‹ Charles Bonnet, philosophe et naturalisteChapitre 73 sur 126 · UTILITÉ PRATIQUE DE L'BSSAI · texte numérisé non relu

UTILITÉ PRATIQUE DE L'BSSAI

existence. Car si Tâgie est plus noble que la matière, qui compose notre corps^ que pouvons^nous faire de mieux que de chercher à en bien employer les facultés? Une fois bien persuadés de sa spiritualité, nous le sommes aussi de sa liberté, de son immortalité, nous devons donc naturellement chercher le bien et le vrai, et la vraie philosophie nous conduit forcément et directement à la vertu. (( Ce ne sont pas, dit-il, des principes de pure spéculation que ceux que j'ai entrepris d'exposer dans cet ouvrage. Us ont des applications pratiques qu'un lecteur tant soit peu attentif découvrira facilement. J*en ai indiqué quelques-unes; j'aurais pu m*étendre davantage en ce genre, mais il ne faut pas épuiser tout. En montrant qu'il n'est aucune des facultés de notre âme qui ne soit mixte, je n'ai point dégradé l'homme; je l'ai laissé tel qu'il a plu au Créateur de le faire. Je ne sais par quelle idée de perfection on a transporté à l'âme seule le plus de nos facultés qu'on a pu. L'homme, formé de deux substances, n'était point appelé à la spiritualité pure, et nous savons qu'il sera éternellement un être mixte. Il importe donc fort peu à sa perfection que toutes ses facultés soient mixtes ; il n'en possède pas moins un entendement et une volonté : il n'en est pas moins en son pouvoir de les cultiver et de parvenir par là au bonheur *. »

Ainsi, suivant Bonnet, que l'homme soit plus ou moins dans la dépendance de ses organes, il importe peu du moment où nous reconnaissons que son âme existe, que cette âme possède les moyens de reconnaître et de suivre sa destinée, et qu'elle dépend d'un Créateur qui est l'Être nécessaire par excellence, et a tout créé pour le bien de ses créatures, u Quand l'homme toUt entier ne serait que

' Essai analytique* Préface, p. 24.

matière, dit-il, il n'en serait ni moins parfait, ni moins, appelé à Fimmortalité. La volonté qui a créé l'univers matériel, cette machine si composée ne pourrait-elle le conserver? Ce n'est point parce que je crois 1 ame un être plus excellent que la matière que j'attribue une âme à l'homme, c'est uniquement parce que je ne puis attribuer à la matière tous les phénomènes de l'homme ^ »

Mais pour faire le bien avec mérite, il faut que nous le distinguions d'avec le mal, que nous le choisissions en vertu de notre volonté. Or, cela est-il vrai, l'âme est-elle libre de faire ce qu'elle veut, peut-elle choisir entre plusieurs objets? Sans aucun doute, suivant notre philosophe; car à mesure que les objets de nos connaissances viennent frapper nos sens, ils y déterminent des sensations. Ces sensations, en déterminant elles-mêmes des impressions, nous affectent de manière ou d'autre et nous conduisent à éviter celles qui nous déplaisent, à rechercher celles qui nous plaisent. Nous rencontrons un corps dur qui nous heurte, de 14 un choc désagréable qui affecte nos organes; nous épi^trvons de la douleur, et nous fuyons le choc de ce corps quand nous le rencontrons une seconde fois. Nous mangeons un fruit qui éveille agréablement la sensation du goût; on nous le présente, nous l'acceptons. Dans les deux cas, nous nous dirigeons suivant l'impression du bien ou du mal physique. De même, notre volonté est mise en jeu par l'idée du bien ou du mal moral. L'âme est donc libre de se déterminer comme elle veut, parce qu'elle est toujours soumise à l'idée qu'une chose est meilleure pour elle qu'une autre chose.

Cette question a d'autant plus d'importance qu'elle se rattache étroitement à celle de la perfection de Dieu et de

' Essai analytique. Préface, p. 24.

DÉMONSTRATION DE LA LIBERTÉ DE l'AME. 165

sa souveraine bonté qui ne peuvent être séparées de sa prévision infinie. Comment concilier deux éléments aussi opposés en apparence que ceux-ci, la liberté de la créature et la prévision du Créateur? De quelle manière Dieu a-t-il pu créer des êtres, sachant d'avance qu'ils s'éloigneraient un jour du bien pour s'exposer au châtiment qu'il a institué? Comment, s'il a prévu leurs actions à l'avance, ces êtres sont-ils libres et, par conséquent, possèdent-ils le mérite de bien agir ? Bonnet, qui avait déjà traité ce sujet, comme nous l'avons dit plus haut, dans sa correspondance avec Cramer, et, dans ce temps, avec quelque doute, ne montre plus ici la même timidité. On voit qu'il a profité de la lecture de Leibnitz; car on retrouve dans l'Essai quelques-unes des idées de ce- grand philosophe. Dans cette épineuse question traitée au chapitre XII de cet ouvrage , il a déployé un talent manifeste d'examen et d'analyse ; s'il n'a pas épuisé le sujet, c'est qu'il n'a pas voulu sortir du cadre où l'enfermait ce qu'il appelait un essai analytique des facultés de l'âme. Mais il en dit assez pour empêcher de s'égarer ceux qui pourraient se laisser entraîner par les funestes paradoxes d'une fausse philosophie ; l'analyse de la volonté est chez lui tellement claire et nette, qu'une fois la définition bien établie, tout le reste en découle de soimême. Condillac avait dit à sa manière, dans son Traité des sensations, la liberté est le pouvoir de faire ce qu'on ne fait pas, et de né pas faire ce qu'on fait. Bonnet rectifie cette définition qu'il trouve obscure et inexacte; il démontre que la liberté consiste dans la faculté que possède l'âme d'exéotiter sa volonté, la volonté elle-même étant l'acte par lequel l'homme préfère, entre plusieurs manières d'être, celle qui lui procure le plus de bien ou le moins de mal^

' * Essai analytique sur les facultés de VâmCf chap. xii.

166 CHAPITRE NEUVtÈltE.

Cette idée de la volonté qui dirige nos actes, et par con-* géquent de la liberté qui préside au choix de nos actions» est Yéritablement conforme au sens commun et à l-eipérience, et Ton voit qu'elle s'accorde parfaitement avec toutes celles que nous pouvons nous faire de la bonté inônie de Dieu, ainsi que de son infinie sagesse et puissance , car tous les êtres créés par lui sont déterminés dans leur nature et dans leur manière d'agir; leurs actions sont des effets produits par des causes qu'explique l'eiamen de leur nature physique et morale : cette conclusion découle du principe qu'il n'y a point d'effet sans cause, principe sans lequel il ne peut exister de raisonnement possible. Or si tout être moral se détermine d'après certains motifs et agit d'après eux, la connaissance de ces motifs entraînera nécessairement la prévision des actes de cet être. La connaissance des motifs dépend de celle des lois qui président à notre entendement, et des rapports -de celui-ci avec la partie physique de notre nature. Or ces rapports doivent être connus de Dieu qui les a créés et qui les conserve ; or Dieu est une cause intelligente par excellence; donc la prévision des actions humaines est une suite nécessaire de la création de l'homme, et l'on ne peut la nier sans admettre des effets sans cause.

De plus, conunent la prévision de Dieu pourrait-elle influer sur la liberté de l'homme? U faut, dit avec beaucoup de raison un des premiers biographes de Bonnet, Jean Tremblay, il faut une action réelle pour influer sur une action également réelle, telle que celle du choix que nous faisons entre une détermination et une autre. Or la prévision de Dieu n'entraîne aucune action extérieure ; elle existe tout entière dans l'entendement divin, et ne peut empêcher l'exercice réel des facultés de l'homme : elle ne peut donc nuire à sa liberté. Ce qui a produit Tobscuritéde ladiacu9«

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