‹ Charles Bonnet, philosophe et naturalisteChapitre 122 sur 126 · TRAVAUX AU GRAND C<W$EIL QE GENÈVE · texte numérisé non relu

TRAVAUX AU GRAND C<W$EIL QE GENÈVE

par un coupalde égoisme, se tenir à Yéwci des préoccupa* tiens politiques et refuser à ses concitoyens l'appui de ses lumières. Entré au grand conseil de la république^ en 1752, il y resta jusqu'en 1768, et^ pendant ce temps^ s'occupa sans rel&cbe des affaires du pays. 11 ne cessa de se servir de aon influence sur ses compatriotes pour leur donner des conseils utiles, et appuya toutes les mesures qui pouvaient contri* buer à conserver la simplicité et les bonnes mœurs, pensant qu'un petit État ne pouvait subsister que par l'absence du luxe et de l'ambition des citoyens. Lui-même il en donna l'exemple, car il fut toujours simple dans ses goûts et en* nemi de toute vanité; lorsque l'âge l'eut rendu sensible à la fatigue d'occup^itions trop multipliées, il résigna ses fonc^ lions dans le gouvernement et se retira à Gentbod, emportant avec lui l'estime, et, ce qui est plus rare, la reconnais* sance de ses concitoyens, et ne s'occupa plus, jusqu'à la fin de sa vie, que de travaux scientifiques.

Dans sa vie de Gentbod , sa femme l'entourait de soins et de prévenances, et lui fut toi^ours pour elle l'ami le plus tendre, le plus constant et le plus dévoué. Privé du bonbeur de voir des enfants autour de lui pour l'assister dans sa vieillesse et continuer son nom, il trouva dans la société de sa compagne, dans la culture d'une sage pbilosopbie qui Tavait toujours suivi dans ses épreuves, les consolations et les secours dont il avait besoin; il sut par ses nombreuses aptitudes se suffire i lui-mêii|)e. Ses entretiens étaient alter* Hâtivement graves et légers, il avait l'art d'intéresser ses auditeurs par la variété des sujets aussi bien que par l'élévation de ses idées sur toutes les choses dignes d'intérêt* Toujours occupé de soutenir la cause de la mcnrale et de la religion, il montrait pour elles le plus grand respect, car non^seulement Bonnet était chrétien dans le ooBur, mais il l'était dans la pratique, et vivement affligé de voir les atta*

ques de certains écriyains de son temps contre la religion^ il cherchait par tous les moyens possibles à montrer son éloignement pour eux. Élevé dans la communion protestante, il en suivait exactement toutes les pratiques. Observateur scrupuleux de toutes les convenances, dans im siècle où des esprits distingués semblaient se plaire à les tourner en ridicule^ on ne l'entendit jamais s'exprimer sur les sujets religieux sans une sévère gravité. Il s'attachait dans tous ses entretiens à faire voir que la religion chrétienne est fondée sur la vérité même^ qu'elle n'est pas seulement un excellent code de morale, un frein pour les passions de la multitude et un moyen politique de gouverner les hommes comme quelques-uns l'ont écrit, mais un culte rendu à la Divinité et ordonné par elle; que, d'ailleurs, il est impossible de concevoir une religion quelle qu'elle soit sans un culte extérieur propre à réunir Jes hommes dans une même pensée et à empêcher les dissidences d'opinions sur lé fond comme sur la forme.

On conçoit facilement qu'avec ses dispositions studieuses et son goût pour la vie contemplative, Charles Bonnet n'ait point aimé les voyages. Le seul qu'il fit fut pour aller visiter son ami Albert de Haller à Roche, près de Berne. Réaumur, qui avait pour lui une vive affection, l'avait fortement engagé à venir à Paris, où il eût trouvé l'accueil le plus sympathique de la part de tous les savants qui eussent été heureux d'entrer en relation êvec lui. Ce naturaliste, aus» obligeant qu'illustre, avait mis à sa disposition sa maison et lui offrait tout ce qui lui était nécessaire pour s'y loger lui et madame Bonnet; mais le philosophe, tout eâ lui en sachant un gré infini, s'excusa sur le temps que lui faisaient perdre les voyages et sur la fatigue qu*ils lui causaient. Quant à son opinion personnelle sur eux, il était loin de les blftmer pour d'autres que pour lui-même, mais il pensait qu'ils sont sur-

CARACTÈRE Df) BONTÉ DE BONNET. 345

tout eicellents chez ceux qui vont à la recherche d'un but ou d'une découverte^ ou qui veulent étudier la géographie ou Tethnographie dans quelques contrées. Les voyages de pure curiosité étaient trop souvent, disait-il» une occasion d'employer un temps précieux que l'on aurait pu utiliser d'une autre manière.

Son caractère, d'ailleurs, était essentiellement bon, doux et sociable. Bienfaisant par nature^ il comprenait les mi- Bères et aimait à les soulager et répandait autour de lui de nombreuses aumônes.

Il se montra toujours ami délicat «t sincère; en voici un exemple : Lorsqu'il allait publier ses œuvres complètes , il se proposait de faire entrer dans le nombre des lettres qui en faisaient partie la correspondance d'un ami qu'il affectionnait et estimait^ mais on lui fit observer que ces lettres n'étaient pas dignes de la réputation de leur auteur, et qu'elles paraîtraient peu remarquables vues à côté des autres. Dès lors, ne voulant pas exposer cet ami à être jugé défavorablement par le public, il se hâta aussitôt de supprimer cette partie d'une correspondance très-flatteuse pour lui, et qui retourna dans son portefeuille ^ Quelqu'un lui dit un jour qu'il avait à lui faire connaître les torts d'une personne qu'il affectionnait et qui avait mal agi envers lui. a Et pourtt quoi^ dit-il, voulez-vous m'instruire des fautes qu'il a pu €( commettre. Je suis intéressé, dites-vous, à les connaître, « mais je le suis encore bien davantage à pouvoir toujours « Taimer. »

Aussi, parmi ses amis, il eut l'honneur de compter les hommes les plus éminents de son époque : Haller, Réaumur, Spallanzani, de Geer, Allamand, Trembley, Cramer, Jalabert, Galandrini; parmi ses élèves, Bonslétleii, puis

t Éloge ât Bonnet ^ p«ir M. de Pouilly. Lausanne, 1T04^

345 GHA]>ITRE QUINZIÈME.

Saussure > lean Trembley^ Saladin^ qui avouait ne Taloif

quelque chose que depuis qu'il avait connu Chartes Bonnet

et dont nous regrettons de nVoir eu aucune lettre à citer.

Il savait pon-seulement se foire admirer et estimer^ mais

il entendait merveilleusement l'art de diriger les esprits

dans la recherche du vrai. Gomme Socrate^ il croyait qull

ne s'agissait que d'aider chacun à produire au dehors les

ressources dont la nature l'avait doué; il pensait que fédu-

eaUon peut développer dans chaque individu les aptitudes

qu'il a reçues en naissant et qu'il ue s'agit que d'aider à ce

développeknent en faisant éclore dans chacun les idées qui

la plupart du temps existaient en germe dans son esprit

Tolérant et amical dans la discussion^ il la soutenait avec

un ton d'extrême bienveillance^ persuadé qu'une discussion

épineuse et animée est une dès choses les plus propres à

jeter du trouble dans une société^ et qui la plupart du temps

n*aboutit qu'à laisser chaque interlocuteur plus que jamais

confiant dans son opinion. « Dans la plupart des discussions^

« dit^l^ il ne s'agit que de s'entendre sur le sens qu'on atta-

« che aux mots et aux choses^ mais combien cela est peu

a facile ÎLes hommes ont souvent les mêmes idées en s'en

« croyant de différentes et même d'opposées; il ne s'agit

« que de se bien expliquer^ on le répète continuellement,

« mais il s'en faut de beaucoup que notre langage rende

« toujours nos pensées avec exactitude. Il est bien peu

« d'idées en métaphysique, en morale et en politique que

« nous puissions facilement présenter avec de telles expres-

« sions que l'auditeur ou le lecteur les admette dans son

« esprit comme elles se trouvent conçues dans le nôtre. En

« vain nous prenons quelquefois la précaution de définir les

« termes; on ne peut les définir que par d'autres termes dont

« il aurait fallu aussi commencer par fixer le sens^ ce qui

« nous jetterait dans une série interminable de déQnitions, »

Page 1