CHAPITRE XXIV
J jES jumeaux ëtoient ensemble dans l'appartement de Viclorine. On vint leur dire qu'un jeune cultivateur deraandoit à leur parler en particulier. Ou l'introduit. Sa figure annonçoit la candeur. li dit qu'il demeuroit dans un village peu éloigne de la ville. Comme il traversoit , pour venir à Rome , un bois assez grand , et qu'il passoit auprès d'une chaumière isolée , une femme ètoit venue à lui, lui avoit remis une lettre, et l'avoit engage à la porter au palais de Santangèlo, et à ne la donner qu'à monsieur le baron , ou à mademoiselle Victorine. Le baron prend la lettre, remercie le jeune homme, lui donne une pièce d'argent, et le congédie.
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La lettre étoit adresse'e à monsieur le baron Gustave et à mademoiselle Viclorine de Satilangélo.
Le baron la dëcaclicte et lit: -- «Vous « que j'ai eu tant de plaisir à élever , qui <( faisiez tout mon bonheur, et sans les- « quels je ne puis vivre , ne refusez pas « à celle qui vous a servi de mère la salisu faction de vous revoir un instant. J'ai <( quitté la cabane où mes yeux ne cessent « de vous clierclier. Je suis venue dans «( une chaumière isolée , au milieu d'un « bois très-voisia de la ville. Prenez le « chemin de Tivoli jusques à la seconde K route h droite, elle vous conduira au « bois où je vous attends; et, en suivant « le premier sentier à gauche , vous arri- « verez, sans pouvoir vous tromper, à la <f chaumière. Venez -y seuls; vous n'y « serez connus que de moi ; votre absence (( sera très-courte; votre course ne pourra « faire naître aucun soupçon. Celle que « vous avez tant de fois appelée votre Tome m. -2
(( mère, vous embrassera , et s'en relour- <( nera moins malheureuse. »
Les jumeaux baisent avec transport la lettre de Madeleine. Ils sont ailes souvent se promener dans le bois qu'elle leur indique ; ils ont entrevu la chaumière , ils connoissent sa position. Le hasard fait qu'ils n'ont pas encore fait leur toilette, et qu'ils sont en habit très-simple ; ils demandent à l'instant une voiture , et se font conduire jnsquesau-de là des faubourgs de Rome. Mettant alors pied à terre, et recommandant à leurs gens de les attendre , ils s'avancent , pleins de joie, vers l'endroit où leur bonne mère va les serrer dans ses bras.
Ils arrivent à la chaumière. Un inconnu est près de la porte. Ils demandent Madeleine ; on les fait entrer, on les conduit dans une chambre de derrière, obscure , et plus basse que celles de devant; et, au moment oii ils en veulent descendre les marches . plusieurs hommes armes se pré-
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cipilenl sur eux, lient leurs mains, leur bandent lesyeux , mettent un bâillon dans leurs bouches, et les laissent sur de mauvais bancs, dans Timpossibililé de faire le plus petit mouvement , de voir et de parler. Quel ne fut pas le désespoir de Gustave et celui de Vicloriae !
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LETTRE
De Dominique au comte Antoine de Volent a.
<k J'ai pris toules les précautions que <( vous m'avez prescrites pour que celle <k lellre vous parvînt sùremenl. Vous n'y « trouverez, d'après vos ordres, niadresse, « ni date, ni signature.
{( Lorsque la nuit a élé close, la voi- « ture est arrivée à la chaumière, ainsi que « vous l'aviez réglé. Nous y avons fait « monter le frère et la sœur, mais sans *k leur ôler leurs liens, leurs bandeaux, ni « leurs bâillons. Le jeune homme parois- <{ soit furieux, et sa sœur presque sans K connoissance. Je suis monté dans la voi- « ture avec eux. Quatre hommes nous es- « cortoient. Je les avois choisis, ainsi que <( le postillon, parmi ceux dont le dévoue- « ment est éprouvé depuis long-temps ,
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t< et pour qui l'argent est tout. Le temps « nous favorisoit ; le ciel ëloit couvert d« « nuages noirs; le vent e'toit impétueux; « le tonnerre e'clatoit ; le bruit de l'orage « ne permeltoit pas de distinguer celui {( des roues et des chevaux ; et robscurilé « étoit si épaisse que nous avons failli, « plusieurs fois , à nous égarer. Toutes « nos stations ont eu lieu dans les endroits (( inhabite's que vous nous aviez indiqués. « Nous n'avons voyagé que la nuit , et en. « évitant les villages et les routes fréquen- « lées. Les détours que nous avons été « obligés de faire , ont prolongé notre « voyage. Cependant nous sommes arri- « vés ce matin, d'assez bonne heure, au « château.
« Le frère et la sœur ont été à l'instant u séparés l'un de l'autre. Chacun d'eux a « été enfermé dans une tour; une «rande « distance sépare leurs prisons. J'aiconu gédié ceux qui m'avoient aidé , et je les « ai satisfaits au-delà de leurs espérances.
DO CHARLES D ELLÏVAL
^< Ils désireroient bien vivement des or^ « dres pour une nouvelle expédition. J'ai « eu ensuite une longue conversation avec « le concierge. Je n'ai rien oublie de ce « que vous m'aviez recommandé de lui « dire au sujet de ses nouveaux prison- « nicrs. Il sait fort bien que sa vie dépend « de sou exacte obéissatice et de sa dis- « crétion. Je lui ai demandé si l'on entenu doit encore diffcrcus bruits exlraordi- « naires daus quelques parties du château, K cl particulièrement dans les environs de « la salle tendue de uoir, au milieu de «f laquelle on conserve le cercueil de feu « madame la comtesse, morte dans une K cbambre voisine, il y a plusieurs an- « nées. Il m'a répondu que ces relentisse- <c mens souterrains, qui ré^noient souvent « au-dessous des cours et des bâlimens , <i et dont les rouîemens sourds, mais ef- « frajans, paroissoient s'étendre à degran- « des distances, avoient cessé depuis un <i Irès-Ioug temps , et à peu près à l'épo-
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(( que où un ëvënemenl extraordinaire « dont il Aous rendit compte, lui inspira, « ainsi qu'à sa famille , une terreur si n grande. Celle époque est celle où ils (( crurent voir l'esprit de feu madame la « comtesse, sortir de la salle noire, ouvrir « avec fracas toutes les portes, traverser « la galerie, les vestibules, les cours, s'e'- (( chapper dans Tavenue, et se perdre dans (( les airs. Vous savez combien le concierge « est superslitieux,et combien son espritcst « borné. Mais il n'en obéira que plus fîdè- « lemenl à vos volontés, et ne se rappellera « que davantage vos menaces et vos prot< messes. Il s'est bientôt empressé d'ajou- « ter que, si ces commotions souterraines « qui paroissoient quelquefois ébranlerles (( fondemens du château, ue se faisoient « plus sentir, il entendoit presque toutes *< les nuits, auprès de la salle noire, des « bruits assez prolongés, desaccens plaini( tifs, et comme des gémissemeus. — Les M portes , m'a-l-il dit , qui conduisent de
« mon logement , des cours et des vesli- •f bules, dans la salle noire, sont toujours u fermées avec le plus grand soin, ainsi u que toutes celles par lesquelles on com- « raunique de cette salle dans les apparat temens qui l'environnent , et cepen- « danl , lorsque je la visite, je crois voir i( souvent les meubles et les tapis dëran- « gës; et mes enfans, par qui je*me fais « toujours accompagner dans cette pièce, « croient le remarquer de même. — Je « lui ai dit que ce qn il entendoit , ne pou- « voit venir que des effets du vent, ou de « quelque^autre cause semblable, dans un « château immense et très-sonore; et, après « l'avoir rassuré , je l'ai engagé à redou- « bler sans cesse d'exaclilude et de vigi- « lance. »