‹ Charles d'Ellival et Alphonsine de Florentino (volume 2)Chapitre 9 sur 28 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

J je comte Pvodolplie d'Ellival , qui avoit besoin plus que persotuic de chercher à varier ses plaisirs , éloil allé passer plusieurs jours daus les terres d'un do ses amis doQtle château, situé près des frontières de Naples , u'étoit pas très-éloigué de celui de Saint-Paul. Se promenant à cheval daus les campagnes voisines , il s'étoit assez approché du château ducomte Antoine, pour être frappé de sa situation, de sa grandeur , de sa beauté. Il désira de le voir de près. Accoutumé à trouver peu d'obstacles à ses volontés , il descendit de cheval, escalada d'autant plus facilement le mur de l'euceinle extérieure que ce mur étoit dégradé, traversa le parc, entra dans ua vaste parterre, et parvint jus-

qu'au large fossé qui environnoit le château , ses cours , el -'■es donjons.

Le basartl le conduit auprès de la leur dans le haut de laquelle Vicloiine ëtoit renfermée. 11 esl élonné de voir de ce côté toutes les fenêtres murées, ou garnies de i^ros î>arreaux de fer ; el , pendant qu'il consi'Jô'ie ceshàlimens imposans par leur gracdfur jleur ancienneté etleur solidité , i! entend quelques acrcens plaintif?.. 11 écoute avec attention. Une voix profère quelques mots entremêlés de soupirs. 11 croit ia i econnoître. Les gémissemeucs entrecoupés continuent; plusieurs mots sont proférésde nouveau ; il n'en doute plus ,il reconnoît la voix deVictorine. Absent de Rome depuis quelque temps, écrivan t peu, recevant peu de lettres, et ayant séjourné dans différeus endroits, il ignoroit encore les malheurs de mademoiselle de Santangélo. Quelle ne fut donc pas sa surprise! II appelle plusieurs fois mademoiselle de Saulangéio. Personne ne lui répond ; et le

pins grand dicnce règne dans la four. îl €sl Lien sûr , cependant , de ne s'être pas trompe. Il veut ëclaircir une aventure aussi extraordinaire. 11 traverse de nouveau le parterre et le parc, escalade le mur, remonte à cheval, va à la grande porte du château , et demande le conciLMgo. — a A qri .'ippartient ce grand « ciiàleau ! — A M. le comte Antoii e « de Volenla. — Au comte Antoine « de Volcnta , à celui qui a un palais à « Rome. M — Oui, Monsieur. — La surprise et la curiosité du comte Rodolphe augmentèrent. — « Habile - t - il quel- « quefois dans cette résidence ? — Non , (( monsieur , M. le comte a renoncé à y « demeurer depuis la mort de madame « la comtesse qui y a été enterrée. — Le (( tombeau de la comtesse Antoine est (( dans ce château ? — Oui , Monsieur, <( au-dessous de la grande salle où l'on a « placé son catafalque. — Pourrois-je « voir celle salle ? — Une permission de

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u M. le comte m'est nécessaire pour qnc « je puisse y inlroduire quelqu'un, ex- <( cepld lorsque le curé de la paroisse « \ienl y dire la messe. — Y vient-il soute vent? — Une fois chaque année, mon- « sieur; il y est venu , il y a bien peu de « jours; et si vous habitez dans les envia rons , vous aurez sûrement entendu a parler de l'événement bien extraordi- (( naire dont nous avons tous été témoins a vers la fin de la cérémonie. — Quel (f est donc cet événement ? — Pendant (( que M. le curé disoil les dernières priè- « res , nous avons vu avec eflroi l'ombre « de feu madame la comtesse qui est sor- (( tie de dessous terre ; nous nous som- (( mes tous enfuis; et lorsque nous avons <i osé entrer, nous n'avons pu découvrir (( aucune trace de cette terrible apparic( lion. D — I.e comte ne put s'empêcher de soui ire de la terreur qui se peignoit sur la figure du concierge , pendant son récit. — « Mais vous avez des dames dans

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« le château. — Non, monsieur, il est « etilièrement inhabité. — Je viens ce- « pendant d'entendre la voix d'une jeune (f personne qui doit occuper le haut d'ua « de vos dorîjons. — Vous vous êtes « trompé, monsieur; il n'y a personne « dans le château. » — Le comte Rodolphe continua long-temps son entretien avec le concierge. Il ne négligea rien pour lui arracher son secret ; il lui lit les questions les plus embarrassantes ; il fit briller l'or à ses yeux ; il essaya même de l'intimider. Toutes ses séductions furent inutiles. 11 ne put obtenir aucun renseignement.

Fâché, humilié, et presque irrité du mauvais succès de ses tentatives , convaincu plus que jamais qu'il avoit entendu mademoiselle de Santa ngélo , ne devinant pas par quel concours de circonstances elle étoil prisonnière du comte Antoine, voulant absolument découvrir ce singulier mystère , délivrer Victorine , et Tome III. 4

se servir de ce grand service pour lâcher de la rendre favorable à l'amour qu'il n'avoit pas cesse de ressentir pour elle, il revint à l'endroit par où il avoit pénétré dans le parc. Parvenu une seconde fois auprès de la tour, et ayant plusieurs fois prononcé très-haut les noms de Victorine et de Santangélo , sans obtenir aucune réponse, il alloit repartir lorsque ses yeux se portèrent par hazard sur le pied du donjon. Il vit à la base de cette tour, et au niveau du fond du fossé , une ouverture assez étroite, et fermée avec une porte de fer. Il conçut à l'instant un projet dont il ne douta pas de la réussite.

Il revint pendant la nuit avec deux de ses domestiques et des ouvriers qu'il avoit gagnés. Il les conduisit jusqu'auprès du donjon, descendit avec eux dans le fossé par le moyen de plusieurs échelles de corde, et les fit travailler avec tant d'ardeur autour de la porte de fer, que les pierres qui retenoient les gonds , furent

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bientôt brisées , et que la porte céda. Voyant devant lui l'escalier de la tourelle, il s'empresse de monter un flambeau à la main , pénètre dans la chambre de mademoiselle de Santangélo , ne la trouve pas , descend avec précipitation , indique de nouveau à ceux qui l'avoient suivi, et qui portoient aussi des flambeaux, la jeune personne qu'il cherche, leur ordonne de se répandre dans le château, de suivre différentes directions, et parcourt avec vitesse tous les appartemens dont il peut ouvrir ou enfoncer les portes. Victorine, qui avoit reconnu la voix de Rodolphe, qui n'avoit pas été peu etTrayée par les coups des ouvriers contre le mur du donjon , quelques précaulions qu'ils eussent pu prendre pour en amortir Is bruit , et qui n'avoit pas douté que la porte ne cédât à leurs efforts, s'éloit échappée de sa chambre , et avoit tâché de se sauver dans le logement souterrain de la comtesse. Sa laxiipe s'élanl éteinte, elle

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s'ëloit facilement égarée , et n'avoit pu parvetjir qu'à la salle noire. Ne trouvant dans l'obticurilé aucun moyen de faire jouer la trappe cachée sous le drap funèbre, entendant marcher daus les pièces voisines , et sachant d'autant moins de quel cùlé se réfugier , que sa lèle commençoit à se perdre , elle sorloit de la salle noire , dans le plus grand trouble, lorsque Rodolphe se présente à elle. Sa frayeur redouble , elle crie ; le comte veut la saisir et l'enl rainer. Mais rappelant toutes ses forces , elle se dégage , rentre dans la salle , s'approche du catafalque que le flambeau du comte éclaire; et, comme emportée par une inspiration soudaine , elle invoque la sainteté des tombeaux, et appelle à son secours l'ombre de feu la comtesse. Rodolphe est interdit; et Victorine prononçoit encore, avec l'accent de l'effroi et d'un ton solennel, cette espèce d'évocation terrible que le danger \ieut de lui dicter , lorsque le

concierge el ses fils , atlire's par tout ce qu'ils ont entendu , arrivent dans la salle ; et à rinslant le plancher tremble, le catafalque est renverse , et de dessous cet appareil de mort s'élève une grande ombre couverte de lambeaux noirs , et dont le bras qui s'avance fait briller un poignard. Tremblez , dit le fantôme d'un ton sépulcral ; le concierge et ses en fans se précipitent au pied du cercueil. Rodolphe reste immobile ; la parole expire dans sa bouche ; sa main tremblante laisse tomber le flambeau ; et, profitant de ce désordre, la comtesse prend Victorine , sort de la salle sans éprouver aucune résistance, traverse la galerie, les vestibules et les cours dont le concierge , accouru a\ec vitesse, n'a pas pensé à refermer les portes , arrive à la grande entrée, par\ ient à faire tourner la grosse clef qu'on y avoit laissée, et s'échappe avec sa protégée.

Cependant Rodolphe, le concierge et ses cnfans, reviennent de leur effroi. Le

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concierge veut arrêter Rodolphe, mais les gens de la suite du comte arrivent de diflerens côtés , se réunissent autour de leur maître, et Rodolphe sort avec eux, dans une agilation extrême.

Le concierge, aidé de ses enfans, relève en Ireniblaul le catafalque , referme toutes les perles, et se retire dans sa chambre , triste j pensif, et ne sachant comment il évitera la colère du comte, lorsque celuici apprendra la fuite de la jeune personne que Dominique avoit tant recommandée à sa surveillance.

LETTRE

De la comtesse d'Elllval à la princesse Charlotte.

u La lettre que je vous écris, ma chère « amie, sera mise à la poste, à Rome, par « un courrier quej'envoieàmamère.Que « nous sommes encore à plaindre ! nous « voici arrivés depuis quelques heures au {< château de Saint-Paul, la princesse de u Santange'lo, Ame'dée, Aurore, Dulac, « Lisberg, d'Ellival et moi. Le concierge « a d'abord voulu nous empêcher d'entrer; « mais la menace que nous lui avons « faite de le dénoncer à la justice, a paru « l'eflVayer; et, d'ailleurs, il a fallu qu'il « cédât à la force. Une des premières (( pièces que nous avons vues , a été une « grande sali» tendue de noir, au milieu H de laquelle est un catafalque au-dessus « de la tombe de feu la comtesse Antoine,

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« dont la mémoire sera toujours chère.

u Nous avons parcouru tous Jes étages, «BOUS sommes entrés dans tous les apparue lemensi Le concierge se faisoit presser; « mais enfin il a tout ouvert. Quelle peine t( n'éprouvions-nous pas , en visitant tant t< de pièces de ce vaste château, sans trou- « ver ceux que nous cherchions avec tant « d^'empressement! — Est-ce que nousnous « serions trompés dans nos coujectures, u disoit la princesse? est-ce que nos enfans « ne seroient pas ici? — Nous repassions « dans les pièces que nous avions déjà « fait ouvrir. Nous examinions toutes les c< boiseries. Nous pénétrions dans tous « les réduits. Notre inquiétude croissoil à (( chaque instant. Nous avions demandé u plusieurs fois à visiter les souterrains. (( Le concierge nous avoit toujours ré- (( pondu qu'il n'en connoissoit pas. Nous « avons renouA elé notre deijiande , et du « ton le plus propre à nous faire obéir. Il « nous a dit que, pendant sa jeunesse, il

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f( avoil enleudu dire que la montagne sur « laquelle le chàleau étoit bâli, renfer- « moit un grand nombre de cavernes, « dont l'entrée, très-éloiguëe du château, (( étoit très-dilficile à découvrir, et qui « servoienl d'habitation à des bandes nom- <x breuses de brigands. Mais différens ac- « cidens avoient détruit plusieurs de ces <( cavernes ; et les brigands , craignant d'y « être surpris, avoient abandonné les au- <i 1res. Aurore lui a dit qu'elle savoit (( qu'un escalier particulier conduisoit du « château dans ces cavernes; qu'elle étoit « sûre de l'existence de cet escalier; qu'il « ne devoit pas être très-éloigné de la saile « noire, et qu'il falloit qu'il nous y coa- « duisil à l'instant. 11 a obéi , et nous a « menés en eflet à un endroit du chàleau » qu'Aurore croit avoir très-bien reconnu, a. et où nous avons trouvé plusieurs mar- « ches encore presque entières. — Voilà (( tout ce qui subsiste, a dit le concierge, u de l'escalier dont ou a parlé à madame.

« Tout le reste a été démoli , et on a « comblé l'espèce de puits dans lequel on « l'avoit construit. Il n'y a plus aucune « communication entre le château et les « cavernes. Une douleur aflreuse s'est « emparée de nous, lorsque nous avons « vu presque tout notre espoir se dissiper. « Quelle recherche nouvelle pouvons- (( nous faire maintenant.-' Où nos enfans c< ont-ils été renfermés , s'ils ne sont pas K dans Saint-Paul? Ellival fait dans ce (( moment le tour du château, avec Dulac « et Lisberg. Peut-êlre n'avons-nous pas u encore tout visité ; peut-être nos enfans <( sont-ils bien près de nous, sans qu'ils (( s'en doutent. Cette pensée est déchiu rante. Ah ! qu'il seroit affreux de quitter « ce château , et d'y laisser nos enfans ! « Et quel seroit leur désespoir si^ leurs (( voix ne pouvant pas venir jusqu'à nous, <( ils connoissoient cependant notre arri- <( vée , apprenoient notre départ , et se « croyoient abandonnés pour toujours

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« par ceux de qui ils doivent allendrc f< uniquement leur délivrance î Nous ne « partirons que lorsque nous ne pourrons « plus imaginer de nou^ elles tentatives. « Nous les appellerons à grands cris; ils « reconnoifront la voix de leurs mères , « de leurs pères, de leurs amis. Le con- « cierge paroit préoccupé, inquiet, irré- « solu. Peut-être est-il plus instruit du (f sort de nos enfans qu'il n'a voulu le pa- (( roître ; peut-être parviendrons- nous à « lui arracher quelque aveu qui sauvera « nos enfans. »

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