lesquels on croyait que devait s'introduire k poussière fécondante des étamines. Bonnet se rendit compte des vues de la nature d'une autre manière, et put remarquer qu'au lieu des petits trous multipliés précMemment signalés, il existait une petite ouverture au centre des trois pièces dont le stigmate est composé; en écartant soigneasernent ces trois pièces avec une épingle , il découvrit une espèce d'entonnoir, et reconnut que c'était par là que s'introduisait la poussière des étamines; il répéta cette observation «ur plusieurs espèces de plantes, et la trouva également vraie. Linnée avait déjà fait cette remarque, mais il paraît qu'elle avait échappé à beaucoup de naturalistes et qu'elle n'avait pas été suffisamment constatée4 En 1778, Bonnet fit une perte cruelle et qui affligea Je

* Mémoirt tie Tr&nbleyt sur Bonnet, p. 100.

MORT D'ALBBnr DE HALLER. 319

reste de sa carrière; la mort lui enleva son ami Albert de Haller auquel il était attaché par la plus vive et la plus solide affection^ il eut à pleurer en liii un ami sincère , un conseiller^ un guide toujours prêt à lui dire la vérité et à te suivrer datis ses travaut et dans ses expériences. Ici nous né pouvons encore mieul faire que de citer quelques fragments des lettres que le savant Bernois, déjà malade, lui écrivait à la fin de sa carrière. On y verra la triste et fidèle peinture des sentiments d'un homme qui seât ées forces décroître et la vie près de lui échapper ;

« Berne, 27 août 1775.

« Ce même 15 de juillet^ mon illustre ami^ auquel vous « m'écrivîtes votre excellente lettre, je faisais mes dispo- « sitions testamentaires. Je revenais des approches de la € mort que j'avais regardée avec une espèce d*irrésistibilité, « comme j'ai vu sans joie Tespérance d'une vie plus longue. «( La grande maladie est passée, mais la sensibilité des « organes m'est extrêmement à charge. J'ai lu avec le plus «c grafid intérêt le fragment de votre vie, et je vous prie « instamment de le compléter. Dès que j'aurai un peu plus «( de santé, je vous enverrai quelques mémoires sur ma vie « que l'ai été obligé de vouer au gré des événements, sans « avoir pu suivre de plan.

K Un précis du titre de vos ouvrages serait nécessaire ; si « le plan de M. Carrère s'exécute, j'en ferai un usage con- « venable. »

Dans la lettre suivante Haller fait allusion à celle qu'il venait de recevoir de Charles Bonnet et dans laquelle celuici lui racontait sa vie qui devait faire partie d'un dictionnaire scientifique. Ces mêmes lettres, adressées d'abord à Haller, puis à Réaumur, nous ont servi pour la présente biographie.

« Berne , 22 octobre 1775.

c( Je VOUS ai bien de l'obligation, mon illustre ami, pour a la lettre que vous avez bien voulu m'écrire. Plus elle est « circonstanciée, plus elle me fait de plaisir. Vous avez été ce bien heureux d'avoir eu des conducteurs dans votre jeua nesse. Pour moi , orphelin à l'âge de douze ans, j'ai été (( abandonné à moi-même. Sans conseils, sans direction» « on n'a eu soin que de mon physique. Désespéré de voir a le temps se passer sans que je me formasse pour aucun a genre de vie, j'allai voyager à l'âge de quinze ans. J'en « perdis bien deux avant que j'y parvinsse, et je choisis « très-mal ma première université. Je me laissai aller à la tt poursuite du vrai qui avait fait de tout temps ma pasa sion. Je rejetai avec dédain un instituteur cartésien qui « voulait me faire adopter des romans et je fus enthou- « siasmé à la vue de Boerhaave. Clarté, bonté, nouveauté, (c style, tout concourait à donner des charmes à son instruc- « tion. Mais ce n'est pas de moi dont je dois parler, k a l'occasion de la logique, je ne veux hasarder qu'un mot : (( c'est que je suis encore à comprendre quelle utilité U a pouvait y avoir dans celle que l'on enseignait alors.

a Vos émotions ont été affreuses, je hais la démocratie à c( cause de ces secousses qu'elle donne à l'État qui n'a au- <t cun équilibre à lui opposer. C'est une colonne démesua rée qui a pris une direction qui heurte contre l'État et « qui renverse sans résistance les lois, la sûreté des partîa culiers, leurs fortunes et leur vie.

« J'ai toujours aimé Réaumur , je l'aime davantage « depuis que j'apprends que nous devons, du moins en u partie, à ses encouragements, les excellentes recherches « que vous avez faites sur les insectes et sur les plantes. Pour « moi, j'ai eu à ramer contre le vent et contre la marée. 11

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