‹ Charles Bonnet, philosophe et naturalisteChapitre 66 sur 126 · LETTRE DE BONNET A H. DE FOUCHY · texte numérisé non relu

LETTRE DE BONNET A H. DE FOUCHY

meiÊi utile et glorieux. Je chérirai toujours sa mémoire. 11 aTÛt été BioB guide, il le sera toujours. Ses lettres que je coDserre en grand noBd>re respirent cette amitié tendre et délicate qui caractérise le yéritable ami, et je ne sais ce que je dois estkner le plus dans cet excellent homme, son eœwr ou son esfnrit Vous êtes appelé, monmur, à lui rendre auiNrès de l'Académie et de la postérité les derniers deYohrs. Votre pinceau fidèle nous peindra le savant et le cttoyra. Vous direx sa sagacité dans la red^rche des faits, <^^ marche sagement lente qui ne Tégara jamais. Vous apprcnérez au mmide tout ce que nous dotons à cet art d'observerqn'il possédait si éminemment, et qu'il appliqua si heureusement i différentes branches de la physique et de Thistoire naturdle.

« Vous BOUS le noontrerez occupé à développer les procédés secrets des insectes. Vous nous le montrerez pressé du désir de contribuer par ses travaux au bien des hommesL Vous ferez saillir aux yeux de ceux qui ne savent ou ne veulent pas voir , tant d'idées neuves et utiles répandues dbms ses ouvrages, et qui les rendront pratiques quand des mains aussi habiles que les siennes voudront s'en saisir. Mais sur quoi vous ne pouvez assez insister , à mon gré, c'est sur te grand nombre d'excellents disciples qu'il avait formés ; les faits qu'ils ont découverts et ceux qu'ils décou* vriront pourront être regardés comme des émanations du génie du nudtre qui vit en eux.

«Enfin, monsieur, qui avait plus enrichi que M. de Réaumur les mémoires de l'Académie ! Ils sont pleins de hii. Ce sont partout des faits biai distingués des conjectures, et décrits avec une clarté, une netteté qui ne laissent rien à déârer. Si l'on peut lui reprocher de s'être trop livré aux détaUs, on n^insistera pas sur ce reproche lorsqu'on songera qu'il écrivait pour ceux qui se plaisaient à revoir après lui et à le suivre pas à pas. Il fallait bien qu'il dit comment H

146 CHAPITRE HOmËME.

àtaît m pour qu'on ajoutât foi à ee qu'il arat tu» 0 foyt^ geatt souveit dans un monde peu connu et où les merf eillea ae nuWplkient à chaque pas. Ce n'était qu'après avoir répété plumeurs f<Ht la même affirmation qu'il en annonçait les détails. Quels trésors de connaissances les philosophes ne nous auraient-ils point acquis s'ils eussent suifi duis leurs recherches la méthode du grand homme que nous pleurons ! que de conjectures mises à ki place des faits ! que de faits mal observés ! que d'écarts nés de Tmattention et de cette j^ipitation présomptueuse i prononcer ! M. de Réaumur nous préparait divers ouvrages qui aunûent heaucoup augmenté nos connaissances en histoire natareUe. H me faisait espérer son Traiié des CoUêcêimM et une histoire générale des oiseaux. Je présume, monsieur, que TAcadémie ne négli§^ra rien pour que le puhlk ne soit pi» privé de ces prédeux écrits. Elle le doit i tUennême et à l'honneur que lui a fait l'ilhistre défunt. Je regretterai toujours que le ministère n'ait pas permis à M. de Réaumur de publier son histoire des arts et métiers. Si Ton a craint qu'elle ne portât dans l'étranger les heu^ reux eièts de l'industrie nationale, pourquoi a-t-on permis aux auteura de TEncyclopédie de divulguer les procédés secrets de vos arti^es? Je pense, monsieur, que vous n'aurez pas eu le temps de composer l'éloge de Réaumur pour la rentrée de la Saint-Martin et que vous serez obligé de le renvoyer à celle de Pâques. Je ne puis vous exprimer Impatience que j*ai de le lire. Tous les éloges qui partent de votre main sont écrits avec wie vâr^ et une simplicité noble qui font oublier qu'on lit un él(^e et qui persuadent qu'on lit une vie. Je saisis, monsieur, avec empressement cette occasion de vom renouveler les assurances de h parfaite estime et de la considération trèsnlistinguée avec lesquelles je suis, etc, , etc. »

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Pour compléter l'idée que donne cette lettre du caractère de Réaumur, nous citerons encore le passage suivant de réloge de ce savant académicien prononcé par M. de Fouckf ^ éloge que réclamait notre auteur avec tant d'instances et qui justifia pleinement ses espérances :

a Les ouvrages de M* de Réaumur que nous avons indiqués font assez connaître rétendue et la force de son esprit^ mais il faudrait une autre plume pour peindre son cœur. Ami vrai, toujours prêt à saisir l'occasion de donner de» marques de son attachement, il ne négligeait rien de ce qui pouvait Je témoigner* Son crédit, ses connaissances qui lui avaient tant coûté à acquérir, n'étaient chez lui que comme un dépôt pour le besoin de ses amis, il était si eiact à venir s'informer de leur état lorsqu'ils étaient malades, que quelques-uns qui ne le voyaient pas assez à leur gré, disaient qu'ils souhaitaient avoir la fièvre pour jouir plus souvent de sa présence. Les revers de fortune arrivés à ses amis ne faisaient que resserrer les nœuds qui l'attachaient à eux ; avec de tels sentiments, il était bien digne d'en avoir de la plus haute distinction; ce sera presque en faire la liste que de dire qu'elle comprenait tout ce qu'il y avait de distingué en Europe, soit par la naissance, soit par les talents; les plus grands hommes se faisaient honneur de son amitié. S'il a eu quelques ennemis, car quel grand homme a pu en être exempt, il n'a jamais commis les premières hostilités, et ne leur a jamais opposé que l'éclat de la gloire et le flegme de la philosophie. La douceur de son caractère le rendait très-aimable dans la société, il ne faisait jamais sentir la supériorité de son génie, et l'on sortait instruit d'avec lui sans qu'il eût songé à instruire et presque sans que l'on s'en fût aperçu. Ses mœurs n'étaient pas moins pures que ses lumières, et fidèle aux devoirs qu'impose la religion, il s'en est toujours acquitté

de la manière la plus exacte et la moins équivoque ^ » Pour adoucir le chagrin que lui causait la santé de sa feoiipe , joint à celui de la perte d'un ami qui lui était si précieux , Bonnet se remit à Tétude avec une nouvelle ardeur. Il avait commencé en 1754 un Essai analytique sur les facultés de l'àme qu'il reprit avec assiduité et qu'il termina en 1758. 11 le jugea alors digne d'être offert au public; mais avant d'en venir à cette épreuve , il voulut le soumettre au jugement de l'un de ses amis, M. Allamand, alors professeur à Leyde.

Celui-ci le lut et en lui en rendant un compte satisfaisant consentit à se charger d'en faire faire une édition à Leyde et d'en diriger lui-même l'impression. Cette offre, comme on le suppose bien, fut agréée avec reconnaissance par l'auteur; on pourra juger par la lettre suivante de M. Allamand de ce que pensait de ce traité le savant compatriote du philosophe genevois.

« 4 mai 1759.

« Je vais vous répéter ici l'essentiel de ce que je vous disais dans ces lettres égarées (plusieurs lettres de M. Allamand avaient été perdues)^ autant que je pourrai me le rappeler. Dans la première, qui faisait un paquet de deux feuilles, je m'étais fort étendu sur votie ouvrage, que j'avais lu, la plume à la main, et marquant suivant l'ordre des pages les observations que je faisais à mesure que j'avançais dans ma lecture. Comme je vous avais envoyé le brouillon même que j'ai fait d'abord, sans en garder de copie, il me faudra recommencer l'ouvrage si vous exigez de moi de nouvelles remarques. Plusieurs d'entre elles étaient peu importantes, et n'avaient pour but que quelques pas-

• Histoire de 1* Académie des sciences. 1757. — Dans les Mémoires de Bonnet f Icltre 11*.

LETTRE DE M. ALLAMAND. l49

sages qui me paraissaient devoir être exprimés autrement. Les autres roulaient sur Tapplication de vos principes à quelques-unes de ces sensations composées que l'âme éprouve et sur les conjectures que vous êtes obligé de former pour expliquer comment certaines fibres sont affectées. Vous comprenez que ce que je pourrais vous en dire à présent ne serait que des morceaux décousus et sans liaison; ainsi je devrais recommencer en tout mon travail pour pouvoir vous dire quelque chose qui ait de la suite. Je m'étais fort étendu sur le chapitre XIX*; il me semblait que vous y aviez mal déterminé la question de la liberté en la définissant simplement a le pouvoir de faire ce qu'on veut. )> J'aurais voulu que vous eussiez ajouté à cette définition « le pouvoir d'exéa cuter toutes les choses parmi lesquelles on choisit;)) mais ayant bien relu ce même chapitre^ j'ai vu que nous ne différions que sur les mots et que dans le fond nos idées étaient les mêmes ; et à l'occasion de ce chapitre et de celui qui le suit, je vous avouerai que je crois que c'est ce qui a jamais été dit de mieux sur cet article. Vous y avez répandu tant de clarté sur des questions d'ailleurs les plus obscures, que j'ose dire que c'est la meilleure partie de votre ouvrage; et ce n'est pas affirmer peu, car en supposant pour un moment avec TOUS que votre livre n'est qu'un roman philosophique, c'est le roman qui contient la plus profonde et la plus raisonnable métaphysique qui soit jamais sortie de la plume d'aucun auteur connu jusqu'à présent, sans exception.

« Je vous marquais aussi dans ma première lettre les raisons que javais pour laisser subsister dans leur entier les passages que vous avez examinés de la Psychologie; quoiqu'on puisse les retrancher, cependant cela ne se pourrait faire sans perdre quelques réflexions intéressantes et qui i:épandent du jour sur toute la matière.

* Ce chapitre traite de la liberté de l'âme et de son activité.

« Dans ma première et dans ma seconde lettre je vous rendais compte de mes négociations avec les libraires; ici notre société n'a pas osé entreprendre Timpression de cet excellent livre à cause de la guerre qui dérange tout leur commerce. »

Malgré les soins que M. Allamand avait commencé à donner pour faire imprimer l'Essai analytique, cet ouvrage ne fut pourtant pas publié en Hollande^ un autre ami de Bonnet, M. Roger, secrétaire de M. le comte de Bernstorf, ministre de Frédéric V, roi de Danemark, avait appris par une lettre que le philosophe se proposait de faire paraître ce traité. Désirant rendre service à son ami, il eut le crédit de proposer au roi par le comte de Bernstorf de publier ce livre aux frais du gouvernement danois. Frédéric qui aimait à protéger et à encourager les savants, très-instruit luimême, et qui connaissait déjà les ouvrages et la réputation de l'auteur, agréa la proposition et ordonna que le travail fût commencé. On interrompit donc la publication de Hollande et l'ouvrage fut mis sous presse à Copenhague, le 18 septembre 1759. Bonnet fut averti par la lettre suivante de M. Roger :

« Le roi, pour vous donner une marque toute particulière de son estime, a résolu de contribuer aux frais de l'édition de votre ouvrage sur l'âme. En conséquence de celle générosité, le libraire Philibert, de Genève, établi à Copenhague, s'est déterminé à en faire une très-belle édition \n'4P, J'écris donc par cette poste à M. Allamand que je le prie de ne rien conclure avec les libraires dé Hollande si la chose est encore en son entier. »

L'affaire avait été entamée avec le libraire choisi par M. Allamand, mais elle fut terminée sans difûculté au moyen d'un dédommagement qui fut stipulé d'accord avec Téditeur de Copenhague.

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