DE L*AHE DES BETES
ter, à rame hymaine^ mais possédant encore des facultés qui doivent se rattacher à leur destinée présente et future. Une telle hypothèse est plus en harmcmie avec l'idée que nous devons nous faire de la perfection de notre univers que celle de pures et simples machines. Quant à la nature et à Tessence proprement dite de cette âme il serait téméraire d'en juger^ bornons-nou^à admettre que cette hypothèse peut parfaitement se concilier avec le respect dû à la dignité de Thorame et à la religion ^. »
On a reiNToché à cet ouvrage dans plusieurs écrits sur rhistoire de la philosophie d'avoir continuellement confondu Ja physiologie et la psychologie^ d'avoir ainsi mal compris la mission de cette dernière science. Cette critique nous paraît injuste, et il nous semble, au contraire, que Bonnet a rendu un meilleur service à la science de l'homme en ne cherchant pas trop à isoler l'âme du corps avec lequel elle est sans cesse liée, qu'en se lançant à corps perdu dans le spiritualisme exagéré où se sont égarés d'excellents esprits tels que Berkeley, Malebranche et bien d'autres. Du moment où l'homme est à la fois âme et corps, on ne peut sérieusement l'étudier et avec fruit qu'autant que l'on tient compte de cette double condition. On lui a aussi reproché d'avoir dit que l'âme pouvait se trouver placée dans quelque endroit caché du cerveau pendant son union momentanée avec le corps; on oubliait que beaucoup de philosophes, et parmi eux Descartes, avaient formé des conjectures analogues sans encourir aucun reproche, car après tout ce n'étaient là que de pures hypothèses. Dans celle qui fait le point de dépait de l'Essai analytique, comme dans toutes les autres. Bonnet s'est montré extrêmement timide et n'a rien hasardé que comme pure supposition, chose bien permise à un pen-
* Essai analytique^ chap. xxiv.
iO
170 CHAPITRE NBUVIÈMB,
seur de son ordre, après avoir médité un sujet eomme il Tavait fait pendant plusieurs années. Quant à nous^ nous regrettons plutôt et nous nous étonnons qu*au lieu d'étu^ dier la formation de nos idées dans une statue animée, hypothèse purement gratuite et qui ne se réalisera jamais^ il ne l'ait pas étudiée de préférence dans un enfant, être succeMif par excellence, et dpnt rintelHgence se développe précisément à mesure qu'il reçoit des impressions du dehors. C'eût été alors un intéressant sujet d'observation et pkis productif que celui de la statue qui est de pure invention. Au reste Bonnet devait ajouter un second volume à cet ouvrage qui eût ainsi éomplété ce que celui*ci laissait d'imparfait. Malheureusement l'état de sa santé ne lui permit pas de l'entreprendre.
La publication de l'Essai analytique donna lieu à une correspondance assez active entre Bonnet et plusieurs savants auxquels il eniioya cet ouvrage. Nous nommerons d'abord Haller qui en donna une analyse substantielle dans le Jour* nal de Oiettingue dont il était un des rédacteurs. Il écrivit de Roche au pays de Vaud * :
«c J'en suis au troisième tome de ma Physiologie, c'est^dire à l'histoire de l'âme. Mon plan me conduit par une route différente de la vôtre, le prends la sensation dans l'œil ; je la suis au cerveau déjà décrit, de là à l'âme. De là suit la perception, la mémoire, l'attention, le reste des fonctions de cet être que je ne dois définir ici que par ses attributs expérimentaux; mon plan ne me permettant pas d'excéder cent pages pour le tout, le sommaire compris. Je ferai bon usage de votre ouvrir, comme vous le verres; joignez à cela des consultatiofii^ de pratique, le gouvernement d'Aigle ajouté à
' La lettre est de 1TC2, mais nous l'avons placée ici parce qae c'est l'ordre où elle se trouve dans les Mémoires de fionnet, et d'ailleurs elle se rapporte parfaitement au 8u[et.
LETTRE DE GACBIUS. 171
celui de Hodie^ cela fait un brouillamiiii d*idée8 bien diffé* rentes de la retraite piiilosophique dans laquelle yous avez médité Yotre ouvrage. Aussi mon tempérament n'est-il pas méditatif; pour y suppléer^ je partage mes matières d'avance dans une infinité de parcelles; à mesure que la matière est difficile, je rends la parcelle plus petite^ jusqu'à ce que je puisse l'embrasser entièrement d'un coup d'œil, ce qui est ma seule manière de saisir la chose. Je me distrairais asseï dès que le champ serait plus vaste que celui d'une couple de secondes, je ne dis pas cela pour recommander ma méthode, etc. »
Gaubius, savant médecin et professeur de chimie à Leyde^ lui écrivit d'une manière plus détaillée. On voit ici le juge^ ment d'un esprit, non pas peut-être aussi étendu que le précédenty mais plus calme et plus réfléchi.
« Leyde, 25 mars 1761.
a L'esprit d'observation, monsieur, et la justesse de jugement qui m'avaient frappé autrefois dans vos ouvrages, m'ont fait attendre avec impatience le présent que M. Allamand m'avait fait espérer de votre part, de «orte qu'à son arrivée^ je n'eus pas un moment de loisir qui ne fût pas employé à sa lecture, et je l'aurais achevée tout de suite» si d'autres occupations et la nécessité du repos ne m'en eusrsent pas malgré moi détournée La méthode mathématique que vous y suivez, jointe à une manière si engageante pour tout homme qui réfléchit sur son moi^ me charme. En vous témoignant donc mon obligation et mes remercîments pour ce beau présent,, je ne puis que vous féliciter, monsieur, de ce que vous êtes le premier qui , non-seulement ait entrepris de soumettre à la rigueur mathématique un
a 11 y a dans le texte i Tatu U méthode maUiématique jointe.
•^ Expression tout aUemande,
sujet si délicat, mais encore qui Tait exécuté avec tant de
« Quant aui principes que vous y adoptez, je suis trop partial pour oser en juger; témoin mon discours académique. De regimine mentis quod medicorum estj publié Tan 1747, et ma Pathologie, et comme je regarde votre analyse * comme un développement mathématique de ce que j'y ai avancé, ainsi je pourrais en fournir des preuves innombrables et des plus frappantes, soit de ma propre expérience, soit des observations d'autres médecins tant anciens que modernes.
« C'est principalement de la médecine que la physique de rame peut puiser ses lumières. Des esprits malins en tirent des conséquences irréligieuses. M. de la Mettrie était assis sur le degré de la chaire, fort attentif quand je prononçais ce discours à la fin de mon rectorat, et peu après, il pubUa son Homme machine. G*est ce qui me rendit cauteleux par rapport à cette matière dans ma Pathologie, et peut-être que votre Essai ne manquera pas de faire une pareille impression en confirmant quelques personnes ' dans leur matérialisme de Tâme, et en induisant d'autres à vous croire adonné au même système. Pourtant je dois vous dire sincèrement que, par la lecture réfléchie de votre ouvrage, je suis plus convaincu de la différence essentielle entre l'âme et le corps, que par tous les arguments que l'on a jusqu'ici produits pour l'immatérialité de l'âme, laquelle je regarde presque comme un corollaire, qui découle nécessairement de votre analyse. En vous voyant pousser le mécanisme de l'âme jusqu'au plus haut degré, on s'aperçoit clairement qu'on n'en peut pas déduire la pensée comme un
. Ml y a dans le texte pour un développement. ^ 11 y a dans le texte quelques-uns.
LETTRE DE CACBIIS. 173
effet varid)le, et qu'on doit absolument recourir à un principe aetif d'une tout autre nature qui monte la machine et dont résulte * ce qui s'appelle proprement penser. Cest pourquoi j'ose vous prier de vouloir bien obliger le public par un traité de votre façé» sur cette matière, pour démontrer que la mécanique des .opérations de l'âme est si éloignée d'être favorable au matérialisme^ qu'elle soit plutôt la preuve plus convaincante du système opposé. 11 n'y a que l'auteur de l'Essai analytique qui puisse exécuter dignement cette tâcbe. Dans l'espérance de cette suite, je vous prie, monsieur, d'être assuré de la considération la plus parfaite, avec laquelle je suis, etc. »
On voit que cette lettre, tout en rendant justice au travail du savant et profond Genevois, admettait que fauteur eût dû mieux et plus complètement expliquer les phénomènes psychologiques, de manière à les mettre à l'abri de toute conséquence que le matérialisme eût pu vouloir en tirer.
le mathématicien Euler écrivit aussi de Berlin le i 8 juillet 1761. Dans sa lettre, qui est fort étendue*, et qui prouve une lecture attentive, il croit devoir soumettre une objection à son correspondant, quoique, dit-il, il soit bien éloigné de vouloir engager avec lui aucune dispute philosophique. Il ne veut point admettre l'existence de ce principe ou de ce fait, que chaque sensation soit appropriée à une fibre particulière, il croit plutôt probable que toutes les fibres se trouvent également disposées à entrer en mouvement en vertu de toute espèce de sensation, et c'est là-dessus qu'il fonde toute sa polémique.
Bonnet avait admis en effet, dans son Essai analytique,
• Il y a dans le Icxie proflue,
* Mémoires de Bonnet ^ lettre 11*. On la trouvera dans les noies h la fin du volume.
que les fibres nerveuses qui communiquaient au cerveau eotraient en vibration, chacune suivant la nature de Tobjet qui venait éveiller la sensation, soit que cet objet s'adressât à l'ouïe ou à l'odorat, ou au goût, et en effist, disait-il pour appuyer cette théorie» la méwire n'est autre chose que l'habitude prise par certaines fibres nerveuses d'éveillorles mêmes sensations à la suite de certaines impressions eité-» rieures.
« Où ne saurait, avait-il dit S rendre raison de la mémoire en admettant dans chaque sens une se4ile espèce de fibre*... 11 y a des sensations qui ne peuvent être d'aucune façon produites par la même fibre; or, des mouvements qui ne peuvent être excités dans une certaine fibre , ne peuvent d'aucune façon y être reproduits ; par conséquent il ne peu t y avoir lieu ainsi au rappel de ces mêmes sensations *. » C'est en s'appuyant sur cet argument que Bonnet répondit à Euler, ou plutôt à son collègue Formey ; car pour éviter une polémique pour laquelle il n'avait aucun goût non plus que son correspondant, il s'adressa à celui-ci pour répondre aux objections que le savant mathématicien lui avait adressées sur son livre.
(( Vous comprenez, dit-il, par ma diligence à vous répondre, que je n'ai presque eu que le temps de lire votre lettre > et celle de M. Euler; je n'ai donc pas encore eu celui de méditer profondément ses objections, mais j'en ai bien eu assez pour juger que cet habile homme a trop concentré ^a vue sur un seul objet. Il pense qu'en détruisant mon principe sur la diversité des sensations, il renverse de fond en comble tout mon édifice ; mais combien de matières que
' Essai analytique, chup. vin, arl. 84. ' Ibid.
* Formey avait probablement écrit de son côté. Nous ne voirons pas sa lettre dans les Mémoires de Boniiei,
ANALYSE d'une LETTRE D'EULER. 175
j'ai discutées très à fond et plus à fond et plus dairemeat peut-être qu'elles ne l'avaient encore été^ et qui ne tiennent pas infailliblement à ce principe ! Loin d'être le fondement de tout rédilice comme le veut M. Euler, il n'en est, au plus, qu'une des maîtresses pierres, contre laquelle notre illustre philosophe réunit toutes ses forces. Je vois par le contenu de sa lettre que j'ai eu le malheur de lui déplaire en citant, § 84, la conjecture de M« de Mairan; je ne la lui ai pourtant donnée que pour ce qu'elle est. Quoi qu'il en soit, voici les premières réflexions qui se sont offertes à mon esprit en lisant la lettre de M. Ëuler. En admettant avec lui que les mêmes fibres, mues différemment, excitent différentes sensations, comment rendrait-on raison de la mémoire? 11 est prouvé par nombre de faits incontestables qu'elle appartient au corps. Elle ne saurait avoir son siège dans les esprits animaux, il faut qu'elle l'ait dans les fibres sensibles. Ces libres retiennent donc, pendant un temps plus ou moins long, les déterminations qu'elles ont reçues de l'impression des objets; mais si ces fibres sensibles peuvent recevoir indifféremment toutes sortes de déterminations, comment pourront-elles transmettre à l'âme le souvenir de chaque sensation particulière? Comment les impressions antécédentes ne seront-elles pas effacées par les impressions subséquentes? Voilà, si je ne me trompe, le véritable point de k question que M. Euler n'a pas envisagé, et auquel il devait donner la plus grande attention.
a II me paraît donc qu'il en faudra toujours revenir à ce qu'exigent les phénomènes de la mémoire. Ainsi, en accordant à M. Ëuler que toutes les libres sensibles sont identi* ques, et que les mouvements seuls se diversifient, il faudra, pour qu'il y ait une mémoire, que les fibres qui auront reçu un certain mouvement conservent l'aptitude à le reproduire exclusivement à tout autre, et alors ne pourra-t-on pas dire
que ces libres acquièrent une différence spécifique parFim-. pression qu'elles reçoivent de Tobjet? Ce ne sont ici que des réflexions que je jette à la hâte sur le papier^ et qui ne sont absolument que pour vous. Mon but n'est que de tâcher de vous prémunir contre le poids énorme de l'autorité d'un grand homme. Je consens volontiers à avoir tort vis-à-vis de votre Académie que je respecte infiniment, et vis-à-vis de vos savants et de M. Euler en particulier que je respecte beaucoup aussi. Je dois préférer la paix aux plus glorieuses conquêtes qui n'ajoutent rien au vrai bonheur. La postérité me jugera si je parviens jusqu'à elle, et il est une autre immortalité à laquelle j'aspire avec plus d'ardeur et que le Sauveur du monde a mise en évidence. Je ne répondrai donc à aucune critique : je ne veux de dispute avec personne. Gardez donc ma lettre par-devers vous et ne la communiquez point La métaphysique n'est pas apparemment
la science favorite de M. Euler. 11 a tant d'occupations, que je lui dois savoir beaucoup de gré de la longue lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire. Quoiqu'elle soit employée à me combattre, je ne lui en suis pas moins redevable, et vous m'obligerez de lui présenter les témoignages de ma sincère gratitude ^ »
Nous donnerons encore ici la lettre de Mairan datée de Paris, 23 mai 1762.
<K .«Des occupations auxquelles je ne m'attendais
pas et à quoi l'on est très-exposé quand on est aussi assidu que je le suis à l'Académie des sciences, m'ont mis hors d'état, et m'y laissent encore, d'entrer dans le détail de l'utile lecture que j*ai faite de votre livre. Tout ce que je puis vous en dire et bien simplement, c'est que votre Essai analytique sur les facultés de l'âihe me parait un ouvrage de
* Mémoires de Bonnet ^ lelîre lO*.