VUES SUR LA DIRECTION DES ÉTUDES
sentiments d'une nature favorable à la vertu. L'âme peut ainsi se modifier d'une manière analogue^ et la vertu peut être jusqu'à un certain point définie, l'habitude du bien, comme le vice est lui-même l'habitude du mal.
Une grande partie de l'Essai de psychologie traite de l'éducation. Ces deux principes de l'activité et de l'habitude, analysés avec Fart d'un vrai moraliste, constituent un des points les plus importants de la doctrine de Bonnet, et après avoir admiré, dans la première partie de ce traité, la lucidité de l'exposition, on en vient à estimer profondément la seconde pour la valeur de ses applications. Ce sage observateur n'a pas seulement voulu que l'on pût suivre dans son Traité toutes les opérations les plus délicates du cerveau, il a voulu aussi que la philosophie devînt entre ses mains un instrument de perfectionnement moral. Pour bien diriger l'éducation et faire de l'enfant un homme digne de contribuer au bien de ses semblables, il faut étudier les dispositions qu'il apporte en naissant; il importe de les diriger sans les contrarier, de les modifier sans les détruire, car il y a toujours un élément caché au milieu de tant de penchants et de tendances dont il est possible de dégager l'idée du bien.
A l'appui de ces remarques générales, mais que l'on ne saurait trop répéter. Bonnet montre combien la plupart des méthodes employées pour instruire la jeunesse manquent souvent de logique et de raison. Ainsi on commence l'enseignement par la grammaire, espèce de métaphysique des plus abstraites et une des sciences les pius difficiles qui existent. On fatigue la mémoire des enfants en la remplissant de termes techniques et abstraits, au lieu de leur présenter des vérités sensibles et expérimentales, les seules qu'ils puissent aborder à l'aide de facultés encore peu développées. On leur donne des idées générales de géographie, tandis qu'à peine
conoakgent-ils le lieu où il sont nés, des notions de cttro* nologie ou d'histoire de peuples anciens morts depuis deux mille ans, tandis qu'ils ignoreront encore longtemps leur propre histoire. L'ennui s'empare alors de leur esprit, et la mauTaise direction de l'étude à laquelle on les soumet leur fait prendre en atersion tout trayail en général. Il ne peut y avoir de véritable progrès dans l'élude des sciences sans l'intérêt vif et soutenu qu'elles doivent inspirer. Cet intérêt, il s'agit de l'éveiller dans l'esprit curieux des enfants et des jeunes gens, seul il peut faire naître le goût du travail. Il désire aussi qu'on enseigne tari les éléments de la philosophie, et qu'on s'abstienne de s'y appesantir sur la métaphysique, c'est-à-dire sur des raisonnements à perte de vue relativement aux êtres, aux éléments, aux catégories. Par toutes ces discussions oiseuses on en a fait une science des plus rebutantes et des plus inutiles. Dieu, la morale, le droit et le devoir de chacun, la recherche du bien, l'amour du vrai, le respect de l'autorité et des lois, l'attachemept au pays, l'amour de la vérité, l'horreur du mensonge, la dignité et l'estime de soi-même, tels sont les principes sur lesquels doit se fonder l'étude de la philosophie pour la jeunesse.
Dans ses vues sur l'enseignement de la religion il y a des choses excellentes à côté d'autres qui rappellent ce ton déclamatoire et vide de l'école de philosophie sentimentale créée par Jean-lacques Rousseau. Comme nous ne faisons point un panégyrique, mais une biographie, nous devons-diercfaer la vérité dans nos jugements, et nous exerçons notre critique là où nous la croyons nécessaire. Nous le dirons donc sans crainte, on voit bien que le philosophe genevois n'ti^t pomi connu les devmrs ni les douceurs de la paternité, ear c'est à tort qu'il croit utile de reculer jusqu'à Tâge de raison la connaissance des dogmes de la religion. Iu8que<-là il vou-
SUR l'enseignement de la religion. 131
drait abandonner Tenfant aai lumières de la religion natu* relie. Cest ]h, cuÎTant nous, une erreur qui part d'un bon prin* cipe^ mais qui ne peut que produire de mauvais résultats :
a Je Youdraii, dit*il, ne parler de I^u et de la religion à l'enfant que lorsque la raison aurait atteint une certaine maturité. Il me semble que l'idée assez claire et toujours présente du pouToir paternel suffit pour diriger cet âge tendre sans qu'il soit besoin d'y faire intervenir la notion psychologique d'uD Esprit infini dont il ne saurait concevoir l'eiistence ^ »
Cette idée est complètement impossible dans la pratique, elle peut plaâre dans la théorie, parce qu'il serait en effet plus noble ^t phis digne de voir l'intelligence du jeune âge s'élever volontairement à la notion de Dieu et à toutes ses conséquences; mais il est acquis à l'expérience que si l'on agissait ainsi on n'aurait pour résultat que des enfants privés de toute espèce de rehgion» D'ailleurs, comment le pouvoir paternel servirait-il à leur donner l'idée de la Divinité s'il fallait en même temps éviter de leur parler de l'Être par excellence, puisque ce même pouvoir pateroel puise toute son influence dans la notion même du respect dû à Dieu, à ses commandements et aux lois de la consdenee que nous cherchons h inculquer de bonne heure dans l'âme des enfants? Ici le philosophe se contredit lui-même, puisque ne voulant pas parler de Dieu, il y reviendrait sans cesse indirectement^ Ajoutons eniin que la religion ne pénètre jamais mieux dam nos cours que par la voie du sentiment qui vaut infiniment mieux en ce genre que oelle du raisonnement*
Bonnet a pUis de raison quand il veut relever aux yeux de l'enlant l'influence de la prière et m faire quelque chose de grandf Rien n'est plus vrai : « Quand je vois un enfant
• Essai de psychologie, art. 82,
joindre les mains à demi^ lever vers le ciel des yeux qni ne disent rien^ réciter à la hâte d'un ton piteux et d'une voix mal articulée une prière qu'il a apprise avec beaucoup de peine^ je ne vois qu'un jeune singe qui répète sa leçon. De telles prières ne sauraient être d'aucune utilité pour celui qui les fait, ni édifiantes pour ceux qui les écoutent, et elles jettent même une sorte de ridicule sur ce que la religion a de plus saint ^ »
Sans doute ces remarques sont excellentes, mais les philosophes qui écrivent ces belles choses n'ont pas souvent euxmêmes touché de près à l'éducation, et avant d'avoir su comprendre l'élévation de la prière il faut avoir dépassé de beaucoup l'âge de l'adolescence et tous les préliminaires de l'éducation. Convenons enfin, d'après les principes mêmes de Bonnet, que l'habitude de prier même imparfaitement en donne l'idée, le besoin, et qu'il ne reste plus qu'à perfectionner l'accomplissement d'un devoir essentiellement bon en lui-même. Et il restera toujours enfin l'exemple donné par celui qui prie. Toutes ces observations et celles qui suivent se ressentent du voisinage de Jean-Jacques, quoique Bonnet ne lui ressemblât en rien et lui fût de beaucoup supérieur par l'élévation de ses sentiments et la sincérité à sa religion. Toutes les idées sur l'éducation de l'enfance sont vagues «t sans résultat. Vouloir agir sur l'esprit et Fâme des enfants par voie de raisonnement et de logique, c'esl mal connaître leur nature. Tout à cet âge se fait par l'influence d'une douce autorité, par des leçons assidues de tous les jours et aussi par l'habitude qui plus tard se justifie par le raisonnement.
Mais ce qui est véritablement excellent dans cette dernière partie de l'Essai de psychologie et encore digne d'être médité, ce sont les conseils sur l'emploi et la direction des
Essai de psychologie, arl. 82. . .
SUR l'enseignement de la religion. 133
esprits. Bonnet invite à donner la plus sérieuse attention à la préparation des intelligences, afin qu'on épargne aux élèves des peines inutiles lorsqii'on essaye de les appliquer à certaines parties des études qui peuvent ne pas leur convenir ou qui demeurent sans application. 11 invite alors, pour parvenir au but, à profiter des indications que donne le caractère spécial de chacun d'eux, en suivant la pente de leur esprit, quelque difficile et imprévue qu'elle puisse paraître d'abord. U souliaite qu'on les dirige avant tout et exclusivement sur les objets qui captivent naturellement leur attention, sauf à renvoyer à un autre temps ceux qui ne leur causent que de l'ennui. Il était persuadé, non sans raison, qu'avec de pareils soins la vocation des jeunes gens serait plutôt décidée, que leurs progrès deviendraient plus rapides, et que l'on ne verrait pas languir dans l'oisiveté tant d'hommes nés pour le travail. L'observation des faits sur la manière de découvrir la vérité lui paraissait aussi la seule propre à l'enseigner. On trouve dans cette partie de l'Essai relative à l'éducation beaucoup de traits de ressemblance avec l'Ëqûle, qui du reste ne parut que plus tard; mais dans Bonnet il y a infiniment plus de haute raison, de sentiment, d'amour de la vérité et beaucoup moins d'esprit dç système.
Nous sommes entrés dans quelques détails sur l'Essai de psychologie à cause de lintérêt et de la variété des matières qui le composent, et parce que cet ouvrage contient le principe de ceux que l'auteur écrivit depuis sur la philosophie. H n'y mit point son nom lorsqu'il le fit paraître, s'altendant, ce qui arriva en effet, à des attaques et à des critiques de toute espèce ; il n'ignorait pas que son travail roulait sur des matières si délicates et si controversables, que dans un temps où Ton se passionnait pour des questions de science chacun trouverait là une occasion d'exercer son ardeur pour la discussion, rien ne pouvant donner plus ample matière à
la polémique des joureauii littéraires de cette époque qu'un traité de philosophie où tant de questions diverses se trou«^ ▼aient traitées avec une liberté entière. On était sûr d'avoir alors comme aujourd'hui pour adversaires tous ceux qui Youlaient faire preuve de leur zèle par une susceptibilité e«a* gérée ; aussi l'auteur gaFda441 le silence pendant trente ans^ laissant ses adversaires oritiquer tout à leur aise, et eon»ptant sur la saine raison du public pour faire détinitivement juger Touvrage. Ce fut seulement en 1 783 qu'il avoua l'Essai de psy* chologje en l'insérant dans la collection complète de ses œuvres. Malheureusement une partie des attaques des eqnenni de la philosophie a porté ses fruits, et aui yeux de beaucoup de personnes Borniet, à cause de ses ^bres et de son analyse des sensations, est resté un philosc^be dont les écrits tendaient au matérialisme. Mais nous espérons que ceux qui liront notre ouvrage jusqu'au bout abandonneront cette fausse opinion. Nous établirons le contraire par les faite et surtout en résumant l'ensemble des docti*ines, et en jugeant laiftractère de l'auteur de la Gontamplati^n de la nature, ^ '
Bonnet, qui avait fait imprimer son ouvrage en Hollande, ne le vit que lorsqu'il fut mis en vente chez son libraire à Genève, de sorte qu'il fut obligé d'acheter le premier exemplaire, qu'il mit dans sa bibliothèque; il n'avait pse été averti que son livre était arrivé à Genève, et personne ne savait qu'il était de lui.
Cet incognito lui attira une situation assez bizarre et dont il se tira avec son esprit et son rare bon sens. 11 avait mvoyé l'Gaaai de psycholoi^ et sans nom d'auteur, et comme l'ouvrage d'un de ses amis, à M, Abraham Trembley, qui demeurait à Leyde; celui-ci le lut, et loin d'en être satisfait lui écrivit la lettre suivante :
LETTRE GaiTiaCJfi.IMB M. TR£MBLBY. 185
t teyde, 25 janvier 1754.
«Monsieur^ .
« J'ai lu avec beaucoup d'attention cet ouvrage. Il est bien ic écrit et renferme bien des idées et bien rangées. Avec tout « cela , i'ai peine â croire qu'il soit trèsrtitilé au public. Il ce renferme bien des idées hasardées. J'ai trouvé divers eth tf ckt)its incotnpréhensibles. La fin surtout ne m'a pas agréé. « Si je m'intéressais pour l'auteur^ je verrais avec peine « qu'il ftr imprimer un ouvrage dans cet état^ indépehdam- Cl medt de ce qu'il dit sur la nécessités II s'exprime sur cet < article d'une manière dure et inipmdente, à mériter le « blâme^ même de ceut qui sont de son opinion. i»
L'année suivante, Trembley ayant découvert le véritable auteur^ lui écrivit de nouveau :
« La Haye, 13 novembre 1755.
« J'ai appris à Bruxelles que tous étiez l'auteur de l'Ës- « sai de psychologie. Je vois que personne n'en doute ici ; « si je ne vous connaissais pas'^ j'aurais honte de vous tt avoir parlé si librement sur cet ouvrage. »
Enfin, un peu plus tard, dans une lettre de Londres, en janvier 1756^ il essaye de rectifier ce que le premier juge^ ment avait d'un peu trop absolu* « Le livre en question m m'avait pas déplu, j'y ai trouvé au contraire des choses exquises. Le tour ne m'en a pas plu. J'y ai remarqué des choses délicates, dites trop vivement. Il y en a, ce me semble, d'autresqui ne sont pas de la même force que le reste. Ce dont je blâme l'auteur, c'est d'avoir trop tôt publié un ouvrage qui, étant sur un sujet si délicat, ne devait voir le jour qu'après avoir été exposé à la critique de génies très-dififérents et de gens de différents genres de vie. M. AUamand a admiré cet ouvrage avecsraison, et cependant il est convenu de ce qud je lui ai dit. Pour la diversité d'opinions, il n'y a rien à quoi
je prenne moins garde. J'espère que nous philosopherons souvent ensemble, et je suis sûr que nous nous aimerons toujours. it
On voit que la critique de Trembley était bien vague et bien peu caractérisée^ et qu'il reconnaît d'ailleurs de grandes qualités dans l'ensemble de Touvrage.
Dans l'édition complète de ses Œuvres, publiée en 4783, Bonnet ajouta à son Essai de psychologie, entièrement revu et accompagné de notes nouvelles^ plusieurs ouvrages ou opuscules de philosophie , qu'il détacha de celui qu'il avait projeté^ et dont les matériaux furent employés pour l'Essai précédent çt pour la Contemplation de la nature. Ce sont, en particulier, un traité des Principes philosophiques sur la cause première et sur son effet. Il y démontre encore une fois l'existence d'une cause première, l'harmonie de l'univers et l'existence de Dieu. Il y esquisse une réponse. aux objections des sceptiques sur l'origine du mal et aux doutes sur la perfection divine, adoptant les idées de Leibnitz, qui considère Dieu comme créant toujours ce qu'il y a de meilleur, et le mal comme un effet accidentel né d'une cause mystérieuse et cachée dont il ne nous est pas permis de sonder les profondeurs. Il a sur ce difficile problème des idées d'une grande élévation, et qui sont autant à l'avantage de la raison et de la philosophie qu'à celui de la religion et du christianisme.
On trouve encore, à la suite de l'Essai de psychologie , quelques morceaux critiques, où il apprécie et analyse avec beaucoup de justesse la doctrine de Leibnitz, des Considé" rations sur les bornes naturelles de nos connaissances y une lettre en réponse au Discours de J.-J. Rousseau sur l'origine 4t les fondements de V inégalité parmi les hommes. Il y combat brièvement les singuliers paradoxes du fameux citoyen de Genève, et démontre fort bien que si la société n'eût pat