‹ Charles Bonnet, philosophe et naturalisteChapitre 53 sur 126 · ESSAIS NOUVEAUX SUR L'AGRICULTURE · texte numérisé non relu

ESSAIS NOUVEAUX SUR L'AGRICULTURE

œufs de caille^ dont il parvint à faire éelore un grand nombre sans en perdre presque aucun. Mais il faut dire qu'à cette époque cet art difficile, et qui l'est encore beaucoup aujourd'hui, était fort peu avancé, et que le fgur dont on se servait consistait simplement en un tonneau placé dans du fumier.

11 porta également son attention sur une nouvelle méthode pour ensemencer les terres, imaginée par un agriculteur anglais, nonmié Tull, du comté d'Oxford. Cette méthode consistait en une nouvelle disposition des grains que Ton avait soin de placer bien séparés les uns des autres et sous forme de sillons bien distincts. Le savant Duhamel y arait attaché une certaine importance, puisqu'il avait écrit sur cette nouvelle découverte un traité spécial» et qu'il l'avait recommandé aux agriculteurs et aux fermiers. M. Lullin de Châteauvieux, oncle de Bonnet et agronome distiugué lui-même, l'avait adoptée en Suisse et perfectionnée par remploi d*un semoir artificiel propre à disposer les grains dans l'ordre le plus favorable. Bonnet fit Voir l'utilité de cette découverte, mais en même temps il signala les inconvénients qui pouvaient y être attachés. 11 démontra^ que l'on ne pouvait obtenir de résultats de quelque valeur qu'en renonçant à Téconomie exagérée dans l'emploi des grains, prescrite par la méthode de Tuil, et qu'il fallait se contenter de la réduction d'un cinquième dans k quantité de semence précédemment employée par les laboureurs. 11 établit aussi qu'il ne fallait pas espérer diminuer la quantité de l'engrais nécessaire au développement de la plante, et enfin que les labours trop iï'équents donnés à la terre pendant l'accroissement du blé^ opération recommandée par l'agronome anglais, étaient plutôt nuisibles qu'utiles. On €k)it regretter que ces discussions n'aient pas été poussées plus loin; elles ne furent sans doute pas dirigées

d'une manière assez décisive ni par Bonnet ni par les autres naturalistes^ car on ne voit pas que la méthode de Tull ait prévalu dans la culture^ et aujourd'hui elle paraît complètement oubliée. Plus tard, elle fut employée, à Ferney, par Voltaire, qui y renonça. P^ut-être Bonnet n'y employa-t-il pas le temps convenable, se trouvant détourné par d'autres recherches; peut-être ne fit- il qu'un objet de curiosité de ce qui, avec sa patience et sa faculté d'observation, aurait pu rendre de grands services à l'agriculture.

Mais revenons un moment en arrière pour exposer une autre partie de la vie de notre philosophe dans laquelle ses idées prirent une direction toute différente de celle que nous lui connaissons. Depuis que ses yeux avaient reçu une atteinte aussi profonde par l'usage prolongé du microscope, il lui avait fallu renoncer à ses études les plus chères^ et il les avait remplacées par l'habitude d'une méditation» constante, et quelques lectures bien choisies, soit dans les ouvrages anciens, soit dans ce que ses contemporains produisaient de plus remarquable : c'est ainsi qu'il lut d'une part la Recherche de la vérité^ de Malebranche, où il avait été frappé de la haute raison et de la perspicacité profonde du savant oratorien.

Nous avons vu plus haut qu'il avait la et médité, avec quelques amis, V Esprit des lois. En 1749, Montesquieu avait confié à M; Mussard, représentant de la Suisse résidant à Paris, le manuscrit de l'Esprit des lois pour le faire imprimer à Genève, croyant par là se mettre à l'abri des attaques de la censure. Ce fut pendant que cet important ouvrage s'in^ primait qu'il lui fut permis d'en lire le manuscrit et qu'il put admirer, la hauteur et la sagesse des vues de ce chefd'œuvre du dix-huitième siècle. Aussi cette lecture fit- elle une révolution complète dans son intelligence , et notre jeune philosophe la décrit d'une manière à la fois éloquente

Page 1