‹ Charles Bonnet, philosophe et naturalisteChapitre 56 sur 126 · CONSÉQUENCES · texte numérisé non relu

CONSÉQUENCES

190 — 1. Le sentiment intérieur de la liberté est la conscience que nous nous sommes déterminé sans contrainte^ avec volonté et spontanéité, en vue de notre meilleur. (4. 5. 6. 7. 8.) .

20*» — II. L'opinion qu'on pouvait se déterminer autrement qu'on ne s'est déterminé, vient de ce qu'avant l'action on a hésité ou balancé sur les divers partis qui se présentaient, et que la raison qui a déterminé en faveur de l'un de ces partis s*est trouvée si petite qu'elle n'a affecté que faiblement.

2i<> — m. Les idées de juste et d'injuste, de vertu et de vice, de bien et de mal, se réduisent à celles d'ordre et de désordre.

92f* — IV. Le sentiment qui suit une action contraire à Tordre naît de la perception de cette disconvenance et du déplaisir qui suit l'imperfection. (15. 17. 18.)

23** — V. La liberté d'indifférence est contradictoire à la nature du principe actif. (2. 3. 4.)

240 — VI. La prévision de Dieu s'étend à tout et il n'y a point de futurs contingents.

25» — VII. La certitude et la nécessité par rapport aux actions humaines coïncident dans l'entendement divin.

26* — vin. L'état actuel de l'âme étant donné et l'impression des objets extérieurs étant connue, on aura la détermination future et conséquemmenl toutes les déterminations suivantes. (10.11.12.13.)

27« — IX. La première détermination de l'âme n'étant point en son pouvoir et les déterminations suivantes dépendant de celle-là, il s'ensuit qu'il n'y a pas lieu à l'imputation, prise selon le sens ordinaire.

28» — X. Le but de la révélation est de procurer aux

hommes une abondante source de bonnes déterminations.

29*> — XI. La sanction de la loi positive se réduit aux termesde la proposition XVIU. (18.)

On voit que dans ce système Bonnet admettait la liberté de rame dans le choix de ses actions, mais en la subordonnant à certains motifs, à certains accidents qui pouvaient eux-mêmes influer sur ces motifs; il admettait aussi que la première détermination de Tâme n'était pas en son pouvoir ; il y avait donc suivant lui un point de départ qui pouvait entraver la liberté de Thomme et il en concluait qu'il n'y avait pas lieu à la responsabilité morale telle qu'on l'entend ordinairement. Il s'ensuivait ainsi que nous aurions été soumis à une espèce de fatalisme qui aurait enlevé à l'homme sa véritable valeur morale, et en aurait fait une sorte d'être soumis à la nécessité.

Néanmoins cet essai, avec ses erreurs et ses imperfections^ fut lu avec intérêt et scrupuleusement cntiqué par M. Cramer; nous allons donner quelques parties de cette correspondance sur un sujet éternellement digne de l'étude des philosophes ; on y trouvera à la fois les idées du disciple et celles du maître, et Ton ne pourra s^empêcher d'admirer la précocité d'un philosophe de vingt-sept ans qui déjà osait aborder les plus hautes questions de métaphysique.

« Paris, 11 juillet 1747.

a Vous me jetez dans un embarras qui n'est pas petit, « mon cher monsieur^ avec votre question sur la liberté. « Vous n'ignorez pas qu'elle a toujours été regardée comme « une des plus difficiles. Vous vous enfoncez pourtant dans « ce labyrinthe des théologiens et des philosophes, et vous « prétendez que je vous suive^ et même que je vous guide « dans tous ses détours. Et quel temps prenez-vous pour « me faire cette proposition? un temps où, noyé dans les

04 CHAPITRE CINQUIÉMB.

a plaisirs^ distrait par les amusemeots de Paris^ occupé de a toutes les bagatelles dont on y fait tant de cas^ j'ai à peine « le loisir de penser et point du tout celui de réfléchir. « N'importe^ il faut vous satisfaire. Mon amitié ne peut a supporter l'idée de vous refuser quelque chose; elle veut a même que, loin de me faire valoir, je vous avoue que a cette matière étant une de celles que j'ai le plus méditées a depuis que je pense, je dois m'être arrangé sur un sujet tt si intéressant. Elle est même impatiente de tout ce prott logue, et m'ordonne de venir incessamment au fait.

a II y a deux partis fort opposés sur la nature de la a liberté; presque tout le monde se jette dans une de ces a deux extrémités, ou de détruire la liberté pour assurer la a certitude des événements futurs et de la prescience divine, a ou de nier la prescience et de renverser la certitude de a l'avenir pour donner à la liberté une influence qu'on lui « crcHt essentielle. Cependant il y a deux choses incon- « testables, quoique un peu difficiles à accorder : l'une, que a nous sommes libres et que l'âme se détermine ejle-môme « sans contrainte ou nécessité; l'autre, que toute propo- « sition étant déterminément vraie pu fausse, il était vrai « de toute éternité que je vous écrirais aujourd'hui, qu'ainsi « cela pouvait être prévu, et qu'il l'était par consé(]^ent de (( Dieu. Gomment concilier ces deux vérités qui semblent « d'abord contradictoires? Le tempérament est fort simple, « quoique délicat; c'est que le certain n'est pas le néces- « saire. Le certain est ce qui est, le nécessaire est ce qui ne « peut être autrement; ainsi le fptur contingent * est ce qui « sera, mais ce qui pourrait ne pas être. U sera, donc il « est certain; il pourrait ne pas être, donc il n*est pas

< H y avait dans la oo^ie, futur néeessaire. Ost évfdëliimeilt fiuur Mftltfiffitl qa'il faut lire, fana quoi le membre defhvaae aul- Yant « Il sera, dono U est certain, etc., s «aurait pas de leM*

« nécetswe. Je crois que cette digtinction lève toate la « difficulté; mais eUe est subtile, et tout le monde ne la « saisit pas.

« T&chons de la rendre plus sensible. Puisqu'il s'agit du « futur nécessaire, ce n'est point un nécessaire absolu qui « ne peut cesser ou commencer d'être> c'est un futur hypo- « thétique qui est tel en vertu de quelque condition ou « de quelque cause. Or, dans ce genre, je reconnais trois a sortes de nécessités : la mathématique, la physique et la « morale. La pécessité mathématique est ceUe dont le con- A traire io^lique contradiction. Dès que vous décrives un « triangle, il est nécessaire que les trois angles vaillent a deux droits. La nécessité physique est celle dont le oon- € tnûre r^i^ aux lois de la nature. Si vous jetei de c l'eau^forte sur de la limaille de fer, il est nécessaire qu'il K se fasse une fermentation. La nécessité morale est celle c dont le contraire r^ugne au caractère, aux passions, « aux iBoliaations actuelles d'un être libre. Si vous pré- € sentes un verre de vin à un ivrogne, il est nécessaire qu'il « le boive.

« Le principe de la nécessité mathéo^atique est qu'une « chose ne peut pas être et n'être pas en même temps. « Celui de la nécessité physique et morak, c'est qu'il n'y a « riea sans cause ou sans raison suffisante. Ainsi ces deux « sortes de nécessité ne sont pas proprement nécessité, ce « ne sont que des certitudes, fondées l'une sur la volonté de A Dieu qui a choisi les lois de la nature» et qui les conserve « ea vigueur, l'autre sur la volonté de Thomme qui »*agit « jamais que sur des motifs sensés ou déraisonnableai, mais « toujours en vue de ce qui lui paraîtie meilleur* Ce qu'on « appelle nécessité physiquement ou moralement est donc « nécessairement c(mtifigeiit ; car il en pourrait être au- € Irement.

« Je viens maintenant à tos propositions qui sont eoudiées « avec beaucoup de méthode, mais dont je trouve quelques- <c unes équivoques ou même fausses. J'accorde les deux « premières; mais la troisième demande une distinction. « Puisque Tâme est un être actif, c'est elle-même qui se « détermine et non la raison suffisante. Tout acte de Tâme « a sa cause efficiente qui est Tâme elle-même, et sa cause « finale qui est le motif en vertu duquel elle se détermine. « Or, ce motif est'encore intérieur à Tâme, car les objets du a dehors ne la meuvent point ; ils ne font naître chez elle « qu'une sensation, et c'est le plaisir ou la peine qu'elle « trouve dans cette sensation qui la sollicite à se déter- « miner. Dès lors, rien d'étranger ne détermine l'âme. « Toutes les déterminations tiennent de son fonds. Si elle « voulait par une impulsion intérieure ou par force, elle « voudrait sans vouloir, ce qui est absurde. Cela me paraît « important à établir, parce que, dans toute cette matière, « il faut une certaine précision dans les termes, sans (( laquelle on tombe infailliblement dans quelque précipice.

a J'admets les propositions IV, V, YI, Vil, et si vous Cl voulez la Vltl«, quoique ordinairement le mot de spon- « tanéité n'exprime que l'absence de toute impulsion étran- « gère. On fait une chose spontanément quand on la fait soi- « même sans être poussé ou forcé; mais n'importe... A « la IX«, la liberté suppose : l» le pouvoir d'agir; S^ le <c pouvoir de se déterminer de deux ou de plusieurs maa nières; 3*" la connaissance de ce qu'il y a de bon et de tt mauvais dans ces divers partis; 4» le choix d'un parti; « 5"" l'absence de toute contrainte. Je ne dis rien des pro- « positions X, XI, XU, XIII, mais je n'admets pas la XIV*, « que Faction suit nécessairement le dernier jugement de « l'âme, ou du moins j'y trouve une équivoque; car si vous « entendez par le dernier jugement de l'âme votre déter-

« mination même^ votre proposition est vraie. Mais elle ne « signifie autre chose qae l'action ^ et l'action de Tâme, « puisque l'âme n'agit qu'en se déterminant. Que si vous « entendez, comme il semble, par le dernier jugement, le « motif déterminant, celui qui, au moment de l'action, a « paru le plus fort, je dis que l'action ne suit pas infaillible- « ment ce motif, qu'il peut y avoir d'autres raisons incon- « nues qu'on se réserve à chercher et à examiner avant t que d'agir*. Que s'il faut agir de façon ou d'autre, ou « bien si vous regardez la suspension de Tacte comme une « détermination, et véritablement c'en est une, je dis quil « n'y a aucune nécessité, ni mathématique, ni physique <t d'agir, que c'est une simple nécessité morale dont le <t contraire n'implique point contradiction, et qui laisse « par conséquent subsister et le pouvoir d'agir et celui de « se déterminer d'une autre façon, et la connaissance des « bons et mauvais côtés de tous les partis, et le choix du « parti qu'on préfère et qui n'emporte point de contrainte. « Aussi une pareille action a toute la liberté qu'on peut « raisonnablement demander; car je ne vois pas ce que « l'on voudrait de plus. Serait-ce que l'agent, lors même « qu'il reconnaît la prépondérance des motifs, fût également « porté vers les partis opposés? Ce serak demander qu'il « trouvât égal aux autres le motif qu'il trouve le plus fort, «t Votre proposition XVII* est trop restreinte. La perfectt tion ne consiste pas seulement dans la perfection de l'en- « tendement, mais aussi dans celle de la volonté. Or, la « perfection de la volonté consiste en ce que les goûts, les « inclinations, les passions de l'âme, qu'on attribue à la a volonté, soient conformes à la raison et entièrement « subordonnés à l'entendement. Un voluptueux peut voir

* Il y avait dans la copie de cette lettre « suit infalUiblement, » et cela n'aurait pas de sens.

98 GHAPITiE CINQUIÈME.

« très-clairement et éyidemment les maux que lui cause « son goût pour les plaisirs^ mais ce goût est trop fort pour a le vaincre. Ce n'est pas son entendement qui est malade, « c'est sa volonté.

(( Proposition XIX. Le sentiment intérieur de la liberté a est la conscience que lorsque j'agis en vue du meilleur, « j'ai le pouvoir de suspendre l'acte ou d'agir autrement. Je m trouve chez moi ce pouvoir. Je le sens intimement, lors a même que les motifs les plus pressants m'engagent à agir « d'une certaine façon. Celui qui voit tout dans moi sait <i ayec certitude que je voudrai et ferai ce que j« trouverai « le meilleur, et il sait ce qui me paraîtra le meilleur; mais « il voit aussi que je pourrais vouloir et faire tout le coua traire, si je le trouvais meilleur.

« Proposition XX. L'opinion qu'on pourrait se déterminer a autrement vient de ce qu'on sçnt qu'on le peut.

« Proposition XXUI. La liberté d'indifférence , dans le « sens où l'on prend aujourd'hui ce mot, est une chimère <i fondée sur des suppositions impossibles d'un équilibre (( qui s'eût jamais eu lieu. Mais il y a une véritable liberté a d'indifférence qui consiste en ce que l'âme, de sa naa ture, n'est point déterminée, mais qu'elle se détermine « elle-même ainsi qu'elle le trouve bon.

« Proposition XXIV. Il y a des futurs contingents. La a nécessité morale et même physique ne sont point contt traires à la contingence, mais seulement à l'indétermic( nation qui est une idée abstraite, mais qui ne peut pas a être sans contradiction.

« Proposition XXVI. Chaque détermination de l'âme est a en son pouvoir, donc ses actions lui peuvent être impu- « tées. Elles sont volontaires, libres, exemptes de cona trainte, doQc dignes de louange ou de blâme, de peine ou « de récompense.

tt Voilà, mon cher monsieur^ ce que je pense au vrai sur « la liberté. Vous conviendrez, Je pense, que, dans cette « idée, la religion, la morale, etc., restent entières. Je ne « conviendrais pas de même que ce système soit dangereux, « et ne doive pas être proposé ouvertement. Quelque forts, « quelque justes que soient les motifs qui me portent, « j'allais dire qui me forcent à vous aimer tendrement, je <c vous assure pourtant que c'est avec une entière liberté et « même avec un plaisir extrême que je veux être, que je « suis et que je serai toujours * tt Votre, etc. »

Bonnet se hâta de remercier celui que, dans son naïf amour de la vérité, il appelait son bienfaiteur pour la lui avoir enseignée en rectifiant ses idées, et lui écrivit, le 31 juillet, la réponse suivante :

« Je suis si touché, monsieur, de la bonté avec laquelle « vous avez bien voulu répondre à mes questions que Je ne « trouve point de termes qui répondent à la vivacité de ma a reconnaissance; mais mon cœur vous est bien connu, et « cela me console de mon insuffisance à vous exprimer ce « qu'il sent. J'airelu plusieurs fois, monsieur, votre très- « instructive et très-consolante lettre avec un plaisir d'au- <( tant plus grand que la matière de la liberté me tracassait a beaucoup depuis quelque temps, non comme une question ce épineuse de la philosophie, mais comme une question ce qui touche immédiatement à la religion et à la pratique.

a II ne me resterait plus, pour n'avoir plus rien à désirer, «c que de vous proposer la question en termes plus simples < et plus précis que je ne l'avais fait : ce serait de savoir «c si les actions de l'homme sont une suite infaillible de sa « nature telle qu'il l'a reçue de son auteur et des cir-

< Mémoiret de Bonnet. Lettre ô.

a constances extérieures qui ne dépendent point de lui, ce tt qui détruirait Timputabilité; ou si, avec l'influence que a ces deux causes ont sur ses actions , on peut dire que <c rhomme y mette proprement du sien, ce qui le rendrait a comptable au sens étroit, d

Nous allons voir comment le savant correspondant acheva de dissiper les doutes de son jeune ami/ et de le mettre sur la route de la vérité.

CORRESPONrUNCB DB BONNET AVEC CRAMER. 101

(1747). Nouvelle correspondance de Bonnet avec Cramer au sujet de la liberté. — Réponse de celui-ci. — Nouvelle lettre à Cramer sur la (Mrescience divine et sur la liberté (1748). — Noufelle réponse de Cramer. — Controverse de Bonnet avec un incrédule qu'il contribue à ramener à la vérité. — • Mort de Cramer et chagrin de Charles Bonnet (1 752).

La correspondance commencée entre Bonnet et Cramer sur rimportant sujet de la liberté humaine n'en demeura pas là. Cramer prit plaisir à donner un nouvel aliment à Tesprit d'analyse des jeunes philosophes en leur proposant quelques nouvelles questions du même genre. Bonnet fut chargé par ses condisciples d'y répondre; il le fit avec talent et intelligence dans un autre petit écrit qui se trouve inséré dans la sixième lettre de ses Mémoires inédits. Dans cette seconde correspondance il fait preuve de nouvelles études, de méditations plus sérieuses et d'une sagacité véritable dans la recherche de la vérité. Il lui restait pourtant quelques doutes, mais son ami était toujours là pour lui répondre. Ce fut alors que, frappé de l'idée que l'homme devait être essentiellement libre pour accomplir les desseins de Dieu, il lui écrivit plusieurs lettres pour l'entretenir de la destinée future de l'âme par rapport aux récompenses et aux peines qui lui sont réservées. Ce fut dans cet esprit qu'il lui adressa la lettre suivante :

« 20 octobre 1747.

« Je trouve au dedans de moi un sentiment qui s'élève « avec force contre la nécessité. C'est donc principalement < à l'approbation que l'âme donne à ses déterminations que

« nous devons nous arrêter. Cette approbation est volon- « taire^ j'en conviens, mais elle dépend absolument de la « position où chaque homme se trouve placé par le Gréa- « teur. Je ne saurais concilier cela avec la doctrine de Tim- « pulabilité. Je ne vois pas pourcpioi un homme éprouverait <t un mal à l'occasion de l'approbation qu'il aurait donnée à <c une chose qu'il ne dépendrait pas de lui de voir sous un a autre point de vue. Je dis ceci par rapport aux peines à c( venir. Comment un débauché qui a toiijours regardé la « débauche comme son meilleur, pourrait-il être puni pour <( s'y être livré? Vous me répondrez peut-être, monsieur, ce « que je me réponds toutes les fois que je me fais cette « difficulté. C'est que ce débauché entrait dans le plan gé- « néral du meilleur et que les peines de la vie à venir série viront à le ramener à l'ordre. Mais cette réponse vous c( satisfait-elle parfaitement? L'Écriture nous ordonne de « confesser à Dieu nos péchés et de lui en demander par- « don; mais, selon la réponse en question, confesser à Dieu (( un péché, c'est lui confesser qu'on n'a que cinq pieds et « qu'on n'en a pas six. Et puis nous devons demander par- « don des péchés que nous ne commettons plus. Eh ! quelle « suite des péchés qu'on ne commet plus peuvent-ils avoir « dans la vie à venir? Vous me faisiez l'honneur de m'écrire, « monsieur, que lors même qu'on admettrait que l'action « suit nécessairement le dernier jugement de l'âme, il y « aurait toujours lieu à Timputabilité, parce que, ditesce vous, l'âme a voulu une action, elle l'a aimée, et qu elle « ne répond que de sa volonté. Je penserais de même si (( l'imputabilité ne consistait qu'à dire que Pierre est l'auc( teur d'une action et non pas Jacques, et cela sans autre u suite; mais la chose est bien différente. Pierre est auteur u d'une mauvaise action, donc il doit être puni; Jacques est « auteur d'une bonne action, donc il doit être récompensé.

CORRESPONDANCE DE BONNET AVEC CRAMER. lOS

« Voilà le langage de la révélation et le système reçu. Mais « consentons pour un moment à ne pas prendre rÉcriture c( à la lettre^ et à la regarder comme une allégorie du phitt losophique^ toutes ces difficultés perdent beaucoup de leur « force. Les lois naturelles et positives n'en seront plus proa prement : ce seront de simples motifs de déterminations; <K les peines et les récompenses prendront aussi une autre « forme, les premières seront un moindre bonheur, ou, « si Ton vent, un malheur, à l'occasion d'une moindre « perfection ; et cette perfection sera celle de Tentendement. « Car je ne vois pas qu*il y ait une perfection de la volonté ; « il me semble que ht volonté dépend toujours de Tenten- « dcment. Si celui-ci a toujours été bien réglé, qu'il ait toute jours su distinguer le vrai bien de l'apparent, la volonté « aura toujours suivi cette perfection. Vous êtes, monsieur, « du sentiment contraire, et vous me faisiez remarquer tf qu'un ivrogne sait bien qu'il fait mai en se livrant à la « IMsson , et que c'est par conséquent sa volonté qui est «""Walade et non son entendement. Mais il suffit que cette « dernière faculté lui ait représenté la boisson comme son « bien actuel. Cependant je ne décide pas et je soumets cela « comme tout le reste à vos réflexions.

« Je reviens à la révélation prise comme une allégorie du « système philosophique; je ne saurais m'y faire. Je con- « viens néanmoins que, par rapport à la pratique, un esprit CL philosophe pourrait s'en accommoder. Je sais, dira-t-il> « que je puis parvenir au bonheur : ce bonheur ne se trouve « qu*en suivant les déterminations de la raison soutenue « des lumières de la révélation ; donc je dois m'y conformer « et il est en mon pouvoir de le faire. Je suis ainsi plus par- « fait qu'un autre; celte perfection, à la vérité, ne vient « point de moi, elle dépend de la place que je devais oca cuper dans le système. Mais qu'importe ! ne suis-je pas

a sensible au plaisir d'être né bien fait plutôt que bossu ^ ! » On distingue au milieu des obscurités de cette lettre une vague tendance au fatalisme dans un esprit jeune encore et incertain de ce qu'il devait penser sur d'aussi graves questions.

Cramer répondit le 25 novembre de la même année en rectifiant ce qui restait à son jeune ami d'inclination vers la doctrine de la nécessité.

« Votre difficulté est à présent de concilier le j^i&cipe de a nos déterminations qui est le choix du meilleur avec l'im- « putabilité. Mais vous ne définissez point ce que fous en- (( tendez par ce mot. L'usage ordinaire est de désigner par « là la part que quelqu'un a dans une action qui fait qu'on la (( lui impute^ c'est-à-dire qu'on la met sur son compte^ « qu'on l'en rend responsable^ qu'on le fait garant des suites, « qu'on lui demande des dédommagements, etc.» etc. Or (c tout cela n'est point changé, parce que cette personne a en agissant a cru choisir son mieux; et s'il est néceioaire a pour le bien de la société et pour telle autre raison fondée « en sagesse que vous voudrez imaginer que quelqu'un soit c( puni pour cette action, n'est-ce pas sur celui à qui on « peut l'imputer que doit tomber la punition? Je vais m'oua vrir entièrement à vous sur cet article. Des peines : il y en (( a de deux sortes : les peines naturelles qui sont une suite a naturelle du mal qui de soi-même produit le mal; ainsi « le mal naturel de l'intempérance, c'est le mal d'esto- « mac, etc. Ces peines vont beaucoup plus loin qu'on ne «t pense et peuvent s'étendre jusqu'à l'autre vie, comme vous a le verrez bientôt. L'autre sorte de peines sont les peines a arbitraires infligées par un supérieur à l'occasion du mal « moral qu'il a commis. Il me semble et je crois fermement

* Mémoires inèd'as de Bonnet. LcUre 7.

« qu'un supérieur bon et sage ne peut avoir que trois mo- « tifs qui puissent l'engager à faire usage de ces peines : « 1» la correction du pécheur, c'est ce que font les pères <c en châtiant leurs enfants; 2» l'exemple, c'est le but de « toutes les peines non capitales infligées par le magistrat; « 3® le bien de la société dont on est quelquefois obligé a de retrancher des sujets mauvais et incorrigibles. C'est c( la lin des peines capitales et des prisons perpétuelles. Ne « trouvez-vous pas avec moi que ces trois motifs peuvent « avoir lieu lors même qu'on supposerait (ce que je n'ad- « mets pas) que l'action suit nécessairement la dernière « détermination de l'entendement? Je sais que quelques a jurisconsuKes et la plupart des théologiens, aux trois « motifs que je viens de vous proposer, en ajoutent un « quatrième qu'ils appellent la justice vindicative et qu'ils « font valoir en disant que c'est la nécessité ou la eonve- « nance de venger la majesté des lois violées. Mais pour moi, « j'avoue que je ne reconnais point cette sorte de justice; « dans mon idée la justice n*est que la sage bonté dirigée <c par la sagesse; et je ne trouve aucune bonté et aucune <c sagesse à venger la majesté des lois violées, si ce n'est « autant que cela est renfermé dans les motifs de la corci rection et de l'exemple. Jugeons-en par les idées que « nous avons de l'humanité. On nous apprend à détester la « vengeance; si un homme sage est autorisé en quelques oc- « casions à montrer du ressentiment des insultes qu'on lui « a faites, c'est uniquement pour s'empêcher d'y être exposé a par la suite et pour apprendre à tous qu'on ne l'insultera « pas impunément. Et l'on voudrait supposer en Dieu, dans a l'Être infiniment bon, infiniment supérieur aux vains ef* n forts des hommes, un esprit de vengeance, une sorte de « satisfaction qu'il goûte quand il veut la punition de ceux « qui l'ont outragé! C'est en faire un être faible et pas^

« sionfié. Pour moi, je m'en fais une idée si différente que « je crois qu'il emploie fort peu de châtiments arbitraires « et presque toujours les peines naturelles suffisent. Pré- « sentement, il me paraît, en relisant votre lettre, que ce « qui TOUS semble défectueux dans mes idées, c'est qu'elles (a ne donnent point de raison de la justice vindicative que « vous me paraissez entendre sous le nom d'imputabilité. a Je conviens, monsieur» qu'elles ne vont point là, et je pense « qu*aucun système raisonnable n'y peut, n'y doit aller. « Celui de la liberté la plus indifférente ne réussit pas mieux « ici que celui de la liberté déterminée, ainsi je ne vois pas m ce que vous en pourriez conclure.

« Je ne vois pas, dites-vous, pourquoi un homme éprou- « verait un mal à l'occasion de l'approbation qu'il aurait ¥ donnée à une chose quil ne dépendait pas de lui de voir a autrement! Réponse • Si ce mal est une peine naturelle, c< vous voyez pourquoi il éprouve le mal; si c'est une peine « arbitraire, mais corrective, vous voyez encore pourquoi, « si c'est pour l'exemple qu'on le fait soufl'rir, le juge est m excusé aux yeux du public, mais il faut encore Texcuser « aux yeux du patient. La peine serait injuste si l'approba* « tion qu'il a donnée au mal était forcée, ou une suite d'une « ignorance invincible. Mais, hors de là, peut-il dire qu'il « n'a pas dépendu de lui de voir la chose autrement ? N'a- « t-il pas péché en préférant une satisfaction sensuelle et « momentanée à un bien plus noble et plus durable, préfé- «L rence qu'il dépendait de lui de ne donner pas? Car les tt motifs de part et d'autre se sont présentés à son esprit. « 11 a vu clairement que les uns étaient plus sages, plus a honnêtes, plus avantageux même en balançant l'avenir « avec le présent. Mais il a cédé lâchement aux autres, « parce qu'ils étaient plus forts, parce qu'ils annonçaient a un plaisir présent et soudain.

CORRESPONDAIfCE DE 60NXBT AVEC CRAMER. 107

« Nous devons demander pardon à Dieu de nos péchés, « parce que nous devons reconnaître que nous avons mal « (ail, sans quoi nous ne ferons pas mieui à Favenir, et m cette confession, nous retraçant vivement notre foute, est « un bon motif pour n'y plus retomber.

« Je crois que des péchés qu'on ne commet plus, et dont « on a perdu le goût et Fhabitude » sont pardonnes. Car je « vous avoue que je crois que les peines de la vie à venir « ne sont que correctives, ou tout au plus pour Texemple, « et que la plupart sercmt des peines naturelles. Un dé- « bauché, mort dans l'habitude de la débauche, ne peut « entrer au paradis, où il n'aurait aucun plaisir, et où il a tremblerait l'harmonie qui doit régner dans cette société « céleste. Il sera donc privé de ce bonheur, et cependant il « en aura quelque idée. Quels remords ne doit41 pas tt éprouver? Quel ver rongeur ne doit*il pas sralir? Voilà « une peine naturelle, qui peut insensiblement agir sur son « cœur, le changer, le régénérer, et le rendre digne du « paradis. Et alors le meilleur des pères lui en fermerait-il « les portes? Je ne regarde point l'Écriture comme une (c allégorie; je ne vois pas même comment cette idée vous a est venue dans l'esprit par ce que je vous av»6 éerit. « Mais je crois qu'on peut interpréter certaines expressions n du même livre, et toujours par les notêmes règles du bon « sens et ûe la raison. Ce ne serait guère qu'une dispute de a mots, de savoir si l'on doit attribuer la perfection à la « volonté. Msûs, au moins, vous ne merez pas qu'il n'y ait « dans l'âme la raison et les passions. C'est ce que l'Écri- « ture appelle l'Esprit et la chair, et que les platoniciens « nommaient l'âme supérieure et l'âme inférieure» L'une « nous présente les choses telles qu'elles sont en elles- « mêmes, avec leurs suites naturelles, les biens et les maui « qui les accompagnent. Les passions nous représentent les

«c mêmes choses voilées de seosattons^ de beautés et de lai- « deurs, souvent même chimériques, toujours sensibles^ et « par conséquent confuses^ mais Tiyes. La perfection de la « volonté, ou plutôt celle de l'homme^ sera de donner <c constamment la préférence aux motifs de la raison sur a ceux de la passion. Et c'est à nous inspirer cette heureuse a habitude^ que nous devons travailler sans relâche^ et que «c nous peuvent servir également tous les biens et tous les « maux que nous éprouvons, lorsque nous savons faire un a bon usage de notre liberté ! car c'est là sa principale des- « tination. ie conviens que la Providence a plus favorisé les tt uns que les autres^ en leur donnant de naissance une raic( son plus forte et un tempérament plus docile. Mais elle (( n'a fait injustice à personne^ et la raison de cette diver- « sité^ est la beauté qui en résulte dans le système général; « et le bon sens, d'accord avec les Écritures, nous crie que « chacun sera jugé suivant ses forces^ et sur l'usage qu'il « aura fait de ce qu'il aura reçu. Il me semble que cela est « toujours le même dans tous les systèmes, et qu'il conduit a toujours à aimer et admirer notre Créateur. Conclusion à (( laquelle je sais que vous vous arrêterez très-volontiers. i» On ne saurait trop estimer le rare bon sens et la rectitude de jugement qui régnent dans cette lettre, suffisante à elle seule pour résoudre de grandes difticultés. L'intérêt que prit notre philosophe à cette correspondance fut cause de nouvelles lettres sur le même sujet, le libre arbitre. Il lui restait un doute. Puisque Dieu connaît foutes nos actions d'avance, n'arrive-t-il point qu'il peut ou veut agir sur nous pour nous communiquer ses ^âces, et par là nous préparer au bien; ou, en d'autres termes, Dieu ne nous favorise4-il pas quelquefois par l'inspiratioa de sa grâce, n'en résulte-t-il pas une faveur, un choix pour quelquesuns, plutôt que pour d'autres? « Aussi, dit-il, que de mit-

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