OBSERVATIONS SUR LES VERS D'EAU DOUCE
d'environ deux pouces, il tenta sur ce ver l'opération quii n'avait pu essayer sur des polypes; il le coupa en deux parties et vit avec surprise chacune des deux parties devenir un animai complet; toutefois cette régénération fut lente et demanda environ trois semaines pour s'opérer*. Il examina avec soin tous les détails de ce fait nouveau et vit que ce ver pouvait, comme le polype, se reformer par morceaux, après avoir été coupé, mais avec cette différence que pour le polype, chaque tronçon pouvait produire un tout complet, tandis qu'ici pour le ver, un tronçon isolé ne parvenait à se fkire un animal entier que dans certaines conditions parti* culières; ainsi, par exemple, si Ton coupait un tronçon qui eût moins d'une ligne et demie de longueur, la partie coupée périssait sans se reproduire. Il partagea ainsi des vers en deux, quatre, six, huit, dix et douze parties. Il étendit ses recherches à sept espèces différentes de vers aquatiques, dont Tune lui présenta une particularité singulière ; coupée en deux parties, celle qui avait déjà une queue en reproduisait quelquefois une autre par une sorte d'erreur de la nature, et l'animal, pourvutiedeiix queues et privé de tête, périssait de faim.
On ne verra pas sans intérêt ce que dit de ces expériences l'illustre Cuvier dans son histoire des sciences naturelles ; seulement ce grand naturaliste a attribué à des vers de terre ou lombrics des expériences qui avaient été faites sur des vers d'eau douce, et Ton verra plus loin que les premières ne réussirent point. Mais d'ailleurs, il a parfaitement apprécié les services qu'elles avaient rendus à la physiologie et à l'étude des divers degrés d'organisation,
' Le ver d'eau douce coupé en morceaux par Bonuet est, suivant Cuvier, la nais ou mdade, Yoy. Cuvier, ffisl, des »ciences uaUirelleS^ t. IV, art. Bonnet.
car, dit-il, « la faculté de reproduction était ainsi portée « beaucoup plus loin qu'elle ne l'avait été par Trembley « et Réaumur; celui-ci avait vu des pattes d'écrevisses (( se reproduire , mais il n'avait jamais vu des portions « considérables de tronc d'animaux compliqués renaître tt entièrement. Plus tard, Spallanzani fit des découvertes « encore plus surprenantes; mais à l'époque où Bonnet fit « ses expériences, les physiologistes n'avaient rien observé c( de si extraordinaire ^ »
On pense bien que dans un temps où les savants ne manquaient jamais l'occasion de se communiquer leurs découvertes, celle-ci fut la source d'une correspondance active entre Réaumur et son disciple et admirateur Bonnet. Celui-ci communiqua au savant français tout ce qu'il avait observé, il en reçut en date du 7 août 1741, la lettre suivante, où tout le sujet est résumé :
« Je vous remercie, monsieur, de ce que vous avçz vérifié a une prédiction que j'avais faite à l'Académie et qu'on « pouvait lui faire, sans se donner pour prophète. Partout a j'ai trouvé des faits qui prouvent que l'auteur de la nature « a multiplié ses productions les plus singulières, qu'il ne » s'est pas borné à nous donner des exemples uniques de « .quelques-unes. Dès qu'on s'est convaincu qu'il est très-réel a qu'un polype coupé en deux devient deux polypes, on a m dû conclure que cette étrange prérogative avait été accor- « dée à d'autres animaux, et peut-être à beaucoup d'autres. « Je soupçonne que ces orties de mer qui ressemblent aux a polype^par leurs cornes et par la lenteur de leur marche « peuvent l'avoir. Je me rappelle leâ observations qui pa-
• Cavier, Hist, des sciences naturelles y t. IV, p. 244-6. Voy. Bonnet, Insectologie, 1. 1 de l'édition io-4* des Œuvres,
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« raissent prouver que des étoiles de mer Font aussi; enfin « vos observations, très-curieuses, faites avec toute Tintel- « ligence et l'attention qu'on peut désirer, prouvent incon- « testablement qu'il y a une espèce d'insectes d'un genre « très-différent de celui des polypes qui peut être multi- « pliée par la voie la plus sûre pour détruire les individus « des autres espèces. J'ai lu vos observations en entier à « l'Académie, et elles lui ont fait un extrême plaisir. Il en « sera fait une mention convenable dans l'histoire de cette «c année... Quand vous ne me Teussiezpas promis par votre « lettre, je m'en serais bien douté que vous vous seriez « proposé de ne pas épargner les insectes de différents « genres qui peuvent paraître mériter d'être coupés. Le suc- « ces de vos expériences sur un ver long invite à faire des « épreuves sur tous les insectes de forme vermiculaire qui « n'ont point de métamorphoses à subir, et je m'attends à « apprendre de vous bien des faits singuliers de quelques- « uns des petits animaux de cette espèce ^ »
D'autres lettres du savant entomologiste français donnent des détails sur la forme et la nature des essais que les deux correspondants tentaient chacun de leur côté pour s'en communiquer ensuite les résultats. Le mathématicien Cramer à qui, comme on le pense bien. Bonnet n'avait pas manqué de faire savoir ce qu'il entreprenait de nouveau, lui écrivit
* Lettre de Réaumur à Bonnet. Jnsectologie, t. I des Œuvres^ obeerYation ii. — On appelait alors insectes tous les animaux articulés ou annelés. On sait aujourd'hui que cette catégorie est beaucoup plus restreinte et ne comprend que les animaux Invertébrés ayant le corps et les pieds arUcuIés, des antennes, des mâchoires transrersales, des pattes, souvent des ailes. Guvier, dans son système de classiflcatioo, a mieux établi les ordres d'animaux que ne l'avait fait LinDée qui n*avait pas assez signalé les caractères disUnctUs de» espèces.
aussi la lettre suivante qui offre un intéi*èt philosophique.
< Juin 1741.
c( Je ne sais, mon cher monsieur, comment vous vous j « prenez j mais il me semble que vos observations deviennent « de jour en jour plus intéressantes. J'ai lu votre lettre « avec toute l'attention qu'elle mérite et j'en ai d'abord été tt bien récompensé par le plaisir que cette lecture m'a « donné, plaisir qui a duré jusqu'au paragraphe^ où je vois m que vous avez été malade. Au nom de Dieu, mon cher « monsieur, conservez-vous. La perte de votre vue m'aurait « chagriné, si je ne la regardais pas comme un coup de la « Providence qui veut un peu fixer votre attention sur votre « santé pour vous mettre en état de pousser dans la suite « l'histoire naturelle au delà des bornes où nous la voyons « réduite. Je me suis rappelé, en vous lisant, quelques artia clés du Père Pardies, de la connaissance des bêtes. Voici « l'endroit où j'ai mis une remarque. Comme il cite saint « Augustin, il faudra le consultera Est-ce à moi à vom a éclairer en quelque chose sur la nature des insectes que « vous connaissez si parfaitement ? 11 est vrai que vos obser- « vations portent un rude coup au système de l'âme des « bêtes; mais je ne dirai pourtant pas encore que tout soii « désespéré. Une docte ignorance pourrait bien être le terme « et la conclusion de tous nos raisonnements. Au pis-aller, a si ce ne sont que des machines, elles n'en sont qœ plm « admirables. Car vous ne leur donnez une âme que parce
' Cramer fait ici aUusion à an passage de saint Augustin ^ U s'agisftail d*un mUle-pieds cûupé en moroeanx et <]ui u&nttttuait â s'agiter. Celait d^ un commencement d'observatipn. 4^ ^sBage eftt tiré du traité de la Quantité de l'âme. Voy. l'art. 207 des Ximui* dérations tur les corps organisé».
DESCRIPTION PAR B(miV€T. SI
« que TOUS expliquez phis aisément par là leurs actioDS qui « paraissent libres et tendre à certaines fins. S'il était bien « prouvé qu'elles n'ont point d'âme, il faudrait renoncer à « cette explication si simple, si naturelle; les cfcoses ne se a passeraient pas avec tant de facilité que nous le voyon?. « Elles n'en seraient donc que plus admirables. Mais, dites- « vous, adieu leur industrie, leur adresse» Non, il fautseu- « lement remonter plus haut, et cette industrie sera celle « de l'auteur de ces machines. Mais je vois bien que vous a vous affectionnez aux insectes par le sentiment que tous « croyei apercevoir en eux et que le moral rend plus pi- « quant un plaisir qui semble tout physique. Eh bien! esa pérons quil n'est pas impossible que le sentiment ne leur « reste. Je serais bien aise de m'entretenir au long avec « vous sur celte matière, un de ces jours, mais pour le n»- « ment ne songeons qu'à votre santé que je vous prie en- « core de conserver, du moins, si ce motif peut quelque « chose sur vous par amitié pour celui qui est avec tout t l'attachement possible, etc., etc. •.
« Cramer, d
Bonnet décrivit avec un soin minutieux toutes les parties de l'organisation de ce ver dont il avait fait voir la faculté singulière de division par parties et sur lequel il avait fait ses remarquables expériences et montra combien, dans les animaux les plus inférieurs, la nature offre cependant encore de merveilleuses ressources. Voici, par exemple, comment il décrit le phénomène de la circulation : a Rien n'at- « tire plus l'attention, dans cette espèce de ver, que la grande « artère. Ce vaisseau, que le célèbre Malpighi a cru devoir
* Mémoires manuscrit! de Bonnet, lettre 3.
u regarder comme une chaîne de cœurs, et qui^ dans les « chenilles ainsi que dans une grande quantité d autres in- • sectes, est étendu en ligne droite tout le long du dos, est « ici plus ou moins replié dans différentes portions de son « étendue. Souvent ce n'est, d'un bout à l'autre, que plis et a replis. Dans ces routes tortueuses serpente la liqueur ana- « logue au sang. JD'instant en instant on voit une goutte de « cette liqueur qui part de l'extrémité de la queue, enfile « tous ces zig-zags et va se perdre enfin dans le cerveau, a On la suit aisément dans la plus grande partie de son « cours, par les mouvements successifs de contraction et de « dilatation qui s'exécutent d'anneau en anneau. Il semble « que chaque portion de l'artère comprise dans la longueur « d*un de ces anneaux, soit elle-même un véritable cœur qui « pousse à celui qui le suit la goutte de liqueur qu'il a reçue a de celui qui le précède. On ne peut se lasser d'admirer le € spectacle qu'offrent ces mouvements continuels de systole fc et diastole; mais, pour en bien jouir, il faut fixer ses re- « gards sur le milieu du corps. C'est là que l'artère a le a plus de diamètre. Tout s'y passe beaucoup plus visiblea ment que vers les deux extrémités. Du côté de la tête, « sur une longueur d'environ une ligne, l'artère ne paraît « presque plus que comme un fil qu'on a peine à distinguer a et qui diminue continuellement jusque près de la bouche « pu elle cesse d'être visible. Mais, ce qu'on ne doit pas « négligerde remarquer, c'est la rapiditéavec laquelle lesang « s'accélère à cet endroit U semble être comme dardé dans « le cerveau. Du côté de la queue, dans une étendue de plu- « sieurs lignes, il ne paraît plus que ce soit le même jeu. a Ces contractions et ces dilatations alternatives si aisées à « observer dans le milieu du corps, se confondent ici de « manière à ne pouvoir être distinguées. On ne voit à la