VUES SUR LE MÉCANISME DE LA PENSÉE
de percer un mystère que Dieu a jugé convenable de nous cacher^ un mystère qui a échappé aux Aristote, aux Platon, aux Descartes; aussi n'a-t*il énoncé que ses conjectures. Quoi quil en soit, et quel que soit le siège de Tftme, si nous devons l'ignorer, nous pouvons connaître du moins ses fonctions, et les conséquences pratiques de cette connaissance demeurent les mêmes. L'âme, entièrement différente et distincte du corps par sa nature même, et dont les propriétés essentielles sont opposées à celles des corps, l'âme se modifie d'après les modifications même que peut subir à chaque instant les cerveau, et réagit immédiatement sur les organes du corps ; ce sont là des effets que nous pouvons vérifier à chaque instant sur nous-mêmes, et qui ne lais^ sent point de doute ; effets dont les causes primitives nous échappent, mais qui se manifestent néanmoins continuellement sous nos yeux. En voici une preuve palpable : que notre cerveau soit animé par une liqueur excitante, à Tinstant nous éprouvons une sensation très-particulière produite par ce nouvel agent matériel, et qui, nous donnant des moyens nouveaux , nous permet d'exécuter^ sans effort, des opérations compliquées de l'esprit. S'agit-il d'une conversation, nous frissons les idées plus promptement et en plus grand nombre ; nous les trouvons plus brillantes et plus colorées; s'agit-il d'un calcul, d'une combinaison, d'un exercice de mémoire, nous le faisons avec plus de facilité; mais que notre cerveau soit au contraire sous Tempire de rivresse, de la fatigue, ou du besoin du sommeil, nous voilà incapables de tout effort intellectuel; l'âme est comme endormie ; les sensations épuisées ne lui arrivent plus qu'imparfaitement et ne contribuent que faiblement à l'exciter.
D'après ces données, on peut facilement se rendre compte des opérations de l'âme. Les facultés sont l^^i produits de l'activité de celle-ci. Les sensations diveises font naître dans
Dotre cerveau les différentes idées ; ces idées se conservent et se reproduisent. De là la ménaoire et l'imagination. L'homme compose ses différentes idées^ par suite de la faculté qu'il possède de connaître, de discerner les objets; il s'arrête à certaines idées plus volontiers qu'à d'autres. De là l'attention, la réflexion, le jugement, le raisonnement. S'il embrasse d'un coup d'œil un assez grand nombre d'idées, il crée alors des catégories ou idées générales, des collections, des genres , des espèces. De là le langage, qui n'est autre chose que Tbabitude de reconnaître et de désigner les objets par des sons. Le langage s'est formé par suite du besoin d'associer ces idées et de les représenter aui yeux. U facilite leur rappel en multipliant les liens qui les unissent entre elles. Le simple son, la simple vue d'un mot suffit pour peindre à l'imagination une foule d'idées qui se groupent aussitôt et produisent un ensemble. Le langage est tellement lié au perfectionnement de nos facultés que la perfection du langage est toujours en rapport direct avec le degré de culture des esprits et avec le degré de civilisation d'un peuple ; aussi Toit-on que les langues des nations les plus barbares sont aussi les plus pauvres en expressions : telles sont celles de diverses contrées de l'Amérique du Sud, dont parle la Condamine. Ces langues manquent absolument de termes pour exprinier les idées abstraites, telles que celles de temps, d'espace; leur arithmétique ne va pas au delà du nombre trois ^ Cependant Bonnet n'attribue pas la formation du langage exclusivement à l'honmie; car il admet que Dieu, en créant le premier homme, lui désigna chacun des êtres animés en l'appelant par son nom*.
' Bonnet. Essai de psychologie, chap. xvii. ' Ibid., chap. xvni.