TROISIÈME LETTRE
Du même au même.
« La princesse de Sanlangélo avoit une « sœur religieuse dans le couvent de « Sainte- Agathe. Elle l'aimoil beaucoup, (( lui écrivoit très-souvent , et en rece- « voit très-fre'quemment des lettres; elle u e'toit proche parente d'Aurore, et avoit « été fort liée avec la marquise. Le refus (( que le comte Albert avoit fait de soa « consentement à son mariage , le traile- « ment qu'il faisoit e'prouverà mademoi- <( selle de Volenta , et les de'marches qu'il « avoit faites pour engager sa pupille « à épouser le comte Antoine , avoient (( d'autant plus blessé la princesse de « Santangélo, qu'elle avoit partagé très-* (f vivement le désir qu'avoit la marquise « de me voir nui à sa fille , et qu'ayant un « grand attachement pour Aurore qu'elle-
« avoit vu uyilre , elle avoil insisté Irèsu forlemeat auprès du tuteur pour qu'il « cessât de contrarier le vœu le plus cher « de madame de Yolenla. Elle recoin- « manda Aurore à sa sœur, avec le plus x( grand intérêt, et celle bonne religieuse, )) d'après les prières pressantes et très- (( souvent renouvelées de la princesse , « non-seulement ne négligeoil rien pour « rendre le séjour du cloilre moins désa- {{ gréable à Aurore, mais faisoit encore « parvenir à la princesse, dans les paquels « qu'elle avoit la constante habitude de « lui adresser, les lettres qu'Aurore écrii( voit à l'amie et la confidente de feu sa « mère, et que la princesse s'empressoit u de me communiquer. Ce fut par le <( moyen de celte excellente madame de « Santangélo , que , pendant plusieurs « mois , Aurore reçut l'expression de l'a- « mour le plus tendre et le plus fidèle, de « la douleur chaque jour plus vive que me u causoit son absence , du désir le plus
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« ardent de passer bientôt du malheur que « j'éprouvois, au sort le plus heureux, et « qu'elle ne cessa de chercher à me ras- (( surer sur la foi qu'elle m'avoil donne'e. (( J'allois souvent dans l'église du couce vent de Sainle-Agalhe. J'y assislois aux « offices ; je tàchois en vain d'apercevoir « Aurore au travers des voiles et des « grilles du chœur des religieuses. Jen'a- (( vois pas vu mon amante depuis qu'elle « ëtoit entrée dans le monastère ; je crus « un jour distinguer sa voix parmi celles « des religieuses et des pensionnaires qui « chantoient des hymnes : j'eus un mo- (( ment d'un bien grand bonheur; mais « celle illusion si douce fut bientôt éva- ({ nouie , mon cœur ne fut pas trompé « long-temps , et une tristesse profonde « s'empara de moi. Je restai à genoux (( dans le fond d'une chapelle, enlière- « ment livré h une sombre rêverie ; l'obsu curilé commença de régner dans le « temple; celui qui vint fermer la porte
96 CHARLES d'eLLIYAL
« de l'église ne me remarqua pas, el lors- « que, cessant de m'abaiidonner à mes rë- « flexions mélancoliques, je sortis comme {( d'une espèce de sommeil , je vis que (( j élois renfermé dans le temple , et que i( je ne pourrois en sortir que le leude- « main. Ce vaste édifice n'éloit éclairé que « par une lampe qui brûloll au milieu du (( sanctuaire. J'éprouvai, dans la situation u où étoit mon âme , une jouissance sin- (( gullère d'être seul au milieu des ténèu bres , si près de celle que j'adorois, et (( dans cette même église où chaque jour « elle venoit prier, et peut-être faire des « vœux pour celui que sa mère, en mou- <( rant , lui avoit donné pour époux. Que « n^aurois'je pas tenté pour la voir seule- « ment un instant! Je m'assis sur un banc, (( en pensant à ma destinée. Mon imagiii nation s'exalta, et fit concevoir à mon K amour un projet bien extraordinaire , « mais que le hasard favorisa.
« En cherchant avec sojn les différentes
(c issues qui pouvoienl conduire del'e'glise
{< dans l'intérieur du couvent , je trouvai
<( une porte qui céda facilement, et je
(( me trouvai dans une sacristie. ]\la maia
« rencontra une bougie que j'allai allumer
« à la lampe du sanctuaire. Revenu dans
(( la sacristie, j'y vis un grand tour destiné
« à faire passer, du monastère dans la sa-
(( cristie , et de la sacristie dans le monas-
(( 1ère, les riches et amples ornemens dont
(( on se servoit dans les fêtes solennelles.
« Je touchai le lour dont on avoit oublié
« de tirer le verrou, je senlis qu'il tour-
« noitsous ma main. Mes regards tombè-
« rent sur de longues îuniques suspendues
« contre le mur ; je m'empressai d'en re-
(( vèlir une qui, n'èlant retenue par au-
« cune ceinture , Iraînoit autour de moi ;
« je couvris ma tèle d'un de ces voiles
« blancs que l'on réunit toujours aux
« tuniques , je me blottis dans le tour, je
«le fis tourner, j'en descendis, tenant
« toujours la bougie allumée , et je re-
ïome I. 5
gS CHARLES DELLIVAL
a connus que j ëlois dans la sacristie inn lérieure. Je m'avançai vers le cloitre ; <.{ il éloit immense ; j'en parcourus une «grande partie; il eloil désert et silen- « cieux. Une lampe, placée à l'cxtrénîite', (( répandoil une clarté bien foible ; une « sorte d'horreur religieuse commençoit (( à s'emparer de moi , mon entreprise me (c parut alors bien téméraire; je me repentis « de mon imprudence , mais j'élois déjà « bien avant dans la maison ; un pressente liment me disoit que je pourrois voir t( Aurore, et je ne voulus pas reculer.
<( Un large escalier se présenta à moi , f( je le montai lentement, ma tête toujours « enveloppée daiis le voile , et ma longue (f robe blanche s'étendant en plis Irès- {( alongés. Je ne rencontrai personne. Je « m'arrêtai , je n'entendis rien. J étois « parvenu au bout d'un dortoir immense, c< à peine éclairé par une foible lumière 'A sUsSpendue à la voùle.
c< \ une assez "raudc distance ue moi ,
t< j'aperçus une clarlë assez vive, qui ve- (t noit d'une chambre dont la porte e'ioit « ouverte. J'hésitai; mais, bientôt rassuré (( par les vètemens qui me couvroient et & qui me donnoient l'air d'un fantôme , « je me décidai à aller vers cette clarlë. (( Une religieuse étoit morte la veille; soq « corps étoit exposé dans une chapelle « intérieure, au milieu de cierges dont « la clarté se répandoit dans le dortoir. « Les religieuses et les pensionnaires se u relevoient pour que plusieurs pension- « naires et plusieurs religieuses priassent « toujours auprès d'elle. J'arrivai à la « porte. Quel ne fut pas mon saisissement « lorsque je reconnus Aurore à genoux « parmi les pensionnaires ! La clarté de (f ma bougie, et le petit bruit que je fai- « sois, malgré toutes mes précautions, « attirèrent les regards des dames et des « demoiselles qui prioient. Elles se tour- « nèrent vers moi , crurent voir l'ombre « de la religieuse morte la veille, jetèrent
« un grand cri , el lonibèrent la face a contre terre. Aurore seule montra plus {( de courage. Je m'approchai d'elle , et « lui dis le plus bas possible : — N'ajez a aucune crainte , Amcdëe a \oulu vous (( voir un moment ; depuis long-temps (f votre éloignement le rendoil trop mal- <( heureux, il vous adorera éternellement, c( et jamais il ne doutera de votre ten- « dresse. — Je serrai la main d'Aurore , (f qui pressa doucement la mienne , et , « le cœur plein de joie, je sortis de la « chapelle. Je suivis de nouveau le dor- « toir, j'entendis , en passant devant les «. cellules, les lamentations des religieuses « que les crisavoicnt effrayées, qui appe- « loient du secours, et qui n'osoienl ni {( sortir, ni même se lever; je descendis (( le grand escalier, je me retrouvai dans « le cloître ; je le parcourois de nouveau , (( et j'étois près de la sacristie intérieure , « lorsque l'abbesse , qui venoit de faii e « sa visite, et qui se reliroit seule dans
ET ALPHONSINE DE FLORENTINO. lOI
t< son appartement , se pre'senta à moi ; à « peine m'aperçut-elle, que, criant avec <( force , elle se précipita à genoux toute .< tremblante. Le mouvement qu'elle fit « éteignit ma bougie ; son effroi en fut « augmenté; et, pendant qu'elle invo- )} quoit avec ferveur tous les anges du (( ciel , je parvins h regagner à tâtons la f( sacristie inte'rieure, a ressortir par le (( tour, à remettre la bougie, la tunique et (( le voileaux places où je lesavois pris, et (( à aller me cacher dans la eliapellc la plus « profonde , derrière le plus grand con- <( fessionnal.
« L'agitation que je ressenlois m'em- « pécha de dormir. Le jour vint, on ouvrit « la porte de l'église, on sonna la prière," (( quelques personnes pieuses entrèrent « dans le temple, et je me relirai che?; f< moi sans avoir clé remarqué. »
102 CHAULES D ELLIVAL
JS'EUVIÉME LETTRE
Du même au même.
i< J'avois su , par la princesse de Sanl- « angëlo , qu'Aurore passoit presque les « soirées chez l'abbesse qui avoit pris une « grande afTection pour elle , et se plai- « soit beaucoup à la voir. Depuis long- <{ temps je n'avois pu l'entretenir de mon <; amour que par la correspondance de la a. princesse. L'a})parfcment de l'abbesse « donuoit sur une terrasse Irès-élevée, <c qui n'étoil séparée de la grande roule « que par un jardin dont les murs étoient « vieux. Je choisis une nuit bien sombre : <( il étoit plus de dix heures; la lempéra- (( ture éloil tiès-douce ; on avoii ouvert c( les fenêtres de l'appartement de l'ab- « besse. Je parvins facilenieni à escalader « les murs diijirdin qui n'éloient pas (reste hauts, et dont les pierres dérangées
ET ALPHONSINE DEFLORENTINO. 10^
<^ formoienl des espèces d'échelles. Je me « plaçai contre la terrasse ; j avois ma « guitare; et, radoucissant ma voix le (( plus possible, je chantai j en m'accom- (( pagnanl, un air qu'Aurore aimollbcau- « coup, et dont je ne prononçai pas les <( paroles qui exprimoient la passion la « plus vive, et qui auroienl trop éveille' (( l'atlenlion des religieuses. L'abhesse , « toujours frappe'e de l'apparition du (( cloître, se persuada que c'éloit l'ombre « qui l'avoit tant effiayee , qui faisoit en- « tendre sous ses fenêtres ces sons inarli- « culcs , ces plaintes touchantes. Eilc fut « consternée, n'osa faire aucun mouve- « ment, et eut bien de la peine à laisser « aller sur la terrasse Aurore, qui avoit « bientôt reconnu ma voix ; elle s'approcha « du parapet, me jeta, sans rien dire, une « bague qu'elle lira de son doigt , rentra « dans l'appartement, et n'augmenta pas « pèt\ les craintes de l'abbesse, on lui di- « sanl qu'elle n'avoit pu rien voir ni rie a
I04 CHARLES d'elLIVAL
« entendre. Je baisai avec transport la (( bague d'Aurore ; et, plein de joie, de {( recounoissance et de bonheur, je re- (f passai par-dessus le mur , et je revins (( à Rome.
<( Plusieurs jours après , j etois allé me « promener dans un bois très-solitaire, <( assez voisin du couvent de Sainte-Aga- « the, et où j'aimois à errer seul en pence santà Aurore, à notre inquiétude et à nos <( espérances. Je m'enfonçai dans la partie « la plus touffue. Je me reposai dans une <( espèce de grotte basse, étroite et sice nueuse. Je parvins jusque dans le fond ; <( je m'y assis. Je crus apercevoir derrière (( un bloc de pierre l'entrée d'un souleri( raia. Je m'en approchai. Je ne m'élois a pas trompé. Je fis quelques pas dans cette (( excavation; mais l'obscurité profonde « qniy régnoit ,me força à revenirdansla « grotte. Je réfléchis sur cette découverte; « je retournai chez moi , et je résolus de « parcourir avec des lumières cette route
(( souterraine qui me paroissoit pouvoir (( me conduire au cou>enl de Sainle- « Agathe.
« Je rentrai en eflbt dans la grotte dès « le lendemain , lorsque la nuit fut venue. « J'avois un briquet ; j'allumai deux bou- (f £^ies , et je descendis dans le souterrain. « Je marchai pendant long-temps , quel- (( quefois me Irouyant sous une voûte {( naturelle assez élevée, et d'autres fois <( obligé de me baisser beaucoup pour « pouvoir passer ; je reconlrai une grille « de fer si ancienne et si usée , que je « n'eus pas beaucoup de peine à la faire (( tourner sur ses gonds. Une sorte de (( torrent rapide barroil le passage ; mais (( des quartiers de rochers placés assez près « l'un de l'autre, et qui formoient une (( cascade dont le bruit relentissoit au loia cf sous les voûtes, servoient en même « temps à traverser le torrent. Mes bou- (( gies s'éteignirent ; je les rallumai par « le moyen de mon briquet. Je parcou-
loG CHARLES d'ellival
(( rus encore de longs circuits, et j'élois a près de me décourager , de regarder « ma recherche comme vaine, el de re- « venir sur mes pas , lorsque je me trouer vai dans une espèce de galerie garnie « de niches à demi - détruites , et qui « n'éloit séparée que par une porte qui « céda facilement à mes efforts , d'un ca- <( veau funéraire, autour duquel ëtoient « place's plusieurs cercueils. Je montai un « escalier , el je me trouvai dans la porii lion la plus écartée et la plus ombragée <( d'un jardin qu à la clarté des étoiles ({ je reconnus pour appartenir au coure vent de Sainte-Agathe, dont l'église et (( les grands bàtimenséloient devant moi. « Quelque vague que fut la satisfaction « que j'éprouvai , elle étoit très-vive. Je <( brûlois d'envie de chercher à rencontrer «Aurore, à lui parler , à lui exprimer « toute ma tendresse. Mon amour même Vc m'arrêta. Je craignis de nuire aux intéjtaêls d'Auï'ore el aux miens plutôt que
ET ALPIIONSINE DE FI.ORENTINO. IO7
w de les servir. Je descendis dans le ca- (( veau ; j'y pris les bougies que j'y a^ ois « laisse'es. Je suivis de nouveau le sou- <{ terrain sinueux ; el , renlré chez moi , « je m'occupai des meilleurs moyens de « rendre la de'couverte que je venois de « faire, utile à l'objet constant de tous « mes vœux. ' -
« Sans oser dire mon secret à la prin- « cesse , je l'engageai à prévenir Aurore (( de l'espoir que j'avois de la voir bientôt; « je me déguisai en femme ; jeprisle cos- « lumed'une fille de service; j'avois, sons « cet habit, l'air assez jeune pour que « l'illusion fût complète : j'avois appris « par Aurore el la princesse que le jardin « au bout duquel se Irouvoit l'escalier du « caveau , éloit précisément celui où se (( promenoient les pensionnaires depuis « deux heures jusqu'à Irois. Des une (( heure et demie , j'entrai dans le souteru rain ; je le suivis ass^cz rapidement à l'aide « de mes bougies ; je traversai Je lorrcul.
io8 Charles d'ellival
(( la galerie , le caveau où je laissai les *< lumières qui dévoient servir à mon recc. lour ; je moulai dans le Jardin , el , fai- « sant le lour de quelques massifs qui (( aboulissoient à l'enlrëe du caveau , je « me trouvai assez près d'un groupe de U: jeunes personnes qui avoienl commencé *( leur promenade. Je m'approchai d'elles ((. d'un air timide cl les yeux baissés , et (( je leur demandai , en dénaturant ma {< voix , si elles n'avoient pas vu madc- ((. moiselle Aurore à qui j'avois à parler « de la part de madame l'abbesse. Elles a me montrèrent un cabinet de verdure <; dans lequel elles me dirent qu'Aurore « éloit seule et lisoit. J'y courus ; un signe <. que je lui lis au moment où j'arrivai c' près d'elle , l'empêcha de s'écrier et de u se trahir en me reconnoissant. Je lui (( renouvelai tous mes sermens ; elle me « renouvela toutes ses promesses; je lui (( parlai du souterrain ; elle me dit qu'elle « veuoil d'apprendre la mort de son lu-
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(f leur, el que le comte Antoine, son fils, (( vouloit quelle quittât le couvent de (( Sainte-Agathe pour aller dans un mo- (( nastère situé dans les Apennins, et où « tout lui faisoil craindre qu'elle n'eût à « éprouver de bien grandes persécutions. « Je lui proposai de profiter du souterrain (f pour l'enlever à la tyrannie du comte « Antoine ;. une voilure , que j'escorle- « rois, la conduiroit chez une de mes fi vieilles parentes , respeclable veuve , « dans le château de laquelle elleseroil en « sûreté jusques au moment de sa majo- « rite ; je lui demandai la permission de H tout arranger pour l'exécution de ce « projet; je lui dis que la princesse de « Sanlangélo approuveroit et favorise- (( roit sa fuite ; je combattis toutes ses « objections ; je lui parlai de mon amour, « de mon éternelle reconnolssance , du « malheur alîrcux qui nous menaceroit, (( si elle refusoil l'asile que je lui oflrois « chez la plus véucrée des femmes; je
IIO CHARLES D ELLIVAL
(( rappelai les deruicrcs volonles de la (( marquise ; j'invoquai Tombre sacrée de (f sa mère ; et , lorsqu'elle eut enfin cédé « h mes instances, el consenti au seul « projet qui pouvoit garantir notre honte heur , je pris congé d'elle , sans oser {( tomber à ses pieds , de peur d'être (( aperçu; je repris l'air el la contenance u d'une jeune fille ; je passai auprès de « quelques religieuses qui me regardè- (( rent, mais ne me dirent rien , et jedis- (f parus derrière les massifs, d'où, sans « êU'e vu , je descendis dans le caveau , « la galerie el le souterrain.