MORT DE M. ROGER
Cette marque de bonté du roi de DaoeratriL ne fut &9^ leurs pas la première preuve de distinction qu'en ait reçue récriyain genevois. Deuxansauparavant^le même M. Roger avait été chargé de lui remettre, de la part de Frédéric, une très-belle médaille d'or à l'occasion de son traité de l'Usage des feuilles des plantes.
Ce fut pendant qu'on s'occupait à Gop^ibague de l'im* pression de l'Essai analytique que notre philosophe fit une perte qui lui fut presque aussi sensible que celle de Réau* mur. Ce môme M. Roger, cet ami dévoué qui avait déployé tant de zèle et d'empressement pour la pul^ication de ce dernier ouvrage, et qui avait efficacement contribué à la généreuse intention du roi de Danemark, mourut par suite d'un accident imprévu. Envoyé par Frédéric V en misaien particulière auprès du roi d'Angleterre^ sa voiture versa; précipité à terre, il reçut une violente contusion à la tête qui détermina la mort. Cette perte fut sensible et causa un nouveau diagrin à Charles Bonnet ainsi privé d'un des hommes qui lui étaient le plus chers et qu'il estimdt le plus. On jugera de ses sentiments [mr la lettre suivante qu'il éo^ivit à ce sujet au comte de Bernstorf .
« Genève, 10 novembre 1759.
a Monsieur,
« Pénétré de la douleur que me cause la mort de mon ancien et vertueux ami, je viens l'épancher dans le sein de Votre Excellence et chercher auprès d'elle une consolation t]u'elle ne me refusera point, celle de la partager avec moi* U nous est donc enlevé cet homme si estimable qui joignait aux lumières la vertu, et à la vertu une piété solide. U ne vit donc plus ce fils si tendre, si respectueux, cet ami si généreux, si fidèle, ce cœur si droit, si reconnaissant, si noble ! U n'est phis ce savant modeste, ce philosophe chrétien qui
ccmsacra sa plume à la société^ aux mœurs^à la religion! Ah ! qui connaissait mieux que Votre Excellence tout ce qu'il valait! qui avait su apprécier comme elle ses talents et les appliquer à leur véritable destination! Oui^ monsieur^ vous le connaissiez mieux qu'il ne se connaissait lui-même. Admirateur sincère du mérite d'autrui^ sa modestie lui laissa toujours ignorer le sien propre. Hélas ! il vous devait les plus beaux jours d'une vie qui a fini trop tôt pour le bonheur de sa famille^ de ses amis^ des particuliers^ du public^ et je ne craindrai pas d'ajouter encore pour celui de Votre Excellence elle-même. Il lui devait surtout les marques réitérées et si flatteuses de l'estime et de la protection d'un grand roi, qui se plaît à honorer le mérite et à encourager les talents de tout genre. Hélas ! il s'empressait à remplir la commission glorieuse dont Sa Majesté l'avait chargé, lorsqu'une mort imprévue est venue l'enlever au milieu de sa brillante carrière et exciter des regrets qui ne finiront jamais. Les décrets de la Providence sont adorables, et tandis que l'incrédulité aveugle et superbe s'obstine à méconnaître ses voies, le chrétien y découvre un abîme de sagesse qu'il n'a pas la témérité de sonder. Cette Providence adorable appelait mon excellent ami à quelque chose de plus grand, une vie passée dans l'exercice de tous les devoirs promettait la récompense magnifique que le Roi des rois accorde à là vertu. Il est heureux ce digne ami, il l'est pour toujours. Mais la nature ne peut perdre ses droits, et si le bonheur dont il jouit est une idée consolante pour ceux qui Tout tendrement aimé, cette idée ne peut étoufier la juste douleur qu'inspire une si triste séparation. L'estime particulière et le tendre attachement dont Votre Excellence l'honorait sont l'éloge le plus complet de son esprit et de son coeur, et combien les méritait-il par tous les sentiments dont il était rempli pour le généreux protecteur auquel il avait consacré