‹ Charles d'Ellival et Alphonsine de Florentino (volume 3)Chapitre 5 sur 9 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

J EAN cependant avoit perdu celte i^aîlé charmante , compagne si naturelle de son âge. Pensif, mélancolique, rêveur, presque triste, il laissoit dans les jardins du château sa Marguerite , qu'il aimoit néanmoins plus que sa vie. Il alloit seul dans les grands bois; il s'y enfonçoit dans les allées les plus sombres^ s'y promenoit à grands pas , ou s'y arrêloil auprès de vieux chênes abattus par les ouragans, s'assêyoil sur leurs tiges renversées, soupiroit, prononcoille nom d'Adélaïde, et tout d'un coup, comme blessé plus profondément par un trait acéré, ne pouvant l'arracher de son cœur, et cherchant pour ainsi dire à éviter sou allcinie cruelle , il

84 CHARLES d'elLTVAL

s'ëlancoit dans la forêt , se prëcipitoit au travers des rochers, franchissoit les ravins, et, les yeux fortement diriges vers xin objet fantastique , il làchoit , mais en vain, d'atteindre à une image adorée, qui, sans cesse sous ses yeux , cchappoit sans cesse à sa poursuite. Fatigué, découragé, souffrant, il revenoit sur ses pas, Tœil morne , la tête baisse'e , alloit à sa scrur, lui sourioil, lui serroit fortement la main, paroissoit oppressé, etgardoitun silence que chacun d'eux brùloit de rompre, et que ni l'un ni l'autre n'osoient troubler.

Marguerite passoit les heures entières sur un banc de gazon auprès d'une eau limpide. Souvent elle étoit immobile, la tête appuyée sur une de ses mains , son autre main sur son cœur , et les yeux fixés sur l'eau qui couloit. Elle étoit silencieuse; quelquefois elle appeloit son frère d'une voix très-basse , et cependant elle éloit bien aise d'être seule, et, ne proférant aucune plainte," elle laissoit tomber de

grosses larmes qu'elle ne songeoit pas à essuyer.

Un malin , Jean et Marguerite , au Heu de se séparer comme à l'ordinaire, s'assirent ensemble sur le bord du ruisseau témoin des pleurs de Marguerite. — « Ma (( sœur, vous souffrez ; je souffre aussi (( beaucoup. j)Elil se tut, et Marguerite se jeta dans les bras de son frère. Jean confia à Marguerite tout ce qu'il éprouvoil ; Marguerite dévoila à son frère tout ce qui se passoit dans son âme. Leurs confidences fraternelles furent bien tendres , bien entières, bien des fois recommencées. Leurs chagrins paroissoient diminuer par le partage ; l'expression de leur intérêt mutuel les touchoit vivement ; tant qu'ils se parloienl , ils sembloient déposer le poids de leurs douleurs ; mais quelles consolations durables pouvoient - ils se donner ? Ils n'avoient aucune espérance. Leur imagination ne leur montroit plus la vie que comme une longue suite de jours mal-

heureux. Le désespoir alloit s'emparer de leurs âmes si innocentes , si vertueuses , si bonnes, mais si sensibles , lorsque l'ide'e d'Ambroise et de la dame Blanche vint calmer, pour quelques momens , leur cruelle soufiVance.

A rinslant ils se mettent en route, et courent implorer de l'affection de Lucie et d'Ambroise le secours qui leur est si nécessaire. Jean leur raconte tout ce qui s'est passé au château de Sanlangélo, parle de son amour, du malheur aiïVeux auquel sa vie va être condamnée, et, prenant par la main sa sœur qui baisse les yeux , se tait et tremble , et dont la beauté est relevée par les teintes de rose d'une pudeur céleste , il peint , avec une afleclion si vive et une naïveté si touchante , tout ce que lui inspire sa bien-aimée Marguerile, que Lucie saute au cou de celle enfant si jeune, si aimable, si enchanteresse , la console , l'exhorte, l'encouiage , tt , forte de ses pressealimcus , fait luire aux yeux de la

pauvre Marguerite un rayon d'espérance, pendant qu'Ambroise emmène Jean , et, en e'cartant le de'sespoir du cœur de ce malheureux jeune homme , dissipe insensiblement l'agitation de son âme , et y fait pénétrer la voix de la sagesse et celle de l'amitié.

Pendant ce temps , Valli , prévoyant qu'à chaque instant de nouveaux dangers nienaceroient les jumeaux, crut devoir aller trouver la princesse de Santangélo dont il connoissoit la bonté et l'affection particulière pour la maison de Floreniino. 11 fut admis auprès de la princesse; il en obtint aisément une audience secretle.

Il lui sufllt de lui faire conuoîlre qu'il désiroil de la mettre à même de rendre un grand service à deux infortunés. Il lui découvrit tout ce qui concernoit Jean et Marguerite. Il ne lui laissa ignorer ni l'incendie de la maison de leur nourrice , ni la manière dont il les ayoit el'.le^és de la chaumière où ils avoient été déposés

83 CHARLES d'eLLITAL

par une des femmes de la marquise de Florenlino, ni les soins de Madeleine et de sa famille, ni ceux de l'ermite, ni 1 hisloire de la dame Blanche , et ses conjectures à ce sujet, ni les menaces de la marquise , ni l'asile provisoire qu'avoit accordé aux jumeaux le concierge du château de la princesse.

Quelle vive satisfaction n'éprouva pas la princesse î Avec quelle efï'usion de cœur elle remercia le ciel de la conservation de deux jumeaux doiit le père lui avoitélé si cher! Combien elle témoigna dé reconnoissance h Valli ! Elle résolut de tout faire pour faire jouir Jean et Marguerite de leur nom et de leur fortune; et, ne voulant pas différer plus long-temps le plaisir de les voir , elle monta à l'instant en voilure pour se rendre au château dont elle portoit le nom, et se fit accompagner par Valli dont la joie étoit au comble.

ET ALPIIONSINE DE FLORENTINO. Si)

LETTRE

De la comtesse cVEllival à la princesse Charlotte.

M Nous sommesarrlvés dehonneheurc, u ma chère cousine, au château de Sautnn- (( gélo, mon mari, ma mère el moi. Du- « lac , el le baron de Lisberg nous avoient ({ accompagnés, ainsi que nous en étions (( convenus. Nous avons trouvé les ji- (( meaux dans un salon voisin de la cham- « bre du concierge. Ils sont venus à nous u avec toutes les démonstrations d'une u douce gaîté; mais une teinte de rnélan- (f colie éloit sur leurs belles figures, et « leurs manières, quoique des plus gra- « cieuses , paroissoient indiquer une sorte « d'embarras et de réserve. Cet air de gène « et de contrainte éloit surtout sensible « dans Marguerite. Ma mère et moi , <( nous l'avons embrassée. Elle a paru

« Irès-louchée de nos caresses , mais elle « rougi et pâli plusieurs fois. Lorsqu'elle (( levoit ses beaux yeux vers nous, ils de- « venoieut humides , et elle s'empres- <( soit de les détourner. Elle paroissoit , u de temps en temps , ainsi que son frère , u chercher Charles et Adélaïde. Madame « Marco , la femme du concierge , nous a « dit que Marguerite avoit été iiicommo- « dée, et qu'elle étoit encore un peu souf- « frante. Je l'ai prise par la main , et nous u sommes tous allés dans la chambre de t< la princesse. Nous nous y sommes assis, « et nous avons voulu faire causer les « jumeaux. Ils nous répondoienl avec la (( plus grande complaisance ; mais leurs « réponses étoient Irès-courles, et ils se « regardaient souvent. Jean étoit auprès (( de mon mari, et Marguerite entre ma « mère et moi. Plus je la voyois et plus ({ elle m'allendrissoil. Je ne sais ce que « je n'aurois pas doujié pour que je pusse « la nommer ma fille. Elle s'appuyoit

(( doucement sur ma mère , et se lournoit « de temps en temps vers moi, de l'air « le plus noble, le plus décent, le plus (( inquiet, et , en même temps, le plus (( aimable.

« Pendant notre singulière conversa- « tion, le baron de Lisberg, qui est tou- « jours très-curieux, a voulu examiner « de près un tableau qui étoil au-dessus « de la porte du cabinet. Il est monte sur (( une chaise; il s'est penche' un peu trop ; « la chaise a chancelé; il a senti qu'il al- « loit tomber, et voulant se retenir au « cadre du tableau , la corde qui soulenolt c( le cadre a cassé, et le tableau est tombé. « A l'instant, nous avons entendu le bruit (( d'une détente, un ressort caché a joué, u et, à notre grand étonnement, la porte (( du cabinet s'est ouverte.

(( Nous n'avons pu résister au désir de « profiler d'un hasard aussi inattendu ; « et , avant d'avoir eu le temps de réflé- « chir sur la nature et les suites de notre

0)2 CHAULES D ELLIVAL

« démarche , une soiie de mouvement A machinal nous a entraînes, et nous som- «. mes entrés dans ce cabinet si secret où « la princesse n'avoit laissé pénétrer per- « sonne. ISons n'y avons d'abord rien vu <{ d'extraordinaire; un oratoire étoil dans « un bout , une table dans un autre. Mais « bientôt nos regards se sont portés sur « un portrait qui étoit sur la cheminée. Il (f représentoit un très-bel homme encore (( très- jeune. Le nom àe Philippe y mar~ « (jiiis de Florent ino , étoit écrit au- (( dessous ; et à l'instant nous avons tous (f jeté un cri , tant nous a^ ons été surpris (.(. de 1^ grande ressemblance des jumeaux (( avec le portrait. Jean et Marguerite , en « se voyant dans une glace située au-des- (( sous du portrait, ont été frappés aussi « de celte ressemblance. Nous nous som- « mes écriés involontairement : Mes eni( fans , voilà votre père. Et combien « nous avons été émus, en les voyant se « prosterner au pied de l'image de l'auteur

ET ALniONSINE nE FLORENTINO. QJ

t( de leurs jours, fondre en larmes, s'em- « brasser, se soutenir l'un l'aulre, se lever i< ensuite dans un saint enlliousiasme , a gravir contre la clieniinée , et baiser , « avec autant d'ardeur que de respect , « des traits aussi chéris que vénérés ! Nous « pleurions tous , et nous craignions de « troubler ces pieuses et si ravissantes i( jouissances que goùtoienl, pour la pre- (f mière fois , ces deux charmans jumeaux « qui , à chaque instant , nous devenoient « plus chers à tous. Leur émotion pouvoit (( cependant devenir trop forte, et déjà nous « nous regardions , comme pour nous in- « terroger sur le parti que devoit nous « dicter notre tendre intérêt , lorsque le K bruit d'une voiture, arrivant avec la plus a grande précipitation, s'est fait entendre. <( Celui de quelques voix y a succédé, et <( la princesse a paru.

« Valli, qui lasuivoit, n'a pas eu besoia « de lui indiquer les jumeaux. Leur res- « scmblancc avec le portrait, leur attitude

q4 CHARLES d'eLLIVAL

u religieuse et louchante auprès de celle <( image de leur père, leur émotion, leurs (( transports, les lui ont assez désignes; « elle a couru à eux , les a serrés contre (( son sein, les a nommés ses chers enfans, <i. s'est tournée vers nous , et , avec la can- (( deur de l'àme la plus belle , et la con- « fiance la plus honorable pour ma famille « et pour moi : — Vous savez mon secret, <{ je suis bien loin d'en être fâchée; vous « voyez le portrait de celui qui m'a long- (( temps aimée, et dont la mémoire est (f sacrée pour moi ; et voilà ses vivantes « images, ses enfans, ses jumeaux, privés, (( dès leur berceau , de leur mère, de leur (( nom , de leur famille , échappés à tant « de dangers , et si dignes de votre in- (( lérél, et de toute la tendresse de la nvA- (( heureuse amie de leur excellent père. « Des circonstances, que je veux oublier, u me for cèrenl à refuser lamain du mar- « quis de Florenlino. La mère de ces (( jumeaux fut plus heureuse que mçi ;

ET ALPnONSINE DE FLORENTINO. qS

« ils sont orphelins, ils seront mes enfans; (( je les protégerai, je dirigerai leur jeu- « nesse , je les aimerai ; ils consoleront <f mes vieux jours, par la plus douce des « illusions. J'ai verse bien des larmes dans (( cet asile secret de ma douleur, dans ce « cabinet mystérieux qui renfermoit tout « ce qui me restoit de l'ami de mon cœur ; {( combien je bénis le hasard qui vous y « a fait pénétrer! 11 va devenir la retraite « chérie où je prierai pour ces eufans (( dont j'ai si long-temps déploré la mort « cruelle ; où je les comblerai des mar- « ques de ma tendresse ; où je recevrai « l'expression de leur attachement. Ma- « dame , m'a-t-elle dit , vous êtes mère, « et mère bien tendre, vous parlagerez « tout ce que j'éprouverai; l'amitié que je « demande et pour eux et pour moi , (( doubleraledédommagemenlque le ciel <{ me réservoit ; vous aimerez mes ju- « meaux , madame , vous aimerez leur V mère adoplive ; j'ai trop souffert pour

^6 CHARLES IJELLIVAL

« que vous me refusiez; ils ont ëlé Irop <{ malheureux, pour que vous ne les clié- K rissiez pas. — Avec quel empressement « j ai embrassé la princesse! L'émotion « de tous les spectateurs alloit toujours (( croissant; les jumeaux ue savoient s'ils u veilloient; leur élonnement, leur joie, (( leur reconnoissance ne peuvent être dé- (( crits ; ils étoient aux genoux de la prini< cesse qui les bénissoit , et leurs yeux , « tournés vers moi et vers mon mari , « paroissoient demander aussi la bcnc- « diction du père et de la mère de Charles <( et d'Adélaïde. Nous leur répondions «. tous parles plus tendres caresses. Notre (( sentiment étoit trop vif, pour nous aper- « cevoir que notre curiosité n'étoit salisse faite qu'à demi. Valti nous a fait l'iiis- « toire des jumeaux , telle qu'il l'avoit {( confiée à la princesse ; je l'ai rédigée de « mon mieux , ma chère amie , et je la « joins à ma lettre. Que n'ont pas ressenti <i les jumeaux? que u'avoas-nous pas

a tous ressenti pendant le récit du fidèle « Vahi !

(( II parioit encore, lorsque une nou- « vclle scène a commencé. Jenesaiscom- « ment nos cœnrs ont pu résister à (an!; « d'émotions successives , si fortes et si « variées. Une dame , encore belle ^ est « entrée dans le cabinet. Son mari l'ac- « compaguoit. A l'instant la princesse et (( elle se sont reconnues, ont volé dans <( les bras l'une de l'autre, et ont été longc( temps sans pouvoir parler. Les jumeaux u enchantés témoignoienl leur bonheur « et leur reconnoissance h la dame et à « son mari. Combien ils paroissoient tous (( avoir de questions et de réponses à se « faire. Vaîti saluoit, la dame avec respect. (( Nous n'osions troubler une satisfaction (( si vive. Mais combien nous étions ira- « palicns de connoître les deux nouveaux (( amis que la princesse venoit de relrou- (( \er! J^orsqu'une agitation si heureuse, « mais si vi^ e , a commencé de s'apaiser. Tome II. 5

« Aurore de Voleiila, sœur du graud- (( père nialernel des deux jumeaux, a ra- (f conté lous ses malheurs. Son mari, le « comte Amédëe de Fiorenlino^ proche (( parent des jumeaux, a complété le récit « d'Aurore, dont il avoit été séparé pente dant si long- temps, et qu'il avoit crue « morte , pendant qu'elle cro} oit qu'il u n'existoit plus. Combien les jumeaux t( éloient touchés en entendant la comtesse (( et le comte Amédée parler avec tant « d'attendrissement des entrevues qu'ils « avoienl eues avec eux , soit dans l'ermite tage , soit dans le château ruiné, voisin <( de la cabane où ils ont été élevés! Je vous i( enverrai l'histoire si intéressante de ce <( couple long-lempS si infortuné et main - « tenant si heureux ; le comte Amédée « me l'a promise.

(( INos âmes étoient pénétrées d'une fête licite céleste. Cependant le tendre in- « lérêt que nous prenions aux jeunes Léon « et AlphoQsiue de Florentine (tels sont

ET ALPIIONSTNE DE FLOUENTINO. 09

« les vrais noms de Jean et de Marguc- « rite ), nous a fait penser à l'avenir. Le (( caractère delà marquise de Florenlino, (( belle- mère des jumeaux , les forfaits <( qu'elle avoit commandes , et dont nous u venions d'être instruits , les menaces « qui lui ctoient échappées , lorsqu'elle « avoit paru craindre que les jumeaux ne (( vécussent encore, tout nous a prouvé que (( nous devions prendre les plus grandes « précautions pour la sûreté de Léon et « d'Alphonsine , ne réclamer leurs droits « qu'avec beaucoup de prudence , et garce der encore le plus profond secret sur « leur existence.

« La princesse a eu une idée qui nous (( a paru tout concilier. Elle a proposé de « garder les jumeaux auprès d'elle , de les « présenter dans le monde sous le nom de « Sanlangélo , et de les annoncer comme « venant de quitter une résidence éloi- « gnée, après la mort de leurs parens. f( Avec quelle gratitude les jumeaux ont

u accepté ses bienfaits ! Nous nous som^ <( mes tous promis, tant sur la des:,iue'e « de Le'on et d'Alpliousine , que sur celle f( du comte et de la comtesse Amëdée , « uu secret que j'ai eu seulement la pcrc( mission de ne pas garder avec ^ous, et a qu'ont juré d'observer Valli , le coni{ cierge et sa femme. »

ET ALPIIONSINE DE FLORENTINO. lOï

Page 1