LETTRE CRITIQUE DE M. TREMBLEY
été dans le plan de la Providence^ Dieu eût créé l'homme avec des conditions toutes différentes et ne lui eût donné aucun des instincts sociaux; des Méditations sur l'origine des sensations et sur Vunion de l'dme et du corps; enfin V Essai d'une méthode pour découvrir quelques vérités de philosophie rationnelle. On trouvera, au chapitre II de cet écrit, une nouvelle démonstration, que Ton peut appeler géométrique, de la spiritualité de Tâme ^
* Ce chapilre est une des meilleores réfutations du prétendu matérialisme attribué à Bonnet.
138 CHAPITRE HUrriÈNB.
MlurUge de Bonnet avec madcmoiseUe de la Rive* Caractère de la fteilËe de la RiTe. Éloge qu'il en fiût à son ami Trembley (1756). — Lettre de Réaumur à ce sujet.' — Lettre de fialler. — Ëonnet contribue à encourager les talents du jeune Saussure. — Mort du naturaliste Réaumur . (1757). — Lettre de Bod&et à M. de Fouchy, secrétaire perpétuel de r Académie des sciences. — Fragment de i*élog« de Mauttiar^ par M. de Fouchy. — Correspondance de Bonnet avec le professeur Allamand an sujet de la publication de V Essai analytique (1759). — Lettre de H. Allamand. — M. Roger, ami de Bonnet, obtient que l'ouvrage soit imprimé aux frais du gouvemement danois. — Mort de M. Roger. — Lettre de Bonnet au comte Bernstorf . Réponse de celui-ci.
Le succès et l'importance des premiers travaux de Charles Bonnet l'avaient voué aune vie entièrement studieuse et méditative; aussi son existence fut-elle dès lors exclusivement consacrée aux objets de ses constantes préoccupations. Cependant il n'était, pour cela, ni d'un caractère misanthrope, ni d'une humeur insociable ; mais, outre son goût naturel et le temps dont il avait besoin pour continuer ses études, plusieurs raisons physiques contribuaient à l'éloigner du monde bruyant et agité des salons. L'état de ses yeux devenu trèspénible, un commencement de surdité qu'il avait contracté dès son enfance, son aversion pour le jeu, toutes ces causes, jointes au temps qu'il craignait de perdre, le renfermaient dans le cercle de l'intimité. Néanmoins le désir de trouver une douce société sans sortir de sa maison, le goût naturel qu'il avait toujours eu pour les tranquilles plaisirs de la famille le portèrent à chercher une compagne qui consentît à partager sa vie. Si la condition de Thomme isolé et absolument libre a dû plaire naturellement à beaucoup de philo-
nophes^en leur épargnant leg soucis et les embarras du ménage» d'autres» par des motifs aussi bons qu$ les premiers, n'ont pas partagé ee sentiment. Les uns ebercbaient, avant tout, le dégagement des soins matériels ; ceux-oi| au contraire, chez qui le raisonnement n'étouffait pas le s^Utiment^ ont mieux aimé augmenter la somme de leurs affec» tiens, étendre les pur^ jouissances de l'âme^ et partager avec une comps^ne aimée les peines et les plaisirs de la vie. Siy de^is la vie de l'homme de lettres et du philosophe, risolement donne une grande liberté de temps» d'autre part, la présence d'une compagne sur laquHle on puisse se reposer des affaires intérieures que nul homme ne peut éviter tout à fait, facilite l'emploi de tous les instants et permet de jouir entièrement de^ceui que l'on peut consacrer aux sciences. Le repos nécessaire après le travail $e ren» contre aussi plus facilement quand il n'est besoin que de se laisser aller aux charmes de la société qui vous entoure^ ^ue lorsqu'il faut chercher la distraction au dehors» où trop souvent on ne rencontre que fatigue et déception^ Charles Bonnet vit sans doute les choses sous ce point de vue » et ses réflexions le conduisirent à rechercher une femme aimabJe, spirituelle, de goûts analogues aux siens, et capable, par la culture de son intelligence, de s'associer à ses tra^ vaux. 11 la trouva dans la personne de Marie de la Rive* Sa famille était noble et une des plus anciennes de la république de Genève, où elle avait possédé longtemps les pre- •mières places dans la magistrature. L'origine de cette famille n'est pas clairement indiquée, mais il paraît qu'elle vint à Genève dans le quatorzième siècle ^ M. de la Rive père était un homme considérable dans la ville et fort estimé.
■ Nous ignorons où se trouve le lieu indiqué dans les Mémoires de Bonnet. Il dit ; Mondowitz ; c'est peut-être Mondovi,
Bonnet dit de lui, dans sa dixième lettre i Trembley : ((C'était un de ces magistrats précisément tels qu'il le fallait pour une république comme la nôtre ; il joignait à un grand sens^ à une piété solide et éclairée et à un caractère affable et populaire, des mœurs simples, je pourrais dire antiques, une longue eipérience, une grande connaissance des affaires et des vrais principes de notre constitution politique, un amour ardent pour la patrie et une fermeté réfléchie, qui ne se démentit jamais au milieu des violents orages auxquels le gouvernement avait été exposé dès l'année 1734. 11 avait- épousé mademoiselle Francinis, fille unique de M. Franciuîs, conseiller d'État, et héritière d'une grande fortune, mais bien plus riche encore par ses vertus domestiques et chrétiennes, et qui fut toute sa vie un modèle de la bienfaisance là plus active. Personne n'ignorait que la maison de ces vertueux personnages était ouverte à tous les malheureux. Ils furent exposés eux-mêmes à des épreuves de divers genres, et bien douloureuses, et qu'ils soutinrent avec une résignati^ vraiment chrétienne *. »
Mademoiselle de la Rive justifiait, sous tous les rapports , l'éloge que nous lisons ici de sa famille. Les soins qu'elle rendait à ses parents âgés et qui avaient vu leurs enfants s'éloigner d'eux successivement par leurs divers établissements ou les obligations de leur carrière, avaient touché l'âme de Bonnet. Cette jeune fille, à l'âge où tant d'autres ne s'occupent qu'à chercher des succès ou une brillante destinée dans le monde, ne songeait qu'à soulager la vieil' lesse de ses parents, qui n'avaient qu'elle pour les assister ; elle se proposait de renoncer au mariage et de leur consacrer sa vie entière. Bonnet, qui fréquentait la maison des parents, ne pUt s'empêcher de faire connaître son admira-
• Mémoins de Bonnet^ lellre 10«.
LETTRE DE RÉAUMUR A CE SUJET. l4l
tion pour un si rare dévouement^ non sans laisser percer le sentiment plus vif encore qui s'y trouvait joint. Marie de la Rive agréa son hommage et consentit à s'unir à lui^ en prévoyant qu'elle pourrait encore satisfaire aux soins qu'elle voulait rendre à ses parents^ tout en acceptant de nouveaux devoirs. Cette union procura au philosophe tout le bonheur qu'il était en droit d'en attendre. Il ne recherchait point l'enivrement d*un bonheur romanesque, peu en harmonie avec sa droite raison, mais un bonheur sûr et véritable, tel que le donne l'accomplissement de devoirs sérieux et l'échange de sentiments durables.
Le mariage eut lieu le 30 mai 1756. Charles Bonnet ne manqua pas, comme on le pense bien , de faire part de cet heureux événement à son maître et ami Réaumur, qui le suivait avec sollicitude dans toutes les circonstances de sa vie. n eii reçut cette réponse pleine de grâce et de charme :
€ Paris, 5 avril 1756.
« Cette nouvelle, monsieur, dont vous avez cru que je « serais très-surpris et à laquelle, il est vrai, je ne m'at- « tendais pas, m'a été bien agréable. J'ai vu avec un con- « tentement que je ne puis vous exprimer que la compagne K que vous ne vous êtes déterminé à vous donner qu'après « avoir reconnu la beauté de son fime et toutes les excel- « lentes qualités de son cœur et de son esprit, vous assurait a une augmentation de bonheur dont la durée serait égale « de celle de vos jours et des siens. Les sentiments que vous « avez Tun pour l'autre ont des fondements hors de Fat- ^ teinte des années. Les charmes et les douceurs qu'ils ré- <c pandront à chaque instant dans votre société seront donc « toujours les mêmes. Il ne me reste qu'à vous souhaiter à « l'un et à l'autre la plus longue vie dont le terme soit pour « tous deux le même. Je me flatte, monsieur, que vous ne
m GHAPiTRE HUinÈliB.
« lainerez pas igaorer â madame TOtre épou» combien « vous m;'aimez> et que loin d*en être jalouse, elle sera « obligée d'entrer dans quelque partage des sentimaDts que « T0U8 avez pour moi, surtout si tou» tou^ bien rassurer K que je suis rempli pour elle du plus grand respect et que « je lui suis dévoué Mns réserve^ et pour toute ma vie^ n comme je serai, tant qu'elle durera^ avec le plus parfait « et ie plus tendre attachement, etc. Réauduir. «
Il reçi^t aussi de son ami Alberi de Haller, le â7 avril 17ô6| une lettre pleine de félicitations sincères d'une amitié vraie et qui prouvait qu'eutre ces deux hommes éminents chaque événement de la vie était une occasion d'exprioier les sen^ timents d'une sympathie, qui ne se démentit jamais*
Charles Bonnet commençait à goûter toute la félicité qu'il avait souhaitée et rêvée dans cette douce union d'où résul* tait Taccom plissement de ses vœux. Aimé de tous, il voyait tous ceux qui le cohnaissaient applaudir à son bonheur; estimé des parents de sa femme> recherché dans la meilleure société de Genève^ il se livrait en paix aux douceurs de la vie paisible qui lui convenait si parfaitement lorsqu'un malheureux accident vint le condamnera de nouvelles épreuves. Se promenant en voiture aux environs de Gentbod qu'il habitait alors > une des roues cassa, la voiture versa, et madame Bonnet, alors dans un état de grossesse asseï avaucée, reçut une si forte commoUon qu'il s'ensuivit un accident et une altération complète de toute sa constitution. Les remèdes ne servirent qu'à augmenter ses souirances, et sa santé fut à jamais compromise. Bonnet se consacra dès lorg entièrement à elle ; il dut au heu de recevoir lui-même les soins dont il avait besoin, les prodiguer .à son tour à une lemme aimée et qui réclamait une sollicitude constante. Mais soutenu par l'afiection la plus vraie et par son inatté**