PUCERONS, POLYPES
sur les pucerons dont il avait été, bien jeune encore, J'Iiistorîen. Il décrit encore une fois leurs mœurs et les singularités de leur organisation. Nous ne nous y arrêterons pas avec lui, en ayant déjà parlé à propos des premières années du naturaliste genevois. Sa description des zoopbytes ou animaux-plantes est certainement moins connue des lecteurs qui n*ont point consacré leur temps à la zoologie, d'autant plus que ces animaux sont fort difficiles à rencontrer, et encore plus difficiles à étudier. Aussi notre philosophe, qui écrivait au moment où Ton venait seulement de faire les premières découvertes sur leur véritable nature, exprime-t-il son admiration sur ces merveilles cachées. « Deux mille ans, dit-il, s'étaient écoulés depuis que l'école avait commencé de bégayer et de tâtonner lorsque la sagacité d'un observateur « sut tirer d'un heureux hasard toutes ces belles découvertes. Quelle n'est point l'immensité de la nature! Quelles ne sont point les richesses cachées dans, son sein et la variété presque infinie de ses productions! Combien les instruments qui vous ont valu tant de vérités sont-ils encore imparfaits! Quelle perfection ne pourront-ils par recevoir un jour du hasard ou de l'habileté des artistes ! » Il avait raison de soupçonner que Part d*obsecver les infiniment petits êtres qui composent cette catégorie du règiïe animal recevrait de grands développements. Les travaux sur les infusoires microscopiques se sont aujourd'hui immensément perfectionnés et nous avons pu assister à la découverte de merveilles nouvelles.
Quoique l'histoire des zoophytes rapidement esquissée dans la Contemplation de la nature ne soit pas très-étendue, on y lira cependant avec plaisir une description de ces singuliers êtres qui ressemblent plutôt à des végétations ou de
* Trembley.
petites mousses animées qu'à de yéritables animaui, tels que nous sommes habitués à les concevoir. Il en distingue plusieurs espèces parmi lesquelles nous citerons les polypes en bouquet, les polypes en nasse et les polypes à bras *.
Ces zoopbytes ont des mouvements difficiles à apercevoir à cause de leur extrême petitesse; ce qui les caractérise principalement, c'est l'espèce de vibration ou d'agitation qu'ils excitent autour d'eux dans l'eau et qui fait qu'une partie de leur corps, dont la forme approche de celle d'une cloche ou d'une fleur, semble agitée d'un mouvement de rotation comme un moulinet; ce moulinet n'est d'ailleurs qu'une illusion d'optique produite par le mouvement ondulatoire et très-accéléré des cils ou franges qui entourent la bouche du polype. Une quantité d'animalcules de la même classe ou des classes analogues ofiTrent la même particularité. Ce mouvement ondulatoire a chez tous la même destination, il tend à exciter dans l'eau un pfetit courant qui entraîne vers la bouche de l'animal les corpuscules errants dans l'eau qu'il habite et qui lui servent de pâture*.
Le polype en nasse ou entonnoir et la naïade ou naide sont l'objet de descriptions non moins intéressantes. Mais le plus curieux de tous est sans aucun doute le polype à bras. Nous trouvons ici une description détaillée de cet animal extraordinaire qui venait alors d'être observé pour la première fois par Trembley dans les eaux stagnantes de la Hollande. Cet animal ressemble, dit notre auteur, au doigt d'un gant, ce doigt est exactement fermé par un bout et ce bout sert de queue au polype qui l'emploie à se fixer aux objets. 11 n'a qu'une seule ouverture à l'extrémité de son
* On les appelle aujourd'hui hydres à cause de la multiplicité de leurs bras ou tentacules. (Yoy. la note à la fin du volume.)
* Coniemplaiiotit VllI" partie, chap. xi.
POLYPeSy DIVERSES ESPÈCES. 235
corps. Le bout ouvert du doigt forme cette ouverture unique qui sert à la fois à rentrée et à la sortie des alimeuts; les bords de Touverture formant les lèvres autour de cette espèce de bouche soat huit à dix petits filets ou cordons déliés formés de la mên)e peau que le doigt et qui peuvent s'allonger et se raccourcir comme les cornes du limaçon* ce sont les bras du polype; ils font encore les fonctions de pieds et lui servent pour s'appuyer contre les objets résistants et 3'avancer de distance en distance. Supposez que ce doigt lui-même possède une souplesse proportionnée à celle des cordons ou filets et que toute la substapce de Tensemble soit molle et gélatine\ise et parsemée tant en dedans qu'en dehors d'un nombre prodigieux de petits grains sinulaires^ et vous aurez une idée assez exacte d'un polype d'eau douce. Il faut ajouter que tout l'ensemble n'a pas beaucoup plus d'un tiers de pouce de longueur, sans y comprendre cependant la longueur des filets eu les supposant complètement déployés*.
On conçoit qu'un pareil être ait longtemps embarrassé les naturalistes, et qu'avec son app^reqce végétale on ait pu hési* ter pour savoir dans quel règne on le placerait. C'est pourquoi les animaux de cette sorte ont été appelés zoophytes, de deux mots grecs : î;ow, je vis, çutov, plante, ou plante vivante. Le polype à bras est très-vorace, dit Bonnet, H se sert de ses bras, comme le pêcheur de son filet. Quoique fort petit et n'ayant lui-même .que quelques lignes de lopgueur, il peut les allonger de plusieurs pouces suivant sa volonté; il les tient fort écartés les uns des autres et peut occuper ainsi un très-grand espace* Ils deviennent alors fins comme des fils de soie; doués d'un sentiment exquis; ils sentent alors la moindre proie qui vient à les rencontrer ; si un
* Contemplation, VUl* partie, ch, xv.
vermisseau , une daphnie ^ surtout , car ils affectionnent beaucoup celte nourriture, vient à les toucher en passant, c'en est assez pour qu'ils ne puissent s'échapper; ces filets déliés s'entortillent autour d'eux, les enlacent de toutes parts, les amènent dans la bouche "qui les avale souvent en même temps que les bras qui les tiennent; la proie ainsi absorbée est alors ballottée dans l'estomac, elle s'y dissout et s'y digère. Cet estomac n'est autre chose que l'intérieur même du petit sac membraneux que nous avons, pour plus de clarté, comparé à un doigt de gant et qui constitue toute l'organisation de ce zoophyte. Il est d'ailleurs tellement mince qu'il est aussi parfaitement transparent et se teint de la couleur des objets dont il se nourrit. Le polype à bouquet se propage en se partageant par le milieu. La reproduction du polype à bras est toute différente, il se multiplie comme une plante, et ses petits viennent au jour à peu près comme les branches d'un arbre par voie de bourgeonnement. Un petit bouton se montre sur le côté du polype. Ce petit bouton est le polype nouveau-né lui-même ; il grossit, s'allonge, et se détache enfin du polype principal. Pendant qu'il lui est encore uni, il fait corps avec lui comme la branche avec l'arbre. Les proies que le polype principal vient à saisir et à avaler passent immédiatement dans le corps du petit polype qui lui est attaché et le colorent de telle manière qu'on voit au travers de sa peau le genre de substance qu'il a absorbée. L'objet absorbé forme alors comme un petit sac contenu dans un plus grand; les proies que le petit polype saisit, car il se met à pêcher dès qu*il a des bras, passent de la même manière dans le corps du grand ; ils se nourrissent ainsi réciproquement*. Il semble que la nature ait voulu
* Vulgairement connues sous le nom de pucea d'eau. ' Conumplûiiofit Vlll* parUe, ch. xv.