CHAPITRE XLVII
ilLYEc combien de te'moignages d'estime et d'affection, monsieur et madame d'Ellival, leurs enfans, leurs parens , leurs amis furent reçus à Hyères ! et avec quelle joie le comte, la comtesse, Charles, Adélaïde, madame d'Amance, Lisberg et Dulac revirent ces rives et ces montagnes verdoyantes et fleuries qui leur relraçoient des souvenirs si doux ! Germain et Charlotte ne pou voient modérer tout ce qu'ils e'prouvoient en se retrouvant dans les bras de Gervais et de The'rèse , et en leur présentant Pauline et Michel , que Thérèse et Gervais ne cessoient de bénir, en les confondant dans leurs embrassemens avec Charlotte et
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Germain. Charles parcouroilaA'ec Alphonsine Je beau pays qu'il etoit si content de revoir ; Adélaïde conduisoit Léon dans tous les endroits qui avoienl si vivement inte'ressé son enfance ; et les trois familles réunies allèrent visiter cet ermitage de la Vierge , où le bonheur suprême avoit commencé pour d'Ellival et pour sa compagne. L'ermite, qui vivoit encore, fut enchanté de les revoir. Ils entrèrent dans le temple ; ils y prièrent. D'Ellival montroil à la princesse , à Aurore et. à Amenée , les diflerentes places où il avoit épîwuvé ces sentimens soudains , irrésistibles et profonds dont il les avoit si souvent entretenus. Caroline , tenant d'une main Charles , et de l'autre Alphonsine , regardoit Adélaïde et Léon , contemploit d'Ellival , sourioit à ses amis. Elle devoit être la plus heureuse des femmes , et cependant une peine intérieure et qu'elle ne pouvoit comprendre , venoit à chaque instant troubler l'eachaulemeut dans le-
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quel son âme se plongeoil avec lanl de délices. 11 lui sembloil qu'un voile s élendoil sur lous les objets de son affeclion. Elle fut long-temps recueillie. Ses amis suivirent son exemple.
On sortit. On s'assit sur l'esplanade. La comtesse avoit les yeux fixes sur la route qui conduisoit à la chaumière de Malhurine. Son mari lui serra la main ; elle ne put retenir ses larmes. Ses enfans , ses amis les virent couler; mais ils connoissoienl trop la vive sensibilité de la comtesse , pour ne pas lui cacher avec soin qu'ils s'éloient aperçus de sa tristesse. D'KiiiNal, en l'embrassant, l'entraîna au milieu du groupe que formoient leurs quatre enfans. On désira de jouir longtemps des points de vue admirables que l'on avoit sous les yeux. On se promena autour de la chapelle , on parcourut les bois de pins qui l'environnent ; on revint à flyères par des prairies charmantes et de belles plantations d'oliviers. Ou sa-
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YOuroil, pour ainsi dire, tous les agreniens d'une des contrées les plus favorisées par la nalure. Caroline seule ne pouvoit se livrer en paix à la félicité commune. Il lui sembloit qu'un senliment secret lui annonroit que bientôt elle ne seroil plus au milieu de ceux qu'elle cbérissoit si vivement.
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LETTRE
De la comtesse d'ElUval à la princesse Charlotte de
« Mes lettres doivent vous paroilrc « chaque jour plus mélancoliques , ma H chère amie. Pardonnez-moi si j'abuse « de votre amitié. Mais je n'ai pas la force « de vous cacher aucun de mes pressenc( limens. 11 m'est si doux, si nécessaire i< de les déposer dans votre sein. Cet aban- « don , qu'autorise votre affection pour « moi , me donne plus de force pour super porter ce que j'éprouve, sans en parler « à d'EIlival. Voilà les premières peines a que je ne confie pas au bien-aimé de « mon cœur. 11 les soulageroit par ses <( consolations ; mais combien il seroit n affligé ! Je le connois bien ; il aura assez a tôt des regrets trop amers.
« Je vous ai écrit, ma chère cousine, ce
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w que j'avois éprouvé, en visitant avec nos <( amis de Rome l'ermitage de la Vierge. f( Hier nous les avons conduits à ce grand « étang , qui rappelle à ceux qui nous ai- <( ment des scènes si intéressantes de ma « vie et de celle de mon mari. J'étois bien « soufllVante. La tristesse de mon esprit me » paroissoit diminuée; mais ma santé étoit « plus dérangée. On a voulu voir de près ces « rochers si souvent battus par les vagues, « et où d'Ellival fut sauvé par celle qui au- « roit été si heureuse de mourir pour lui. <{ On s'est embarqué; on a vogué long- « temps. L'étang a été traversé en différens « sens. On est revenu auprès des rochers, « et, comme la mer étoit calme, on s'y est H arrêté. La barque dans laquelle j'étois « avec d'Ellival, s'est trouvée précisément (( à côté du gouffre où il faillit à périr. « D'Ellival m'a serrée contre son cœur. « Un coup de vent inattendu a agité la « barque. Mon mari m'a embrassée encore « plus fortement, comme pour me releui r
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« h son lour. Mes quatre enfans m'ont en- « vironnée avec une sorte deilVoi. L'ap- « parencedu danger s'est bientôt dissipée. « Je leur ai souri j ]e les ai presses contre « mon sein. Ils ont craint de me perdre; ils (f ont redouté pour moi le goufTre sur les « bords duquel , un instant auparavant , (( ils étoienl si tranquilles. Leurs cflorts i( seront vains. Je serai ra\ie à leur len- « dresse; j'échapperai à leurs embrasse- « mens; je tomberai dans l'abîme de la « mort.
« Le frais de la mer a augmente mes {( douleurs. Je suis devenue Irès-pàle.
« D'Eiiival a proposé de repartir. Nous « sommes promptemenl remontés en voi- H ture , et revenus à Hyères. »
AUTRE LETTRE
De la même à la même.
« Vous vous souvenez, ma chère cou- « sine 5 de cette grotte où d'EllIval, pour « la première fois, me parla de son amour. H Nous y sommes alle's. Mes souffrances « éloient un peu suspendues. Le temps « éloit très-beau ; aucun souffle n'agitoit « l'air. J'ai cru pouvoir aisément accom- « pagner ma famille et mes amis. Mais (( j'avois trop présumé de mes forces. Je (( m'affoiblischaque Jour davantage. Nous « étions encore au bas de la yallée pitto- (( resque, vers le haut de laquelle la grotte « est située, lorsque je me suis sentie très- « fatiguée. Charles et Alphonsine m'ont (( soutenue. Ils paroissolent si contens de v( m'aider à marcher. Bientôt j'ai senti (( que mes jambes fléchissoienl sous moi. « Mes quatre cnfans ont voulu me porter.
« Je n'ai pu me refuser à leurs vives ins- « tances. D Ellival les aidoit. Combien « j'ëtois émue de leurs soins si atlenlits, « de leurs prëcanlions si touchantes! Heu- « reuse épouse, heureuse mère, pourquoi « faudra- t-il que je quille et mes enfans et « mon Ellival ?
« Nous sommes arrives à la grotte.
« Avecquel allendrissement j ai lulesuou- « velles inscriptions que mon mari et mes « enfans y ont fait tracer! Avec quelle cha- <{ leur d'Ellival a rappelé à nos amis tout ce « qu'il leura dit si souvent de cette grotle. <( AlphonsineelLëonëtoient enchantes de « l'entendre. Ils examinoieut , avec l'in- « lërêt le plus vif, lintërieur, i'extërieur, « les environs de cet asile; ils sorloient, ils i< rentroient. Charles conduisoil Alphon- « sine, Adélaïde conduisoil Lëon. lis vea noient m'embrasser , ils embrassoieut (( tous nos amis. D'Ellival les a rassembles c( autour de moi. Avec quel plaisir je c< conlemplois celle chaîne si chérie dont
« ils m'eavironnolenl ! O mon Dieu! me « disois-je tout bas , puissent-ils , quand « je ne serai plus, consoler leur père !
« Pardonnez-moi , ma chère cousine , « la teinte sombre de mes lettres. Je ne « puis plus surmonter les idées qui m'ob- « sèdent. Ma sensibilité s'exalle , et ma « raisoQ s'affoiblit. »
AUTRE LETTRE De la même à la même.
« Je vous remercie de vos conseils ,^ {( ma chère, amie ; je m'y conforme de a mon mieux. Je fais très-exactement (( tout ce que me prescrit notre excellent a médecin. Mais quand un coup terrible (( a été porté , quelle espérance peut-on (( avoir ? I^a fatale disparition de Charles « m'a frappée trop fortement ; elle a dé- « cidé de ma destinée.
« Je me suis traînée ce nialia jusqu'au
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(( châlean. Je nie suis assise sur celle pierre « dont le souvenir vivra long-lemps dans « n^.a famille. Ellival élolt auprès de moi; (( mes enfans , mes amis m'enlouroient. « Le ciel éloil serein ; le soleil brllloit de c( tout son éclat; les feux qui jaillissoienl « des vagues de la mer, contrasloient « avec la riante verdure des campagnes ; « l'air étoil calme et embaumé. î\ous « respirions de doux parfums. Nous ad- (( mirions eu silence l'immense paysage. f< Nous étions heureux.
« Un nuage noir s'est montre au-dessus (( des îles. Des éclairs l'ont sillonné. Le « calme a cessé ; le tonnerre a grondé; u la tempête a menacé de bouleverser {( l'horison si tranquille un moment au- « paravant. Ce changement subita troublé « mon âme. L'orage s'en est emparé.
(( L'instant de bonheur a disparu pour «moi. Mon Ellival, mes enfans, mes «amis, je les vois aujourd'hui. Je les u chéris; ils m'aiment. Encore quelques
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« inslaiis, et je ne les verrai plus. Tout « aura fini pour moi. O Dieu ! j'ëlois si <( heureuse.
« La crainte d'une grande averse nous « a fait redescendre vers notre habitation. « J'ai eu bien de la peine à y arriver. Je « donnois un bras à d'Ellival , et l'autre à (( Charles. Alphonsine me precédoit et {( m'indiquoit les sentiers les plus faciles. « Adélaïde et Léon écartoienl les pierres (( et les branches sèches. Pauvres enfans , « que le ciel les récompense !
« Vraisemblablement je ne reverrai « plus le château. »