PREMIÈRE LETTRE
Du pcre AmhroLse au commandeur d' Andrésj- .
« Mon cher commandeur , reconnoîi< Irez- vous lëcriUire d'un ancien ami qui r< rappelle avec une reconnoissance bien (( vive rafTection que vous lui avez té- (( moignée pendant qu'il étoit encore « très-jeune ? Il y a déjà bien des années « que le bruit de la mort du comte Amé- « dée de Florcntino est parvenu jusqu'à (f vous. Il vit cependant encore ; il sait « tous les regrets que voire amitié vous « a inspirés , lorsque vous avez cru qu'il •^( avoil péri; et, de la retraite où il Ki espère terminer sa vie infortunée , il <c s'empresse de vous parler de tous les •« senlimens qu'il vous avoit voués, et 4C qu'aucune circonslance n'a pu affbiblir.
ET ALPHONSINE DE FLORENTINO. yS
« Le hasard a fait qu'un de vos amis ,
« M. de , vojageaul dans les environs
« de Ja vaste foret, au milieu de laquelle a est place' mon asile, s'est égaré dans le « bois qu'il vouloit traverser. Il est venu ({ dans ma cellule se reposerai demander « de quel côté il devoit se diriger pour « retrouver sa roule. Je l'ai reçu ; je l'ai <( conduit; il m'a raconté ses voyages ; il « m'a parlé de vous; il m'a appris dans « quel endroit vous avez fixé votre séjour. « Je lui ai tu mon nom ; je lui ai caché mes H aventures funestes; mais il a. dû s'aperce cevoir aisément du tendre attachement a que vous m'avez inspiré. J'ai pensé que « lami de ma jeunesse ne m'auroit pas « oublié ; qu'il apprendroit avec intérêt (v que j existe encore ; que l'histoire de « tout ce que j'ai éprouvé le loucheroit. « J'ai besoin de la raconter celle histoire. « Depuis combien de temps je désirois « d'épancher mon cœur dans celui d'un >Kami ! Seul, dans un désert, avec ma
« douleur, je soupirois après ce soulage- « ment des âmes ulcérées, la confidence « de ses maux, el leur partage par xine « véritable et compatissante amitié. Mais « j'ignorois ce qu'étoit dcA^enu celui qui « m'avoit traité comme un frère; j'igno- « rois où il passoil sa vie, où il pourroit « recevoir l'expression de mon aliache- « ment , le témoignage de ma confiance, « le récit de mes longues souffrances. Le i( voyageur que le hasard m'a amené, m'a « donné ces renseignemeus, objets si cousue tans de mes vœux. Je me hâte d'en « profiter: et, bien sûr de trouver dans (( vos réponses les seuls adoucissemens «- que jepuisse espérer pour mes chagrins, « je vais vousconfier tous les secrets d'une (( vie que vous avez vue bienheureuse , et a qu'ensuite des événemens terribles ont « rendue bien infortunée. C'est l'histoire w du comte Amédée que mes différentes (i lettres renferment; mais c'est le père «, Ambroise qui seul correspondra avec
<v VOUS, mon cher commaudeiir, et c'est « a lui seul que vous répondrez.
rf Vous rappelez-vous celte fête brillan'e « que l'on donna à Rome la veille du jour ((OÙ vous fûtes obligé de quitter celte « capitale? Ce fut au milieu de cette fctc <i que je reçus \ os adieux et vos embras- (( semens. Jeune chevalier de Malte, vous « parliez pour aller faire vos caravanes. « Je ne vous ai pas revu depuis , mou « cher commandeur. Peu de temps après « que ^ous fûtes sorti de la salle du bal, (( j'y vis entrer, une jeune personne dont « la beauté, la grâce et l'air de douceur « attirèrent tous les regards. Sa mère la (( conduisoit. La princesse de Santaa- « gélo, qui donnoit la fête, lareçu t de <{ la manière la plus gracieuse. Un mur- (( mure d'approbation suivoit ses pas; ou « se pressoit pour la voir ; et lorsqu'on <i l'avoil vue, on vouloit la voir encore. (( A peine fut-elle assise , qu'on se pressa (( autour d'elle, et on sut bienlùl dans
« loule la salle que celle demoiselle si c( jeune , si belle , et dont toutes les nia- « Dièrcs anr>onroicnl l'éducalion la plus <{ soignée , éloit Aurore de Volenla^ fille « unique de feu le marquis de ce nom , (. et dont la fortune répondoit à sa haute <( naissance.
(( Dès le premier moment où j'aperçus ({ Aurore, un feu secret s'alluma dans <c mon cœur : je ne conuoissois encore ni <; son nom , ni sa naissance , ni l'opulence « de sa famille, et je m'étois déjà dit « qu'elle seule pourroit me donner le (( bonheur. Je perçai avec peine le cercle (f d'admirateurs qui l'cnvironnoil; jem'api{ prochai d'elle. J'allois lui offrir ma main « pour une contredanse : elle jeta un rcf( gard sur moi, rougit, parut éprouver (( un léger trouble, baissa les yeux; je (( perdis la lêle ; je balbutiai quelques mois « d'une voix très-basse et en m'inclinant « profondément. Elle mecomprit, accepta «mon hommage sans me regarder, se
ET AI,I»nONSINE DE Fl.OllENTINO. '/f)
« leva; et, prenant ma main, siiivanl « l'usagcyse laissa conduire à sa place et « s'avança avec la grâce d'une nymphe , « mais avec une sorte d'embarras modesle « qui la rendoil encore plus charmanle. <{ Je lui parlai peu pendant la danse ; elle « me répondoil h peine ; mais combien « mes yeux lui peignirent l'amour qui « s'allumoitsi vivement dans mon âme! et « lorsqu'ils rencontroienl les siens qu'elle u délournoil , j'aurois pu croire , si j'avois u moins aimé, que toute espérance ne « devoit pas être bannie de mon cœur.
« En la reconduisant auprès de sa mère, « j'osai serrer sa main ; je la sentis trern- « blcr, et un sentiment de joie céleste « s'empara de tout mon être. *
« Un de mes parens me présenta à la « marquise; mon nom en étoit connu; « elle m'accueillit avec beaucoup de po- « litesse , fit un grand éloge de ma fau mille , me parla de mon père et de ma « mère dont elle avoit, dans le temps,
So CHARLES d'elLIVAL
« bien déplore la perte ; j'essayai de lui « demander la permission de lui faire ma vc cour ; elle me le permit ; je la remera ciai avec beaucoup de reconnoissance, u mais je n'osai pas rester plus long-temps <( auprès d'elle ; j'ignorois si mon amour (( seroitapprouvé; je craignoisde le trahir. v( Je m'éloignai d'Aurore et de sa mère ; <i mais, pendant tout le reste de la soirée, a jvi ne voulus danser avec personne. Je <( me plaçai dans un coin d'où je pouvois a suivre tous les mouvemens d'Aurore :
(( je ne voyois qu'elle ; quelquefois je me u persuadois qu'elle me cherclioit des (f yeux , qu'elle me regardoit sans peine , (( et j'elois ravi.
« Le bal iinit , j'eus l'adresse de me (( trouver assez près delà marquise pour lui <{ offrir ma main. Je la conduisis jusques « à sa voiture : lorsque Aurore y monta, <\ je crus la voir me sourire , et je rentrai (c chez moi transporté. Je ne pus fermer « l'œil; mais quelle nuit je passai ! J'élois
ET ALPIlONSir^E DE PLORENTINO. 8l
« daas l'enchanlement, et toutes Jes illu- « sions de l'espérance m'environnèreut.
(( J'ai bien soufl'ert , mon cher commande deur, depuis cette nuit si heureuse ; et « le souvenir en est encore gravé dans « mon âme en traits de feu. »
Si CHARLES d'eLLIVAL