SON ÉDUCATION ET SES PREMIÈRES ÉTUDES
il sentit le besoin d'une nourriture intellectuelle autre que celle des beautés purement littéraires; une tendance naturelle à élever son âme le portait à contempler ce que la nature offre de plus riche^ de plus étendu et de plus varié; ni les mérites de la poésie avec ses ornements, ni la précision des lois mathématiques ne pouvaient lui convenir. Une noble et juvénile ardeur vers le beau semblait le conduire vers la divinité ^ en lui faisant admirer ce que Thistoire naturelle offre de plus vaste dans l'ensemble et de plus curieux dans les détails. Cet instinct de son génie fut éveillé par une circonstance fortuite, telle qu'il s'en présente souvent dans la carrière des hommes illustres. Il avait à peine seize ans lorsque le hasard fît tomber entre ses mains le Spectacle de la Nature de l'abbé Pluche, ouvrage qui, bien qu'imparfait, jouissait alors d'une grande réputation et qu'on a depuis trop déprécié puisqu'on ne l'a point remplacé. Bonnet y lut avec intérêt l'histoii^e du formica leo ou fourmi-lion, dont les mœurs offrent des particularités singulières. Le jeune homme n'eut plus de repos avant d'avoir pu se procurer un de ces insectes, et, comme l'entreprise était d'une assez grande difficulté, vu leur rareté auprès de Genève, il lui fallut recourir à la complaisance d'un ami plus exercé que lui dans ces sortes de recherches. Il obtint enfin le fourmi-lion désiré et ressentit alors la joie de pouvoir commencer des observations dont il puisait le sujet dans des livres et l'expérience dans la nature ellemême. Ces premiers pas eurent un excellent résultat. Un anatomiste, nommé Poupart, avait donné quelques détails sur le fourmi-lion; Bonnet les rectifia et les compléta; il examina avec plus d'exactitude que lui la manière dont cet animal produisait son fil et décrivit Torgane qui lui servait de filière. Il vit aussi que le nombre de ses yeux s'élevait à
douze au lieu de deux qui avaient été vus par d'ancien» naturaHstes , ou du moins que ces yeux étaient composés chacun de six facettes qui en faisaient de véritables organes de la vision. 11 aperçut également deux cornes et six yeux à la base de chaque corne. Il ne tarda pas à reconnaître ces cornes dentées sur le bord inférieur pour de véritables trompes au moyen desquelles l'animal se nourrit en même temps qu'elles lui servent de pinces pour saisir et dépecer sa nourriture. Il décrivit ce qui avait échappé à Réaumur, le procédé qu'emploie l'insecte pour faire sortir du fond de son entonnoir les corps qui y sont tombés par accident ou qui y ont été introduits. L'industrieux animal y parvient en âe servant de l'extrémité postérieure de son corps qu'il place, comme un levier, sous ce fardeau, et qu'il conduit ainsi en dehors de sa demeure. Les observations de Bonnet un peu rectifiées et rendues plus précises sur un petit nombre de points^ ont été très-utiles pour l'histoire complète de ce remarquable insecte.
Ces premiers pas dans la voie de l'expérience ne sont eertainemeat pas encore bien assurés, mais combien ils sont dignes d'étude et de méditation , ces timides essais de la carrière de tous les grands hommes, alors qu'on les voit lutter contre mille difficultés de tout genre dont ils finissent pourtant par triompher à force de patience! D'ailleurs ce sont précisément ces tâtonnements, ces tentatives imparfaites mais continuées avec suite qui constituent cette persévérance, apanage principal du génie des découvertes. Là, où le vulgaire passe sans s'arrêter, l'observateur de la nature aperçoit des merveilles et forme une série d'inductions M de déductions dont la connaissance n'est connue qœ de lui seul. Ce^ ainsi que le jeune Bonnet conçut alors h projet de continuer ses études sur l'histoire naturelle en
PREMIÈRES OBSERVATIONS d'hiSTOIRE NATURELLE. 7
leur donnant pour but d'éclaircir certains points restés jusque-là obscurs. Il acheva alors et compléta l'histoire du fourmi-lion par l'examen et la description d*une autre espèce différente de la première et qui marchait en avant au lîeu de marcher à reculons. Il en établit exactement les caractères distinctifs.
En 1736, à l'âge de seize ans Charles Bonnet suivit un cours de philosophie sous la direction de deux professeurs r^ ] distingués, MM. Calandrini et Cramer. Il y trouva le complément de ses études daps les principes de morale et de logique qu'il y apprit et dans la bonne direction que h philosophie donne à l'esprit quand elle est enseignée sous un point de vue élevé et religieux. Il joignit à cette étude celle de la physique qui, bien qu'encore obscurcie par un certain esprit de système, ne laissa pas que de lui présenter un très-vif attrait. 11 sut aussi vaincre sa répugnance pour étudier dans le même temps les mathématiques, et il s'en servit avec avantage pour s'initier aux grandes découvertes de Newton que Voltaire avait fait connaître au monde savant en publiant la première traduction des Principes de la philosophie naturelle de ce grand homme. La philosophie purement spéculative n'eut jamais un grand charme pouç notre jeune savant et, sans s'embarrasser des détails d'une logique compliquée ni de ces interminables querelles de mots qui font la fortune des différents systèmes et qui agitent si inutilement le monde, il s'arrêta aux grands principes qui enseignent à Thomme ses destinées, ses rapports avec la nature, l'immortalité de son être, et surtout l'admiration sans bornes et le culte pour son auteur. H chercha de boope heure à réuxûr dans une même piensée, qui fut clésoniMi» celle de tous ses auvrages , Diea , TuRivers et l'homme^ et nous allons voir plus loin en traitant de sa
8 CHAPITRE PREIIIER.
philosophie que ce grand penseur^ auquel on a quelquefois reproché sans raison des tendances matérialistes^ a été le plus religieux des philosophes. Cette excellente direction vint en partie des leçons qu'il reçut pour la logique du pasteur de la Rive, homme d'un rare bon sens et d'un esprit extrêmement élevé. Ce professeur lui expliqua avec une grande intelligence cette partie importante de la philosophie qui peut, suivant sa direction bonne ou mauvaise, rendre Tesprit juste ou le fausser entièrement ^
Il lut aussi à cette époque les Entretiens physiques du P. Regnault qui lui firent connaître un grand nombre de faits, les Mondes de Fontenelle, charmant ouvrage où la science est pour la première fois rendue populaire, et la Théologie physique de Derham.
A cette époque le monde savant venait d'être vivement ému par la publication des Mémoires de Jléaumur sur les insectes. Cet intéressant ouvrage, publié en 6 volumes in-4", accompagné de très-belles planches, présentait un tableau pittoresque et animé des mœurs et de l'industrie de ces petits êtres. Les abeilles en particulier y étaient minutieusement décrites et parfaitement observées. Le jeune Bonnet aperçut Touvrage chez son professeur M. de la Rive, le livre était ouvert sur le bureau et le professeur absent, et il en put prendre une connaissance rapide; mais quelle différence pour un jeune homme studieux de lire ainsi par échappées, ou de posséder l'ouvrage à lui seul, de l'examiner et de l'étudier à tous les instants du jour et de la nuit! Aussi essaya-t-il de demander qu'on lui confiât le livre ,
* Trembley, Mémoires sur Bonnet. Mémoires biographiques écrits par Bonnet lui-même et adressés sous forme de lettres à Albert 'de Haller. ManuscrU de la bibliothèque de la ville de Génère, lettres tel 2.