CHAPITRE LXI
J I'aprf. s la demande contenue dans différentes lettres que la marquise avoit e'criles, le comte d'FJlival, la comtesse Caroline , Charles , Adélaïde , Dulac , le baron de Lisberg, la marquise d'Amance, Aurore, Amédée , Gustave el Victorine s'éloient rendus chez la princesse de Santa!)gélo. Us étoient réunis dans le grand cabinet de la princesse. Toutes les précautions avoient été prises pour que rien de ce qui s'y diroit ne pût être entendu, et persoinie ne devoil y être introduit que madame de Florentine, qui devoit arriver à trois heures. On l'altendoit avec d'autant plus d'impatience, qu'on ne pouvoit former que les conjectures les plus vagues sur l'objet de la réunion qu'elle avoit rë-
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clamée , et dont la demande avoit causé tant de surprise.
L'heure con- enue sonna, et la marquise entra dans le cabinet. Elle paroissoil avoir beaucoup soufi'eit; ses traits éloienl altérés, ses yeux encore ronges; et son allitudeétoil celle d'une femme résignée à un très-grand malheur. Aj)rès quelques momens de silence : — « Aucun de vous , u dit-elle d'une voix émue , ne doit s'at- « tendre à ce que je vais vous révéler. u Un événement terrible a changé la (( femme infortunée qui a voulu paroître « devant vous. Lorsque vous l'aurez en- (( tendue , elle obtiendra votre pitié ; elle (( l'espère du moins. Ne la jugez pas avant u qu'elle ne vous ait fait connoître la ré- (( solution que le ciel lui a inspirée. Mais, « avant tout, lisez cette déclaration que u m'a remise le curé de Florentino. » — Elle se leva, et donna l'acte à M. d'Ellival, qui en commença tout haut la lecture. Les figures de toutes les personnes
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réunies dans \e cabiuet exprimoient biea fortement tous les senlimens qui se succédoient dans leurs âmes, peudanl que le comte lisoil. Mais une sorte de silence religieux fut observe. M. d'Ellival avoit fini de lire, et tout le monde se laisoit encore ; tous les regards éloienl tournes vers la marquise qui , relevant ses yeux dans lesquels rouloienl de grosses larmes, dit avec Tacccnt d'une émotion profonde^: — (( Quelle accusation vous venez d'en- (( tendre! je pourrois la rejeter; mais je (( ne dois , ni ne veux raffoiblir. Ma ten- <{ dresse pour ma fille m'a entraînée ; et, « exemple effrayant de ce que peut pro- )) duire une première démarche coupable, ♦( je suis tombée de précipice en précipice. « Dieu a daigné faire naître dans mon « âme le repentir le plus amer. 11 m'a reu tenue avant que je ne fusse perdue à « jamais. J'ai reconnu mon crime ^ et je « viens l'expier. Je sais que je parle et <c devant le comte Amédée , et devant
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« la comtesse Aurore, et devant ces juif meaux , de qui je u'aurois le droit d'at- « tendre qu'indignation et vengeance. (( Mais je reçus la main du père des ju- « meaux ,el du parent du comte et de la « comtesse. Mais quels senlimens plus « nobles et plus généreux pourrois-je in- « voquer que ceux des familles si juste- « ment honorées, devant lesquelles j'ai « voulu paroilre ? Je n'implore pour moi (( que leur pardon. Mais ma fille est intr nocente; elle a tout ignoré , elle ignore « encore l'affreux malheur de sa mère.
« Je réclame pour elle tout ce que (( vos vertus pourront vous dicter. Tout u ce que je possède est à vous , est à ces « jumeaux que j'ai si cruelîen^.eut offcn- (( ses. Disposez-en ainsi que vous le ju- (( gérez convenable. Que ma fille seule- « ment trouve grâce devant vous. Madame (( d'Ellival , madame d'Amance , vous « êtes mères; souffrez queje vousrecom- « mande particulièrement ma Constance.
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u Puisse d'ailleurs le ciel vous loucher « tous en ma faveur ! que voU e compas- « sion obtienne pour moi la clémence du « citl! C'est celle miséricorde que je de- « manderai à Dieu dans l'asile sacré où « je vais terminer ma vie. Le couvenl le « plus austère est celui que j'ai choisi. Je « ne reverrai plus le palais que je viens « de quitter. Je ne reverrai plus ma fille « que dans la retraite où je vais offrir à la « divinité la pénitence la plus rigoureuse. « En sortant d'auprès de vous, la mar- (( quise de Florentino sera morte pour (( le monde; il ne restera d'elle que la « mère infortunée qui , sur les marches » de la tombe , ne cessera de prier pour <( vous qu'elle honore, pour sa fille qu'elle « place sous votre égide , et pour elle qui (( a un si grand besoin de fléchir la colère « céleste. » — A peine a-l-elle ache\ é de parler que les jumeaux volent à elle, la serrent dans leurs bras, la nomment leur mère. Elle ne peut résister à l'émotion
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nouvelle qu'elle éprouve; elle s'évanouit. On s'empresse en vain autour d'elle ; on tâche en vain de la secourir, elle reste sans mouvement ; on tremble que les efforts extraordinaires qu'elle vient de faire , n'aient brisé les ressorts de sa vie; elle sort cependant peu à peu de son état d'insensibilité; et lorsqu'elle a retrouvé une partie de ses forces , elle se précipite à genoux , lève les yeux et les mains au ciel, et fond en larmes. On l'environne, on la relève, on l'encourage, on veut combattre la résolution qu'elle a prise de se renfermer dans un cloître; mais tout ce qu'on peut lui dire à ce sujet l'afflige profondément , et ne change pas sa détermination.
On lui parle de sa fille; une grande partie de la fortune des jumeaux lui sera consacrée ; tout ce qui s'est passé sera enseveli dans l'oubli le plus profond ; on le lui promet devant Dieu ; on le lui jure sur l'honneur. Aurore et Amédée ne veu-
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lent rien reclamer de leurs domaines pour les années écoule'es ; des molifs de dévotion et de rcconnoissance envers Dieu qui les avoit délivrés du glaive des brigands, expliqueront très-bien leur longue séparation du monde; le désir de donner aux jumeaux l'éducation la plus analogue aux vues que l'on avoit sur eux , aura seul déterminé leurs parens à leur laisser ignorer leur naissance , à les placer chez Thadée, à accepter ensuite les bontés de la princesse de Sanlangéio. La marquise ne peut exprimer sa rcconnoissance. — h Ma « fille, s'écrie-t-elle , n'aura donc pas à (( rougir de sa mère; elle ignorera le trop M coupable effet de ma tendresse pour « elle. Et à qui devrai-je de ne pas finir (( dans le désespoir des jours troj) pio- (( longés? A ceux que j ai cruellement « blessés dans ce qu'ils oui de plus cher. « O mon Dieu ! vous seul pouvez, récom- « penser une bonté si indulgente et si gé- <i néreuse. Adieu, vous tous qui rendez
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« taul de biens pour tant de maux; jouissez « de tous les hommages que vous savez « si bien mériler : n'abandomiez pas « Constance, et pensez quelquefois, pour « votie botiliîj! • , à tout ce que vous doit « sa mère intorlutiée. Daifjae le ciel sou- {( tenir mon courage ! Le motîde a fini <{ pour moi; je ne vois plus que le tom- (c beau. » Elle part ; on s'efforce inutilement de la retenir ; elle s'échappe, monte seule dans une voilure qui l'allendoil à la porte , et se fait coud-ûre au couvent des Carmélites, nommé de Sainte-Thérèse.
Tous ceux qui éloient réunis chez la princesse de Sanlangélo, gardent pendant quelque temps un silence bien expressif. Ils ne peuvent se refuser à la plus douce des jouissances , celle de tout le bien qu'ils viennent de faire. Ils s'y abandonnent involontairement, et dans une sorte de recueillement religieux.
Faisant cesser cependant cette sorte d'extase , quelque charme secret qu'ils y
trouvent, ils se regardent, se devinent, s'embrassent , remercient le ciel, se concertent sur les moyens les plus prompts et les plus sûrs d'exe'cuter ce qu'ils ont promis à la marquise , de délivrer le comle Antoine de toute inquiétude; et:
la princesse va elle-même consoler et encourager Constance, que la marquise avoic fait conduire chez une de ses parentes , veuve , sans enfaus, âge'e, et très-respectable par ses vertus.