CARACTÈRE DE BO^TÊ DE BONNET
Il en concluait qu'il fallait dans toutes les discussions une extrême prudence pour ne blesser peihsonne, qu'il ne fallait soutenir un avis qu'avec de certains ménagements et dans le seul but d'éclairer les questions et de faciliter la recherche de la vérité. Cette attention, pour être clair et lucide dans l'expression de sa pensée, l'accompagnait lorsqull avait la plume à la main; il estimait que le style philosophique devait être avant tout essentiellement clair et dégagé de tout nuage; il pensait qu'il fallait surtout s'attacher à l'emploi des termes propres et négliger tout ornement inutile. Il faut cependant, pensait^il, savoir éviter la sécheresse, mais il est une sorte d'élégance naturelle née de la parfaite propriété des termes et qui à elle seule suffit pour captiver l'attention du lecteur. Aussi Saussure, dans l'éloge de Bonnet qu'il fut appelé à prononcer, dit que son style se fait remarquer par la parfaite harmonie de Teipres^ion avec la pensée.
Par suite de ce sincère désir d'être compris avant tout, on rencontre dans ses écrits une* grande précision jointe à la profondeur de la pensée, on n'y trouvera surtout jamais d'obscurité. L'habitude qu'il avait prise de bonne heure de di^r ses ouvrages l'avait conduite formuler toute une série de raisonnements dans sa tête, et par suite d'exiger de luimême beaucoup de justesse dans les idées; cette habitude d'une réflexion souteime lui avait aussi donné l'art précieux de. savoir écouter son interlocuteur aussi longtemps que celui-ci désirait parler, et il se montra en cela bien supérieur à des hommes plus illustres que lui qui savent bien parler longtemps et disputer avec faconde pour qu'on les écoute, mais non pour prêter un instant d'attention aux idées d'autrui. Il en résultait aussi pour lui un grand avantage dans la discussion; car, ayant entendu tout ce qu'on voulait lui dire et laissé à son adversaire le loisir de dispo-
ser ses arguments, il n'avait plus que la peine de les résumer, certain à son tour de a*être pas interron^m. Un long exercice de tous les sujets qui tiennent aux sciences naturelles lui avait donné en outre une grande faculté de s'expliquer avec une parfaite propriété d'expression. Il faut dire aussi que le commencement de surdité dont il avait été afQigé de bonne heure lui rendit nécessaire de faire la plus grande attention à tout ce qu^on lui disait. Un autre grand mérite, et celui-là parce qu'il n'est pas très-commun parmi les honmies de science, était de savoir supporter les interruptions lorsqu'il travaillait ou lorsqu'il faisait une expérience; on ne le voyant, en pareil cas, ni préoccupé, encore bien moins impatienté; il écoutait ce qu'on lui disait, se dérangeait, s'il le fallait, puis, le sujet épuisé, il reprenait son travail au point où il l'avait laissé, prêt à subir une interruption nouvelle s'il se présentait une nouvelle cause.
Nous avons dit que les travaux de révision de ses œuvres complètes avaient beaucoup contribué à TaccélératioD des progrès de sa dernière maladie. Celle-ci fut longue et cruelle ; son ami, le médecin Butini,lui rendit les soins les plus assidus et les plus éclairés, mais il ne put qu'adoucir se^ souffrances et lui rendre ses derniers moments moins péni^i. Madame Bonnet lui prodigua les soins de l'épouse la^|ks tendre et la plus dévouée, et, dès qu'elle le vit en danger, elle ne quitta plus le chevet de son lit. Ck>nmie il voyait le chagrin le plus violent se peindre sur sa figure : « Dieu m'ac- « corde, lui dit-il, une grande grâce en me retirant du « monde avant vous; j'avais toujours frémi à l'idée de vous <i survivre; je vous quitte, mais je sens que je dois jouir a toujours du bonheur de vous aimer, » De pénibles hallucinations vinrent l'assiéger sur son Ut de mort; il croyait voir des figures étranges et fantastiques qui erraient devant et autour de lui. Ce qu'il y avait de plus triste pour les as-