‹ Charles Bonnet, philosophe et naturalisteChapitre 62 sur 126 · VUES SUR LE MÉCANISME DE LA PENSÉE · texte numérisé non relu

VUES SUR LE MÉCANISME DE LA PENSÉE

Dans l'Essai de psychologie, cherchaot à expliquer la formation de nos idées, il attribue celle de la Divinité à là recherche que nous faisons toujours d'une cause que nous éprouvons le besoin d'attribuer aux effets dt>nt nous sommes les témoins. Dès l'origine des sociétés, nous avons dû nous imaginer une cause principale et unique de tous les phénomènes que nous apercevions autour de nous. Comme il est impossible qu'une série d'effets soit infinie^ il doit toujours y avoir, avant le premier de tous, une cause qui l'a précédé. L'univers est un immense effet dont Dieu nous représente la cause nécessaire et existante par elle-même. Dieu explique l'univers, comme aussi l'univers suppose nécessairement Dieu.

« L'homme raisonnable, dit-il, se borne à apprendre, par la contemplation des faits, que l'être existant par soi est nécessairement puissant, sage et bon, c'est-à-dire qu'il a toute la puissance, toute la sagesse et toute la bonté possibles. Il voit jaillir de ces attributs divins les sources inépuisables de son bonheur, et, pénétré d'amour, de joie et de reconnaissance, il adore la bonté ineffable qui l'a créé. Mais la curiosité du demi-philosophe s'irrite facilement. Elle est accoutumée à oser. Que faisait l'être nécessaire avant qu'il créât ? Comment a-t-il créé ? Quelle est la nature de sa durée? Comment aperçoit-il la succession? Questions aussi impertinentes que dangereuses et qui n'occuperont jamais un sage. L'athée qui nous reproche que, pour expliquer le monde, nous recourons à un être beaucoup plus merveilleux et plus incompréhensible que le monde, a-t-il oublié que le cerveau de l'horloger est beaucoup plus incompréhensible que la montre? Mais la montre qui se formerait par le mouvement fortuit de quelques morceaux d'acier ou de cuivre serait-elle plus facile à concevoir que le cerveau de riiorloger? Nous avons, dans l'horloger, la

cause naturelle de l'existence de la montre. Il est vrai que cette cause a des obscurités. En est-elle moins certaine? et où est la cause dont nous coiM^evons nettement l'action, la nature? Niera-t-on, pour cela, qu'il y ait des causes? Ce serait nier sa propre action. Nous n'accumulons point les merveilles; il n'est proprement ici qu'une merveille, mais qui absorbe toute conception* La réalité de l'univers n'a ricA ajouté à Tidée de Tunivers; s'il nous était permis de *voir dans l'entendement de l'ouvrier, nous ne regarderions pas l'ouvrage *. »

£n parlant du langage. Bonnet semble le considérer comme formé par l'industrie de Tbomme, en un mot, comme inventé; un peu plus loin, il semble cependant ad^ mettre que Dieu en a du moins donné la première idée lors de la création du premier homme; car il rappelle que Dieu, en le créant, lui enseigna à nommer tous les animaux chacun par leur nom'. Mais dans l'hypothèse si souvent controversée de l'invention des langues, on peut du moins supposer que Dieu donna la première idée du langage parlé dès l'origine de la société primitive, et que l'homme, une fois instruit par son créateur des idées fondamentales, a développé cet instinct nouveau comme U a développé tous ceux qui lui ont été donnés. C'est là du moins ce qu'on peut inférer de la double explication de Bonnet.

En analysant, comme il Ta fait, les fonctions du cerveau^ Bonnet a surtout voulu bien établir que le philosophe ne peut connaître que des effets généraux et les signaler à l'observation ; la philosophie est autant une science de faits que de raisonnements. Les effets généraux, déterminés et

* Essai de psychologie, chap. Lv.

' Ibid,^ chap. ivui.

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ealculéfl par noys avec exactitude^ doivent suffire à notre curiosité; ils nous représentent les lois de la nature. Qu'importe alors que les causes nous demeurent cachées? Qu'avoQS-nous besoin de savoir, hormis ce qui nous sert à' Taccompiissement de notre destinée, et quelle peut être celle-ci, si ce n'est le bien dans la limite de nos faibles ressources ! Nous savons, et c'est assez, que nous sommes créés par un^ Dieu souverainement bon, souverainement sage» que nous possédons en nous un prindpe qui doit nous survivre, que nous sommes nés pour la vertu, pour le bonheur, en tant que la vertu le donne, ou que la bonté de Dieu juge convenable de nous l'accorder : c'est là le seul objet possible de la philosophie.

Nous avons considéré ici l'esprit ^néral plutôt que les détails de ce remarquable traité sans nous arrêter sur des questions particulières qui y ont été cependant discutées avec une rare sagacité, comme la réfutation de l'idéalisme etagéré du philosophe BedLeley, qui poussait le spiritualisme au point de nier l'existence même des corps, la question de Tâme des bêtes^ et d'autres non moins inté«ressantes qui ont été examinées avec infiniment de logique et de réserve en même temps* Bonnet s'y est aussi beaucoup occupé de la liberté des actions humaines, qu'il admet en principe comme une force de l'âme et un des plus beaux privilèges de l'être pensant. Nous retrouverons cette importante discussion quand nous aurons à parler d'un autre ouvrage important, VEssai analytique sur les facultés de tàme.

La seconde partie de TEssai de psychologie est consacrée à Texamen pratique de Futilité que Ton peut retirer des principes émis dans la première^ et c'est ici qu'on ne saurait trop rendre justice à ce grand travail. Après avoir analysé les éléments constitutifs de notre être physique et

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moral, le philosophe en tire les coiiséquepces les plus importantes pour le perfectionnement de l'homme. Gomme Plalon montrait dans un de ses dialogues que la vertu pouvait être enseignée. Bonnet montre ici que la bonne direction de Tâme doit être le but constant de la morale. L'âme est essentiellement active et^ par sa constitution même, se dirige vers ce qu'elle croit être un but digne de ses efforts. C'est là un phénomène général qui peut s'observer dans rhomme dès son enfance. Cette activité dont il sent le besoin peut produire de bons ou de mauvais effets, suivant qu'elle est bien ou mal inspirée et suivant la nature des objets auxquels elle s'applique. L'éducation doit donc être le principal objet du soin des moralistes. Tout l'art de l'éducation, comme celui de gouverner les honunes, consiste à diriger cette activité, à la retenir dans de certaines limites et, en modérant son action, à prévenir ses écarts. 11 existe dans l'homme un penchant naturel à reproduire plusieurs fois les mêmes actes. Ce penchant, que nous nommons habitude, n'est autre chose qu'une série de mouvements souvent imprimés aux mêmes libres du cerveau, et qui, se manifestant à l'âme, excitant des idées, puis les actes qui en sont la suite. L'habitude entre pour une grande part dans nos actions; elle peut être aidée et fortifiée dans l'exercice du bien comme dans celui du mal. Ce penchant, intimement lié à la série de nos actes, devient l'accompagnement nécessaire de nos goûts, de pos inclinations et de toutes nos dispositions physiques et morales. On peut conduire l'homme à l'usage du bien par Texerciee et l'exemple, comme on peut lui donner l'exercice du mai par les mêmes moyens ; Thabitude doit donc s'allier intimement avec l'éducation et avec la morale, puisqu'on peut aider aux penchants naturels en multipliant de bonnes impressions qui, à force de se répéter, conduisent à des

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