DERNIÈRES LETTRES DE.HALLER
« a fallu me vouer à Tanatomie avec une aversion extrême
(' pour les mauvaises odeurs^ et j'ai cultivé la botanique
« étant myope. Il m'a fallu forcer la natui^ partout ; c'était
c< au sanctuaire qu'elle m'avait destiné. Mes parents ne
«t voulurent jamais s'en apercevoir quoique je le sentisse
« bien vivement.
K Le savant qui ne voulait pas prêter les mémoires de
« Réaumur à de jeunes gens/ connaissait bien mal la na-
« tnre de l'homme. C'est précisément aux jeunes gens qu'il
« convient de présenter le riche tableau de la nature^
« pendant qu'ils ont de la santé^ des forces^ de l'ardeur et
« du loisir. »
« Berne , 24 novembre 1T75.
« Je suis bien obligé à mon illustre ami de sa bonne lettre « du H C9urant qui contient des détails sur sa jeunesse que a j'ai lus avec le plus grand plaisir. Il a été heureux en instic tuteurs^ en amis qui l'ont conseillé. Je n'ai joui d'aucun K de ces avantages^ j'ai crû conune un sauvageon sans cui- « ture^ choisissant au hasard mes études^ mes précepteurs, « mon séjour, mes objets.
(( Je vous trouve heureux encore d'avoir donné à la nature c( un temps que la jeunesse la plus studieuse donne trop à a la lecture, j'ai senti cet inconvénieni par instinct et je me « suis rapproché de la nature contre les habitudes allées mandés. Je la compare à une mine ; il n'y a qu'à la creuser « pour y trouver des minéraux utiles. Le savoir est une « caisse pleine d'argent monnayé, rien ne se produit en a comptant des richesses déjà existantes. Le savant ailett mand n'est qu'un caissier. ^
« On m'avait proposé de même qu'à vous de me vouer à ce la jurisprudence, savez-vous ce qui m'en détourna ?— Le fc jurare in verba magistri, de prouver par autorité et de « recevoir les lois des hommes comme exemptes de fautes
32i CHAPITRE QUINZIÈMB.
« et d'objections. Mon orgueil républicain se révoltait de ce tt qu'on Toulait m'empêcher de décider par moi-mènke^ et a par les lumières générales et la raison.
« Des lettres de correspondant obtenues en 1740 ne pou* « valent que vous flatter et l'Académie aurait bian dû vous a rapprocher davantage d'elle.
« Je n'ai point senti cet amour de la gloire; je n'en espé- «. rais pas. Je faisais des vers avec passion à l'^e de treiie^ « quatorze et quinze ans; mais je sentais bien qu'ils n'étaient c( pas faits pour le grand jour» Je les détruisais de temps en « temps en les décimant et puis en répétant cette opération « sur ceux que j'avais conservés. A la fin^ dans un malbeu- « reux moment^ en 1732, je détruisis entièrement tous ces « fruits mal nourris : il n'en échappa que le Matin ^, fait en « 1725, le jour que je devais défendre ma première thèse « à Tubingue. )» '
Voici une dernière lettre encore plus triste. On y sent déjà les atteintes de la mort qui allait saisir le grand anato* miste bernois.
« Berne, 18 mai 1777.
« Je suis bien obligé à mon illustre ami du noorceau de « sa vie. Elle est très^nstructive, je n'en ai fait aucun usage « avec M» Garrère^ dont la lettre B était imprimée avant « que j'eusse le commencement de votre mémoire. J'en « ferai usage moi-même dans la bibliothèque d'histoire « naturelle si je vis pour la finir.
« Ah! ne me pressez pas pour ma vie! Dans les tristes « moments que je passe le plus souvent^ je ne saurais y a penser sans rouvrir des blessures. Les morts de deux « femmes et de deux enfants chéris^ des ingratitudes^ des « perfidies essuyées sans nombre^ mes propres fautes que
* Poème célèbre d« Ha11er«