‹ Charles d'Ellival et Alphonsine de Florentino (volume 3)Chapitre 4 sur 9 · CHAPITRE XVllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVllI

Jean et Marguerite ne s'eloient pas coutenliis de se promener dans leur bois favori ; mais, entraînés par la beauté de la journée hors de cet asile, el ne croyant pas que , mis aussi simplement qu'ils l'étoient, ils pussent être l'objet d'une attention particulière , ils oublièrent les recommandations de Marco. Ils s'avancèrent dans la campagne ; ils Iraversèrent des champs, des prairies, passèrent sur uu pont, et se trouvèrent auprès d'un village. Une maison petite , mais propre et agréable, étoit située au milieu d'un jardin terminé par un verger el par uu bosquet de platanes qu'arrosoit une jolie ri\ièie. Des arbustes touffus et fleuris environnoient le bosquet, dans lequel on pouvoit entrer

i>2 CIlAPiLES D ELLIVAL

par u!ie grlile qui , dans ce momenf, e'toit ouverte. La beauté desarbies, la fraîcheur de iombre, l'éclal des fleurs, et le chant des oiseaux qui habitoienl sous ces dômes de verdure, etigagcrent les jumeaux à entrer dans 1q bosquet embaumé. A peine y avoient-ils fait quelques pas, qu'ils tressaillirent ; ils venoienl d'entendre, auprès du sentier qu'ils suivoieni j deux voix qui leur étoient bien chères ; ils vont droit au berceau où ils supposent ceux dont les acceus les émeuvent si fortement. Quelle ne fut }>as leui' joie, lorsqu'ils reconnurent le père Ambroise , et la dame Blanche des ruines! ils se jetèrent dansiesbras qu'Arabrolse et Lucie s'empressèrent de tendre vers eux ; et, au milieu de celte réunion tant désirée , quelles mru'ques d'affection ils se donnèrent^ et combien les mots interrompus que leur inspiroient leur surprise, leur tendresse, leur bonheur, éloient loin de pouvoir exprimer tout ce qu'ils rèssentoieot ! Ambroise' et Lucie

ET ALrnONSINE DE FLORENTINO. 53

informèrent les jiimeaux de l'union sainte à laquelle ils dévoient les jours les plus heureux ; et , leur ayant fait raconter tout ce qui leur (itoit ai rivé depuis leur dernière et si touclianle entrevue , quelle crainte nouvelle n'éprouvèrent-ilspaspour Jean et Marguerite ! l's crurent plus que jamais que Jean et Marguerite n'étoicnt pas les petils-ûls de ïhadee ; ils pensèrent que la dame, dont les menaces avoieiiL tant effrayé Madeleine, pouvoil bien être Ja marquise de Florentino ; ils saupçoauèrent, avec une satisfaction bien vive , que les jumeaux , fils de lenr neveu el de l^ur nièce , étoienl ces enfans qu'on avoit cru dévorés par les flammes; ils les couvrirent de nouvelles caresses; mais, ne se communiquant leurs pensées el leurs senlimens que par des regards qu'eux seuls pouvoienl comprendre, el ne voulant pas les révéler encore à Jean ni à Marguerite , ils ne leur parlèrent de leur inquiétude que d'une manière vague , ne

54 CHARLES U ELLIVAL

leur promirent l'assistance la plus lendre , et ne leur recommandèrent la plus grande discf ëlion et les précautions les plus assidues , que comme les amis les plus affectionnes.

Les jumeaux e'toient cependant plus que jamais les ti!s de leur adoption. Il ne resloit plus qu'eux d'une famille qui leur avoil éle si chère. Ils représentoient tout ce qu ils avoient aimé ; ils réunissoient tous les droits sur leurs cœurs, des amis ies plustci.dres, et desparensles pins proches. Ils leur rappeîoient les perles cruelles qu'ils avoient taiîes ; mais ils les rcparoienl ; ils remplaçoient ceux qui leur avoient été ravis; ils avoient les traits , l'esprit, les vertus de leurs pères. — « Ils « sont de notre sang, disoient intérieureu ment Amédée et Aurore, ils sont nos <( enfans , ils sont nous-mêmes. » — Us s'oublioienl tous lesqualre dans leurs doux enireliens ; et , pendant que les jumeaux goùloieut le plaisir si grand, si pur et si

inattendu , de se retrouver dans la retraite paisible et forlu née d' A me'dëe et d'Aurore, le soleil commençoil à baisser, ha tendresse d'Aurore , inquiète et prévoyante comme celle d'une mère, en tait apercevoir Jean et Marguerite. Elle craint qu'en e'iant plus long-temps éloigne's du château , ils ne s'exposent à quelque nouveau péril ; elle les engage à revenir les voir, leur indique les jours , les heures , les chemins qu'ils devront choisir pour arriver plus sûrement dans leur asile , mais elle ne veut pas qu'ils retardent plus longtemps leur départ. Elle les accompagne y ainsi qu'Améde'e , jusqu'auprès du bois favori des jumeaux ; elle leur renouvelle ses conseils , ses recommandations. — «. Ayez confiance en Dieu , leur dit-elle , « il n'abandonne jamais l'innocence ; raé- « ritez , par vos vertus^ par votre resi- (( gnation , par votre constance , par votre <{ discrétion , que le ciel vous protège et « vous rende bientôt à vos parens. » —

56 CHARLES DELLIVAl.

Le souvenir de Madeleine el de Victor allesidiiL il l'instant Jean el Marguerite; ils vse serrent Tun l'auîre djiis leurs bras fraternels, comme s'ils vouloientse prêter un mutuel secours contre Torai^e; et, leurs sanglots ue jour permellant plus de parler, ils baisent les mains d'Ainbroise et de Lucie , se sëparcul d'eux avec peitie, s'enfoucetitdans le bois, et n'en sortent, pour se rendre au chàleau , que lorsque leur douleur est un peu calmée, et que les traces de leur attendrissement sont efface'es.

Am'edee et Aurore reviennent au milieu de leurs bocages ; leurs jardins ont acquis un grand charme pour eux ; ils y ont vu el ils espèrent d'y revoir bientôt leurs jumeaux adoptifs.

ET ALl'HONSINr, DE FLORENTINO. Sy

LETTRE

De la comtesse d'Elllval à la princesse Charlotle de

« Je vous ai déjà parlé , ma chère cou- <L siae , du projet que nous avions formé, M d'après un récit plusieurs fois répété du « baron de Lisberg et de Dulac, d'aller a visiter Je château de Sanlaugélo , et da « tacher d'y voir deux jeunes jumeaux qui « avoienl inspiré le plus grand intérêt à u nos amis. Nous avons , il y a quelques « jours , exécuté ce projet. Les jumeaux « étoient absens du chàteauj lorsque nous « y sommes arrivés; et , malgré Jous les « prétextes que nous avions trouvés pour (( prolonger notre visite dans les noni- K breux appartemens , et notre promei( nade dans le parc, nous allions repartir, « sans avoir pu atteindre an véiilable (L objet de noire voyage, lorsque Jean et

5S CilARLES d'elLIVAL

« Marguerite sont revenus d^une longue <( course qu'ils venoient de faire.

« iNous elions dans une allée qu'ils de- (( voient sui\ re pour rentrer dans le châc( leau ; le concierge éloit auprès de nous.

«Nouslesavons vus venir vers nous avec c( une legèrele et une grâce qui nous ont (( surpris et enchantés j ils se teuoienf par f( la main. ï.curs beaux cheveux flottoienî » un peu au gré des vents. Leur air éloit u noble , doux ^ modeste , et cependant (( leur contenance paroissoit assurée, et « wn caractère de force se mèloit à la dé- « iicalesse de leurs traits et à la perfection <( de leurs proportions. Leur beauté et <i leur ressenibiance nous ont vivement « frappés. Charles, en jetant les jeux sur « Marguerite, a fait un mouvement d'ad- (( miralion qui , je ne sais pourquoi , ne i( m'a point alarmée. 11 me sembloit que t< j'éprouvois tout ce qu'il ressentoit. I^es « jumeau^i, encouragés par la présence <c du concierge qui ne paroissoit avoir

ET ALPIIONSINE DE FLOr.ERTîNO. 5g

« aucune crainte de nous, se sont avances (( sans limidilé, mais avec une réserve (f charmante. Ils nous ont salues avec un (( respect , une biem eiilance et une sorLe <( de dignité naturelle qui nous ont tou- « che's. Nous les avons ene[a£[és à s'asseoir: « et , tout occupe's du plaisir que nous « avions à les voir, nous ne savions plus w que leur dire , encore moins quelle « question leur faire. Marguerite , qui ne « pouvoit lever les yeux sans rencontrer « ceux de Charles , a rougi et a paru en- <( core plus belle. Jean s'est trouvé placé (( à cùlé d'Adélaïde. 11 osoil à peine la « regarder ; mais combien les réponses « quil nous fai.soit se ressenloient d'un u voisinage dont il paroissoil ravi au mi- M lieu du trouble qu'il ne pouvoit pas « maîtriser ! Ma fille gardoit le silence , H et tàchoit de paroître aussi paisible qu'à « l'ordinaire; mais, ma chère cousine, « son coeur éloit dcjà blessé; et combien* « jecrains qu'il ne l'ait élé profondément!

Go CHAULES d'eLLIVAL

<i J'ëtùis auprès d'elle ; aucun de ses mou- (c vemetis ne m echappoilj son agitation (( eloil extrême. Malheureuse Adélaïde ! <( seiois-tu deslltiée à souffrir tout ce que « ta mère a éprouvé de douleurs, avant <i le jour où elle a reçu la main de ton K père! Je suis cependant obligée de vous « l'avouer, ma clièie cousine, mon in- (c quiétude n'étoit pas aussi grande que je ({ l'auroi.s imaginé. Je ne pouvois, en re- (( gardant ce jeune Jean , me persuader « qu'il ne fût que le fils d'un cultivateur ; (( je ne pouvois pas blâmer, autant que je « l'a u rois voulu , le sentiment qui naissoit « datts 1 àme de ma fille ; une voix secrète (c me disoit que Jean et Marguerite au- « roient un jour une brillante destinée ; (( que le ciel vouloit peut-être qu'ils fissent (( le bonheur de mes eufans, et qu'ils « leur dusseut le leur ; j'étois sous le <i charme , ma chère cousine , comme (( Charles et Adélaïde ; et toute ma raison « cédoil, comme celle de mes enfans, à

ET ALPIIO>'SlNE DE FLORENTIIVO. 6l

« l'effet de ces vertus louchantes et de ces ce qualités angeliques dout tout porloit « l'empreiole daus ces Jumeaux, que d'all- « leurs le malheur reconuiiatidoil si fort (( à la bienveillauce , et rendoil comme (( sacrés. Vous vo) ez , ma chère princesse, « que je vous confie toutes mes pensées; « je n'ose en excuser aucune ; mais je n'ai (f pas , au moins encore, la force de les (( blâmer. Rassurée d'un autre coté par la (( prudence d'Ellival, à qui j'élois impact lieule de pouvoir tout révéler, je me « livrois, avec moins de contrainte, à ce « mélange de satisfaction et de peine que « j'éprouvoisau milieu do mon fils, de ma (( fille et des jumeaux, qu'il me semhioit <( devoir un jourappeler aussi mesenfans. (( D'Ellival conlinuoit cependant de u s'entretenir avec Jean ; il ne savoit enu coie quecequuDulacet Ijisbergavoient « appris.— Vous paroisscz, mon enfant, (( avoir déjà reçu une instruction bieudif- <c fidie à acquérir au milieu des bois où

C2 CHAULES d'ëLLIVAL

u VOUS avez ëtë élevé? — Nous eûmes le « liouheur, ma sœur et moi , d'y reiicoa- (( lier un ermite ; ma mère nous recom- « manda à lui , il nous prit en amitié, il u soigna notre enfauce avec bien de l'afu fection et de la persévérance ; nous lui <{ devons tout ce que nous pouvons savoir. « — Qu'est-il devenu? — Il y a dé;àlong- « temps qu'il a quitté son ermitage, sans <( nous prévenir de son départ. Lorsque t< nous allâmes dans sa cellule , et que « nous ne le trouvâmes plus , nous éprou- (( vâmes une Lien grande peine. — Peul- « être est- il mort? — (Combien nous en (( serions affligés ! Puisse le ciel conserver « ses jours ! — Vos paretis alloienl - ils u vous voir sou\ enl ? — Notre père nous « visitoit aussi souvent qu'il le poiivoit, 11 \X nenousauroiî jamais quittés, s'il n'avoit (( consulté que sa tendresse — Vousn'avez ¥ jamais vu votre mère? — Marguen'e « alloit répondre ; mais Jean s'est liâté de « dire ; — La feamie de l'ami de nolie

ET ALPIIONSINE DE FLORE.NTINO. OJ

(i père a toujours été pour nous la mère (( la plus tendre. -— Aucun étranger n'est « jamais allé vous visiter? — IN on , mon- « sieur — V^ous n'en avez jamais rencontré <{ dans la forèl ? — TVons avons vu pluu sieurs fois, dans un château ruiné, une K dame qui nous a traités avec beaucoup « d'afl'eclion. Elle Lahiloit peule ce chà- <( teau , et paroissoit avoir élé bien mal- « heureuse. — Savez-vous le nom de ce « château? — Non ; mais nous avons lu (f sur les tombes de la chapelle à demice déiruile le nom de Florentitio. — De (( Florentino? — Oui , monsieur. — Et « commeut nommez-vous celte dame? — (( Nous n'avons jamais su son nom; nous « l'appelions la dame Blanche ; nous ne « l'avions jamais vue que vêtue de blaur. u — I [abite-t-elle toujours le vieux chà- K teau? — Elle l'a quitté presque en même « temps que l'ermite a quitté sa cellule. « Nous l'avons aussi bien regrettée.

(( Pendant celte coiiversalion , que nous

64 CïrARLES D'Er.LIVAL

« écoutions avec une curiosité bien vive « et un iiilërêl bien tendre, le concierge « paroissoit agité. Chaque réponse de Jean «( le rassuroit ; mais chaque question lui ce donnoil de l'inquiétude. On voyoit qu'il (( désiroit bien fortement la fin d'un en- « tretien aussi pénible pour lui , et qu'il « ne savoit comment l'obtenir. J'ai fait (K apercevoir mon mari de son trouble , (( et d'Ellival , qui d'ailleurs anroit cm « blesser la délicatesse, en cherchant plus (( long-temps à découvrir la véritable pote sition des jumeaux , quelque pures et « quelque bienfaisantes que fussent ses <{ intentions , a pris congé de Marco, de « Jean et de Marguerite ; il les a beau- « coup remerciés, a parlé aux jumeaux, « ainsi que Lisberg et Dulac, de la ma- (( lîière la plus affable; manière et moi « nous les avons caressés; Charles et Adé- « laide ne leur ont dit^ue quelques mots (( a\ec un trouble et une sorte de timidité <( qu'ils n'ont pas pu eu tièremealdéguiserj

ET ALPIIONSINE DE FLORENTINOi 65

H mais ils les ont salues les derniers, ne « les ont quittés qu'en rougissant, el leur « ont sourie! une manièio bien affectueuse. i< Les jumeaux nous ont répondu, l'un « avec une «loble assurance et une pro- (( fonde sensibilité, l'autre avec une pu- « deur vir£>inale qui rendoit sa figure cc- « leste. Ils sont restés dans les jardins , « mais ne cessoieul de nous regarder, et « paroissoient nous voir partir avec bien « de la peine. Le concierge nous a suivis a jusqucs au premier poul-le\is, et les « sensations que nous éprouvions étoient « trop extraordinaires , pour que noire (( retour à Paieslrine n'ait pas été très- « silencieux. »

AUTRE LETTRE

De la même à la même.

« D'Ellival et mol , ma chère cousine , (( nous nous sommes déjà entretenus bien « des fois de nos observations , de nos a craintes, de nos espérances. Charles et « Adélaïde ne sont plus les mêmes. Les « jumeaux ont fuit sur eux des impres- « sions bien fortes, et qui paroisseni devoir K être bien durables. Charles est devenu « triste , inquiet , agile. Ses occupations « ordinaires ne lui conviennent plus; j'ai « su par Germain qu'il ne dormoil presque (( pas. Il sort de très -bonne heure, va u sans objet, cherche la solitude, revient, (( ressort , revient encore pour ressortir (( de nouveau, paroît se déplaire partout. « I jorsqu'il est avec nous , il a l'air trèsce affectueux, mais il parle très-peu, soute rit mélancoliquement , tombe dans une

« rêverie sombre , se lève avec prompli- « lude lorsqu'il s'en aperçoit, et s'éloi- « gne , comme pour cacher une vive (( douleur.

« Adélaïde éprouve un trouble inle'- (( rieur peut-êtie plus grand encore ; mais « elle fait plus d'efforts pour le cacher. Un H feu secret la dévore ; mais le plus sou- (( vent où. la croiroit seulement malheu- <i reuse et résignée. La compagnie Tim- « porlune; elle se retire dans sa chambre , n y pleiu'c, ou passe les heures entières « les yeux fixés sur un livre qu'elle ne lit « pas. Toutes les fois que le nom de Flo- « renliuo, ou celui deSantangélo, est pro- «« nonce devant elle, elle tressaille invow lonlairemenl. Si je lui dis que je crains i( qu'elle ne souffre , si je lui demande ce u qu'elle ressent, elle me regarde, sou- « pire, paroît vouloir me confier un grand « chagrin, s'arrête, fond en larrnes , et K cache sa tête dans mon sein. Combien « nous nous repentirions de notre voyage

«( au chàlean de la princesse de Sanlan- « gëlo, si nous n'avions Tespérance, Elu lival et moi, de Irouver dans les ja- « meaux ceux que le ciel destine à faire a le bonheur de nos enfans! Mais létal « de Charles et celui de sa sœur nous in- « quièient. Comment le faire cesser?

« Nous venons d'apprendre que Charte les et Adélaïde sont restés hier pendant « Irès-long-temps renfermés dans le ca- « binet de ma fîlie. Ils sont venus chez « moi après cette longue conférence; pln- « sieurs visites se sont succédées , ce qui (( a paru les contrarier beaucoup; il m'a (( semblé, lorsqu'ils sont entrés dans mon a salon, que leurs yeux éloient très rou- « ges. Pauvres enfans ! que ne ferons-nous « pas , mon mari et moi, pour leur bonu heur !

ET ALPirONSINE DE Ff.ORENTmO. 6()

AUTRE LETTRE

De la même à la même.

« Cliarles, ce matin, est venu seul dans

(( ma chambre ; il avoit l'air Irès-préoc-

(( ciipé , Il s'est assis auprès de moi, il

cf m'a pris la main, il avoit une enie ex-

(( Irème de me parler , il hésiloit cepeiiT*

« dant, et ne savoit comment commen-

({ cer. — Qu'avez-vousà me confier, mon

« fils, lui ai-je dit, en le pressant contre

<( mon sein? — Je n'apprendrai rien à la

« meilleure des mères ; son extrême bonté

« pour moi lui aura tait deviner aisé-

<( ment tout ce que je souffre. Ma mère,

c( vous avez paru vous-même voir avec

(( plaisir celte jeune personne si inléres-

(( santequel on nomme Marguerite, et qui

« certainement portera un jour un nom

« diotne d'être réuni à celui des familles les

« plus illustres. Dès le premier moment

^O CHARLES D ELLIVAL

(( OÙ elle a paru dans les jardins de San- « tangélo, il m'a seniJjlë que le ciel me <L monlroil celle qui devoil êfre la com- « pagne de ma vie. Aucune femme n'est cf plus belle que Marguerite; mais ce n'est (( pas sa beauté qui a touché votre fils. Sa (( décence, sa modestie, les vertus dont « l'influence céleste embellit sa physlonou mie, sou attachement pour son frère, (( sa tendresse pour l'auteur de ses jours, a le charme de sa voix , le respect qu'elle c( vous a témoigné, voilà ce qui a fait « naître dans l'àme de votre Charles un « attachement qui ne finira qu'avec moi. « J'ai cru, en la contemplant, vous voir {( au moment où , dans l'église de l'ermiu tage de Hjères, vous parûtes pour la « première fois aux ^eux de mon père (( enchanté. O ma mère ! votre fils ne peut {( être heureux qu'avec Marguerite. Sans « elle, il trouvera bientôt dans le tom- « beau la fin d'une existence trop infor- « tunée. O vous qui lui avez donné la

ET ALPilOJNSiNE DE FLOKENTINO. 7I

u vie I daignerez -vous consentir à une

(( union qui seule peut la lui conserver?

(( — Calnnez-vous , mon fils, me suis-je

« empressée de lui dire , et j'étois peut-

« être plusëmue que lui ; calmez-vous. La

(( tet\dresse de vos parens vous est si

« connue ! Voire père et moi , nous ne

(( voulons que voire bonheur ; nous ne

« vivons que pour nos enfans. Mais, moa

« cher fils, dans une déterminaliou telle

a que celle que vous voudriez prendre ,

a une erreur peut faire à jamais le malheur

« de deux époux j de leurs enfans , de leur

a famille. Je ne veux pas le cacher, moa

» cher Charles , Marguerite m'a vivement

« intéressée; elle annonce des vertus et des

« qualités bien précieuses et bien rares ;

« mais la connoissons-nous? Vous ne la

« croyez pas fille d'un simple cultivateur ;

« savons-nous qui elle est? Connoissons-

ii nous les difle'rens événemens dont elle

« peut avoir été la victime ou le jouet?

a Pouvons-nous deviner les circonstances

y2 CHARLES D ELLIVAL

(( (le ses malheurs? Pouvez -vous réponf( dre de la manière dont sa jeunesse a «supporté les coups du sort? Pouvez- « vous former la plus légère cou ecture « sur ses véritables parens? Qui vous a « dit que vous ne rougiriez pas de leur « apparteni)*, que vous ne rejeteriez pas <{ leur alliance, à quelque prix que ce fût, « que des crimes n'ont pas environné le « berceau de Marguerite? Pouvez-vous (( nier (|u au moins des événemens bien « extraordinaires ont dû forcer ses parens « bien infortunés, s'ils ne sont coupables, <{ a éloigner d'eux , à abandonner, à ou- « blier leur fille dans 1 âge le plus tendre, « et au milieu de tous les besoiiis et de <( tous les dangers? Toutes les apparences i( sont pour les vertus de Marguerite, j'en (( conviens; mais de quelles apparences (( peut-on assurer qu'elles ne sont pas {( trompeuses? Vous ne l'avez vue qu'un « instant, et vous voudriez être sûr de son « caractère, de ses qualités, de tout ce que

« VOUS croyez avoir remarqué en elle? Et « d'ailleurs, mon cher fils, d'après quoi « seriez -vous persuadé que Marguerite « ne vous refuseroit pas; qu'elle auroit « pour vous cet attachement qu'aucune « circonstance u'affolblil , parce qu'il est « inspiré par la raison et par l'estime, et u sans lequel il ne peut pas y avoir d'unioa « heureuse? A peine vous a-t-elle entrevu, (( et vous croiriez qu'elle vous aime? Elle « est bien jeune ; mais n'a-t-elle vu que (( vous? N'a-t-elle pas peut-être donné « déjà son cœur à quelque honnête bù- <i cheron dont elle se croit l'égale ? Pour- « quoi sa main ne seroil-elle pas déjà pro- « mise? Et vous voudriez vous abandon- (( ner, dès ce moment, à la passion qui (( vous domine? Et vous voudriez vous (( exposer à vous précipiter, vous et cette « innocente Marguerite, dans un abîme « de douleurs? Et elle ne \ous auroit vu a que pour être arrachée au sort prospère « qui peut - être l'attend y être à jamais Tome H. 4

^4 CHARLES d'eLLIYAL

(( séparée de celui qu'elle préfère el qui la (f che'rit, et deveuir la plus infortunée « des femmes ? Et tous ces malheurs se- (f roient l'ou^ rage d'un fils qui, jusqu'à ce « jour, a e'ié la joie et l'orgueil de ses ec parens ? Apaisez , mon cher Charles , t( votre trouble extrême; appelez la raison « à voire secours ; rappelez les leçons de t< prudence et les exemples que votre père « n'a cessé de vous donner. Je ne veux (' pas déchirer votre âme , je ne veux pas c( en bannir l'espérance ; reposez - vous (( sur la tendresse de votre père et sur la (( mienne ; nous allons tout faire pour « découvrir ce qui peut concerner Mar- « gueiite ; et, si elle est digne des vertus « de votre père et de celles de vos aïeux, « je la nommerai avec plaisir ma fille. — « A peine achevois-je de parler ainsi à ce « pauvre Charles, qui ne pouvoit retenir « ses sanglots et me tenoit serrée dans ses (c bras, que d'Ellival est entré. Je lui ai « fait part de ce que Charles venoil de me

(( dire, de ce que je lui avois re'pondu ; et « mou mari lui a donne les mêmes cou- {< seils avec taul de bonté , que Charles , <i un peu calmé par nos promesses , con- « servant son amour, mais résolu d'en « modérer l'ardeur, douloureusement af- « fecté, mais consolé par l'espoir, a essuyé « ses larmes, nous a étroitement embrasse ses , et ne pouvoit nous témoigner asser, c< à son gré , sa vive et tendre reconnois- ({ sance. O ma chère cousine ! combien (( de tourmens peuvent agiter le cœur il. d'une mère ! »

0 eni'A^-

AUTRE LETTRE

De la même à la même.

(( La situation de ma fille m'afïligeoit t< trop vivement , pour que je négligeasse « aucun des moyens de la faire cesser. (( Cette pauvre enfant est venue bien des <( fois dans ma chambre , sans avoir jamais (( pu prendre sur elle de m'ouvrir son « cœur. Hier malin , je l'ai envoyé clier- <i cher, je l'ai fait asseoir auprès de moi, « je lui ai pris la main. — Ma lille , lui « ai-je dit , \ otre état m'inquiète chaque yjour davantage ; vous n'êtes pas bien ; «r rien ne peut échapper aux regards d'une fi mère ; vous avez une peine secrète ; vous « aimez votre mère, confiez -lui votre « chagrin, sa tendresse l'allégera, le dis- « sipera peut-être. — Adélaïde avoit tou- « joursles yeux baissés; elle respiroit avec (k. effort, et une rougeur très-vive succé-

c( doit de moment en moment sur son «visage, à une très -grande pâleur. — « Vous ne repondez rien , ma chère Adë- (( laide : est-ce que votre mère n'auroit « plus voire confiance ? — Elle a pleure' , «. et m'a regardé d'un air si touchant, que « j'en ai été attendrie ; je n'ai pu retenir (( mes larmes. Elle s'est jetée à mes gc- (( noux ; je l'ai relevée , et la gardant sur (( mon sein : — Ma fille, qu'avez -vous ? (( — Je souffre , ma mère , et je crois que t( je soufirirai long-temps. Votre Adélaïde u éloit si heureuse ! — Et qu'est-ce qui « peut troubler votre bonheur ? V otr^ (( père, votre frère et moi, ne respirons « que pour vous. — Ah ! ce bonheur a fui « pour toujours; il a fui bien loin de votre a fille. O ma mère! laissez voire Adc- « laide dévorer en secret sa douleur. Il « n'est pas même d'espérance pour elle. « — Au nom du ciel , ma fille, ne me « cachez plus le motif de celle douleur <i qui me perce l'àme. — Quel ternie

u pourrois - je voir a ma souffrance ? Il

« n'en est point. — Parlez, Adélaïde,

« voire mère vous en conjure , votre mère

« vous l'ordonne. — Elle a hésité, bal-

(( butié; et puis d'une voix fortement ac-

« centuée : — Pourquoi m'avez-vous me-

« née au château de la princesse? Fatal

« voyage ! fatale entrevue ! Vous l'avez

« vu, ma mère, il a paru vous plaire ;

« son air, sa candeur, sa tendresse filiale,

u son affection pour sa sœur, son infor-

u tune , sa constance , son courage , ont

u paru vous loucher. Pardonnez, ma mère,

« à votre malheureuse fille. J'ai cru voir

u dans ses yeux un sentiment de préfé-

u rence pour moi ; j'ai cru ne ressentir

« pour lui que de l'intérêt , de la pitié , de

«l'estime. Un feu secret s'est allumé,

« malgré moi , dans mon cœur. Combien

(( de fois je suis venue auprès de vous pour

« vous tout révéler, pour réclamer vos

(( conseils, votre appui, vos consolations.

« Je n'en ai jamais eu la force. Je voulois

« me déguiser à moi-même ce que j'é- (( prouve. Charles souffre aussi; il m'a (( confié sa peine, je lui ai confiélamienne. « Nous nous sommes encouragés muluel- « lement à tout dire à mon père et h vous. « Ayez pilié de voire fille ; qu'elle ne « craigne pas de voir diminuer votre afi{ fcclion , elle en mourroit bienlôt, — ■ <.{ J'ai embrassé Adélaïde. Mon émoliou « éloil si forle que je n'ai pu , pendant « quelque lempsj que la tenir dans mes « bras, et mêler mes larmes aux siennes. <( Lorsque j'ai pu parler, je lui ai donné « tous les conseils et toutes les consolations (( de la mère la plus tendre ; je n'ai point « arraché l'espérance du fond de son cœur; (( je crois que la pauvre enfant auroil ex- « pire à mes yeux ; je ne lui ai pas même <( fait un mystère des démarches que nous « voulions faire, mon Ellival et moi, pour (( tacher de découvrir la destinée de Jean; « mais, ma fille , ai-je ajouté, soutenez « voire courage ; demandez à Dieu qu'il

So Charles d'ellival

a le fortifie ; qu'il vous éclaire sur ce que 4< demandent de vous votre bonheur dans (( ce monde, et votre salut éternel ; qu'il « vous donne la force de vaincre les pen- « clians les plus doux de votre âme , s'ils « sont contraires à votre devoir ; qu'il (( vous inspire les plus nobles sacrifices ; (( qu'il vous arme de résignation et de « constance contre les coups du sort.

« Foible et tendre roseau , lui seul peut (( vous maintenir contre la tempête. Votre « mère priera avec vous , ma fille ; elle « partagera tout ce que vous éprouverez j a elle souflVira avec vous, si sa constante a sollicitude ne peut vous garantir du <( malheur ; elle sera plus heureuse que « vous, si le ciel exauce les vœux ardens « qu'elle forme pour votre félicité , s'il (( bénit tous les soins que ma tendresse <( ne cessera de m'inspirer. Bonne Adé- (( laide ! que le calme renaisse dans « votre âme; n'afïîigez pas le meilleur « des pères, n'ajoutez pas à la peine de

ET ALPIIONSINE DE FLORENTINO'. 8l

ff Charles , et n'oubliez jamais que voire « mère donneroil mille fols sa vie \iO\vc <( TOUS. — Elle s'est retire'e h pasleuls, un (( peu plus tranquille, et ne cessant de « me regarder avec rexprcssion de la rc- (( connoissance et de la plus douce lan- « gueur.

« Nous nous sommes réunis, ma mère, u mon mari , Dulac , le baron de Lisberg « et moi. Nous avous tenu un conseil de « famille. Nous avons cherché avec bien H du soin ce que, dans les circonstances « où se Irouvoient nos enfans, nous de- « vions faire pour leur bonheur. Nous ne « pouvions pas nous occuper d'inte'réts <{ plus grands, ni plus chers. Le résultat « de celte conférence a été que nous rc- (( tournerions tous les cinq au château de u Santangélo ; que nous ne mènerions (( avec nous ni Charles, ni Adélaïde; que « nous questionnerions séparément Jean, (( Marguerite , le concierge et sa femme ; « et que nous ne négligerions rien pour

(( découvrir quelle est la famille des ju- <( meaux. Puisse le ciel favoriser nos ef- « forts ! Et puissent Charles et Adélaïde <( être bientôt aussi heureux que le désire « leur mère ! »

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