‹ Charles Bonnet, philosophe et naturalisteChapitre 68 sur 126 · LETTRE DE BONNET AU COMTE DE BERNSTORF · texte numérisé non relu

LETTRE DE BONNET AU COMTE DE BERNSTORF

ses jours! Quelle affliction pour ses amis auxquels son commerce procurait tant de douceurs! Quel déchirement pour sa tendre et vertueuse mère dont la situation était adoucie par les secours empressés qu'elle recevait de la piété filiale de rhomme que nous pleurons ! Il venait de me donner une dernière preuve de l'étroite amitié qu'il m'avait vouée depuis si longtemps en intéressant Votre Excellence à la publica* tion de mon Analyse de l'âme, et en portant à s'y intéresser encore la libéralité du souverain. Je supplie Votre Excellence de me permettre de lui en témoigner ma vive reconnaissance et de faire parvenir jusqu'au trône les sentiments de vénération, de gratitude et d'admiration dont je suis pénétré pour un roi qui met sa gloire à bien mériter de son siècle et des siècles futurs. Les bpntés dont Sa Majesté m'avait déjà'honoré m'imposaient l'obligation de lui dédier mon livre. M. Roger, trop prévenu en faveur de cette production, me pressait beaucoup de le faire, en m'assurant que cette dédicace serait favorablement reçue. Mais je ne cacherai pas à Votre Excellence que j'ai lieu de craindre que ce nom auguste placé à la tête de mon livre ne soit une ( ) enseigne trop éclatante, qui pourrait faire présumer que je fais plus de cas de cet ouvrage qu'il ne convient à un auteur qui a tant de raisons de se déOer de la faiblesse de ses talents et de ses lumières. J'étais pourtant sollicité à suivre les mouvements de ma reconnaissance par le plaisir si vif et si touchant de pouvoir dire de grandes vérités sans flatterie et avec la candeur M ia liberté qui conviennent *à un philosophe et au citoyen d'un État libre. Je soumets ces réflexions au jugement de Votre Excellence, et s'il lui paraissait que je dusse hasarder cette dédicace, je la supplierais de tâcher d'en obtenir l'agrément de Sa Majesté.

« Je ne sais, monsieur, si je dois vous en faire l'aveu ; il nie semble que la mort de mon digne ami me rend plus

étranger encore au Danemark. Que je m'estimerais heureux' si je poutais me flatter qu'elle ne rompra point les liens si précieux pour moi par lesquels ce tendre ami m'avait attaché à Votre Excellence, et qu'elle daignera me conserver la part qu'elle m'avait accordée si obligeamment dans sa bienveillance! J'ose l'espérer d'une mémoire qui lui sera toujours chère et des sentiments de la haute estime, et de rentier et très-respectueux dévouement avec lesquels je serai toute ma vie, etc. ^ p

La réponse du comte de Bernstorf n'est pas un moins bel éloge des deux amis.

« Copenhague, 8 décembre 1759.

(t La perte, monsieur, que je viens de faire de M. Roger, me met, je l'avoue, dans le cas d'avoir besoin de consolations; mais je ne pouvais en recevoir de pluspuissantes.que celles que me fournit la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Votre douleur justifie la mienne. Vous affermissez mes espérances, ces espérances fondées sur la religion et qu'elle rend si solides. Vos regrets honorent la tombe de mon ami, et si son âme pouvait être sensible encore aux besoins de cette vie, je sais qu'il n'en préférerait point à celui d'être estimé de vous, et de vivre dans votre souvenir. Élevé, j*0Ée le croire, à des félicités supérieures, ce n'est plus lui qui goûte la douceur de ce sentiment, mais c'est moi qui m'y livre, et mon cœur est flatté de penser que celui dont la perte m'est si amère est heureux, et que, maître de son sort, il ne s'en mrait point choisi d'autre. Ne l'oublions jamais, monsieur, et prouvons, à tous ceux qui appartiennent ou qui s'intéressent à lui, que la mort même ne termine point une amitié fondée sur la vertu. Je compte assurément entre les obligations que je lui ai celle de toiis

' Mémoires de Ronneij lellrc 1 1«.

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