‹ Charles Bonnet, philosophe et naturalisteChapitre 57 sur 126 · NOUVELLE LETTRE A CRAMER · texte numérisé non relu

NOUVELLE LETTRE A CRAMER

iers de volumes n'a-t^Nt pas écrits sur ce sujet au grand préjudice de la raison y et souvent de la religion! » CeUç réflexion qu'il se faisait à lui-même fut l'occasion de la lettre suivante, qu'il écrivit au même Cramer au commencement de janvier 1748 :

« Gomme les vœux que je fais, monsieur, pour votre con- (i servation, sont des vœux quotidiens, un renouvellement tt d'année est pour moi à cet égard une circonstance assez a indifférente, aussi n'en proflterai-je aujourd'hui ({ue pour « me rappeler qu'il y a dix ans que je jouis de votre amitié* « C'est un petit jubilé que je fête avec un extrême plaisir, « et je suis très-assuré qu'il ne tiendra ni à vous, ni à moi tt que je ne le célèbre encore longtemps. Agréez, je vous « prie, que je vous fasse mille très-humbles remerçîments tt de l'excellente réponse que vous avez eu la bonté de faire <( à mes dernières questions sur la liberté. Je n'ai point de « termes assez forts pour vous exprimer combien j'ai été «c touché de votre complaisance, et à quel point j'ai goûté (( toutes vos idées. Je conçois à présent comment on peut <i concilier la théorie du plan général du meilleur avec u notre liberté; mais il me vient là-dessus une question a également importante et difficile; c'est de savoir si toutes ik nos déterminations suivent naturellement de la place que <( nous occupons dans le système, ou si Dieu n'agit pas « quelquefois d'une manière particulière sur notre enten- « dément, en sorte qu'il change quelques-unes de nos dé- « terminations , ou qu'il en fasse naître de nouvelles? J'étt tends encore cette question à tous les événements, soit i( physiques, soit moraux. Sont-ils tous également une suite <c de l'ordre préétabli, ou n'y aurait-il pas des cas que Dieu « aurait prévus, dans lesquels il se serait réservé d'inter- « venir immédiatement? Je n'entends point parler ici des a miracles. En un mot, y a-t-il une Providence particulière

« qui soit^ pour ainsi dire^ le complémeDtde la Pro?idonce « générale? Ebûû qu'est-ce que la grâce et l'action de Dieu « sur Doscceurs?

«c Pardonnez-nioi, monsieur, la liberté que je prends de « vous interroger ainsi sur diverses matières; mais à me- « sure que vos bontés pour moi augmentent^ ma curiosité « eu devient plus agissante et pkis vive. Je crains seulement « qu'elle ne vous paraisse indiscrète. Si cela arrive , je « ccmsens roonsietif , que vous m'en punissiez en ne la « satisfaisant qu'en partie, i»

On voit que le jeune ami de Cramer lui demandait tout simplement la solution des problèmes les plus élevés et les plus redoutables de la philosopbie et de la théologie, et hm de ceui qui ont le plus embarrassé les penseurs depuis les temps les plus reculés. Cependant le bon Cramer ne va pas laisser son élève sans essayer de dissiper ses doutes, et avec son rare bon sens et son désir de trouver la vérité, il va lui fedre une des meilleures réponses que l'on puisse lire sur ce grand sujet.

€ Paris, 35 janvier 17^ « Je suis toujours également sensible, mon cher mona sieur, aux vœux que vous voulez bien faire pour moi. « Ce sont des marques d'amitié qui me sont infhiiment préce cieuses et auxquelles je tâche de répondre en faisant de « mon côté les vœux les plus sincères et les plus vifs pour a votre bonheur. J'espère avec beaucoup de confiance qu'ils « seront exaucés , puisque Dieu vous a donné ce qui est le a plus propre à vous conduire au vrai bonheur, je veux dire

tt la raison, la sagesse, la modération

« La question que vous me faites présentement me parait « plus difficile et moins importante. Je dis moins impor- « tante parce qu^il me paraît assez inutile, pour régler « notre conduite, de savoir si Dieu agit quelquefois d'une

RÉMN8I DE CRANEli. 1 1 1

« manière pnrtlailièt*e gur notre entendement, etc. Je ne * « erois même pas que cela ait une utilité sensible pour ap* « précier on combattre quelque doo^ne importante. Mais « la question est difficile, faute de principes pour la dédder tt sûrement.

< La raison, laisse h ejHe-même, ne nous apprend autre « chose a^ec quelque évidence sinon qu'il est possible à « Dieu d'agir sur l'esprit et sur le cœur des bommes. On « ne peut contester ee principe. J'syoute qu'il est entrème- « ment'Traisemblable qu'il n'agit sur le cœur que par son « action snr l'entendement. Car il ne force point la Yotonté « pour la diriger au mal, il en serait Fauteur; ni pour la « diriger au bien, l'homme en ce cas serait sans vertu, sans « mérite. Mais i( peut présenter à l'esprit des motifs, faire « naitre des circonstances eitérieures, etc. La question est « de savoir s'il le fait réellement. S'il le foit, un philosophe « n'hésitera point à dire que c'est un noirade, insensibfte à « la vérité et sans éclat, mais aussi vrai miracle que le « transport d'une montagne puisque c'est également trou- « Mer et déranger l'ordre de la nature. De là ne poumiit^on € pas eonclure avec quelque probabilité que cela n'arrive « point. En effet, nous voyous futilité des miracles éela- « tants. Cost pour manifester sa puissance, autoriser ses « envoyés, pour établir la vérité d'une religion nouvelle que « Dieu op^e de grands miracles. Mais quel serait l'usage « de ces petits miracles incognito, si l'on peut parler ainsi? « Je ne le sais pas. Dieu peut sans doute, ayant tout prévu, « si bien arranger sa madiine, si bien adapter les mouve- « mmi» d0s corps aui détermmalions des esprits, qm tout « ee qu'il pourrait faire par sa puissance immédiate se ftsse . « également par les «eules forces de la nature. Je ne ret ^de pas ceci comme démontré, mais j'ai une telle idée .« d^ la puîisanee et de la sagesse de Dieu que je crois fer-

« mement que cela lui est possible. Et s'il est possible^ la c< même raison qui l'empêche de prodiguer les miracles, * a Tempêche aussi d'employer sa puissance immédiate dans ft le cas où l'ordination des corps et des esprits ne pourrait c( suffire. Je vais même jusqu'à croire que nous regardons (( souvent comme miraculeux ce qui ne Test pas, en s'en c( tenant à la définition philosophique du miracle, d'un effet (( qui n'est pas dans Tordre de la nature. J'éclaircirai ce que c( je veux dire par un exemple : prenons la destruction tt de Sodome. Ne se peut-il faire que Dieu ayant prévu les a abominations de ce peuple et arrêté le moment oii il a voudrait en tirer vengeance, ait préparé dès la fondatiou tt du monde une vaste caverne pleine de soufre et de bitume « sous cette ville infâme? qu'il ait ainsi disposé les choses, « qu'au moment précis marqué par sa justice, un caillou, c( ébranlé par quelque cause naturelle, soit tombé sur un « autre caillou et en ait tiré une étincelle qui a mis le feu « à la mine qui a produit ce terrible événement? Le fait, en « supposant qu'il se soit passé ainsi, n'est pas un miracle. « Cependant le doigt de Dieu et la justice vengeresse ne s'y «montrent pas moins. Un vrai philosophe l'y reconnaît « également, puisqu'en Dieu, le présent, le passé et Ta- « venir ne sont qu'une même chose. Mais peut-être que le « peuple ne sentirait pas cela si vivement, si on ne lui re- « présente Dieu irrité faisant pleuvoir le feu et le soufre a sur Sodome. Ainsi, vulgairement parlant, je crois qu'il « est bon de prendre Dieu comme auteur immédiat de bien « des choses qu'il exécute probablement par les causes se- « condes. Ce discours tend à l'édification et ne peut être tt taxé de fausseté puisque c'est toujours à Dieu, comme à « son auteur, qu'il faut rapporter ce qui se fait de bien dans ï( le monde. Je ne voudrais pas non plus conserver le nom a de Providence particulière pour exprimer des effets im-

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« médiats de la main de Dieu. La Proyidence particulière f( est le soin que Dieu prend des particuliers^ soit quil les « conserre et les gouyeme par sa Yolonté immédiate^ solC « qu'il le fasse en vertu de Tordre infiniment sage et beau « qu'il a établi. Quant aux effets de la grâce^ la raison « seule ne les connut points du moins ceux de la grâce « intérieure qui opère sur les coeurs sans aucun agent du « dehors. Pour les grâces extérieures, on les voit multin pti^s, diversifiées et répétées à Tinfini. Je laisse aux a tiiéologiens à examiner ce que la révélation nous apprend « sur ce sujet , et on ne peut point le réduire aux idées « philosophiques en donnant une interprétation judicieuse « à deç expressions convenables au peuple. Je ne vous dis a rien non plus du but de la prière dans ce système ; vous « le voyez, du reste, il en faut finir *.»

A cette remarquable lettre Bonnet ajoute les réflexions suivantes sur les disputes inutiles et le tort qu'elles font aux vrais sentiments religieux.

« Si les théologiens des différentes communions qui se sont tant occupés de la grâce et du concours de Dieu^ avaient porté dans l'examen de ces grandes matières la même sagesse^ la même modération^ le même esprit philosophique qui brillent dans cette excellente lettre de M. €ramer^ nous n'aurions pas à reprocher au plus grand nombre des écarts qui sont l'opprobre de la raison humaine et qui obscurciraient la majesté de la religion^ si elle pouvait jamais être obscurcie par les sottises des hommes. Ce n'est pas la religion qui a enfanté ces querelles dogmatiques qui font rougir le bon sens. Nous ne confondons pas la religion avec la scolastique. Celle-ci est contentieuse, guerrière, barbare. Celle-là est douce, aimable, pacifique. L'une perfectionne

■ Mémoires inédits de Bonnet, lettre 7*.

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le coeur en édatraot TeBprit, l'autre gâta à la fois Teiprit et le cœur *• »

On peut dire que cette correspondance exerça une in* fluence bienfsdsante sur toutes les pensées du jeune Charles Bonnet. A dater de ce moment il rectifia ses idées, suivit celles de Leibnitz sur Dieu et sur le libre arbitre, et conserva jusqu'à la an de sa vie son attachement à cette noble et sage doctrine dont les principes se retrouvent dans la Contêm^ platiim de la Nature et dans la Palingénèêie,

Vers le même temps il donna une nouvelle preuve de la droiture de ses intentk)a8 et de son véritable amour pour la vérité, et fit voir qu'il n'est pas toujours exact de dire que les discussions soient inutiles.

Elles le sont effectivement lorsque chacune des deux parties n'a pour but que de faire briller son esfNrit ou son savoir, mais elles cessent de l'être lorsqu'elles sont toutes deux animées d'un réel amour du bien. Un de ses amis, savant distingué dans les mathématiques, avait puisé dans cette science» étudiée trop exclusivement, une tendance déclarée vers l'athéisme. Honnête homme d'ailleurs et parfaitement honorable, quant à la conduite privée il se retran*chait dans cette triste négative sans vouloir rien entendre qui pût l'en faire sortir* Bonnet entreprit de l'éclairer sur son erreur et lui écrivit plusieurs lettres; mais se défiant de ses propres forces, et craignant de se servir d'armes trop incertaines pour attaquer un système aussi dangereux» il communiqua son embarras à un de ses anciens maîtres* M. Calandrini, qui, bien que mathématicien et géomètre lui-même, n'en était pas moins un philosophe fort religieux et excellent chrétien. Celui-ci, tout en déclinant fort modeiH tement la mission que lui donnait son élève, lui répondit

* Mémoireu de Bonnet^ Itittre 7*.

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