‹ Charles d'Ellival et Alphonsine de FlorentinoChapitre 15 sur 24 · CINQUIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LETTRE

Du même au mcme.

(( Je m'empressai , dès le lendemaia , (( d'aller voir la princesse ; elle approuva « noire arrangement ; j écrivis à ma pa- « renie, qni se hàia de me répondre et i< de me faire connoître avec quelle im- (( patience elle attendoil Aurore ; je ne (( négligeai rien pour accélérer le plus H possible les préparatifs nécessaires pour (( la délivrance de mademoiselle de Vo- (f lenta, et pour sa prompte arrivée chez « ma parente; tout paroissoit favoriser le « succès de notre entreprise , et la prin- « cesse avoit prévenu elle-mènie Aurore « du jour et de 1 heure auxquels elle de- (( vroil être prête à partir, et se trouver « dans le jardin voisin du caveau. Mal- « heureusement Aurore, eiilraiuée par la

(( bonté de son caractère, avolt accordé u son intérêt et beaucoup d'afTection à (( une jeune personne qu'elle avoit trou- (( vée dans le monastère, que l'on disoit « trcs-pauvre et très-malheureuse, et qui « avoit paru s'attacher beaucoup à ma- (( demoiselle de Volenta, et se consacrer, (( pour ainsi dire, à son service. Cette « jeune personne , aussi dissimulée et « aussi méchante qu'on la croyoit sincère « et bonne , avoit eu des relations avec le « comte Antoine, et avoit conservé une i( correspondance secrctle et assidue avec <( lui. Elle ne lui laissoit rien ignorer de « ce qu'il pou\ oit désirer de savoir; elle (( avoit , par ses feintes caresses et son (( prétendu dévouement , obtenu la con- « fiance d'Aurore , qui, fâchée de se séc( parer d'elle, lui avoit révélé le projet « de sa fuite, et lui avoit proposé de la « suivre et de ne Jamais la quitter. Elle <( avoit paru accepter avec la plus grande « recounoissance l'offre généreuse d'Au-

(( rore, s'eloit jetée dans ses bras, et lui « avoit jure' un allachement éternel et u sans bornes; mais, à peine rentrée dans « sa cellule, elle s'ëtoit empressée de la c< trahir et d'instruire le comte Antoine « du prompt départ de mademoiselle de (( Volenta. Le comte, bien loin de cher- (( cher à y mettre obstacle , lui écrivit de « le favoriser et de quitter le couvent avec « Aurore, qui m'avoit fait connoître par « la princesse le désir qu'elle avoit et que « j'avois partagé à l'instant , d'avoir touu jours auprès d'elle celle qu'elle appeioit « son amie.

« Le jour fixé pour la sortie d'Aurore, « je me trouvai d'abord, après minuit , (( à l'entrée du bois où le souterrain ve- « noit aboutir. J'y élois venu dans une a voilure conduite par deux de mes gens, « et escortée par deux domestiques à « cheval. J'entrai seul dans la grotle ; et, df parvenu au caveau , je m'empressai d'en (( mouler l'escalier. Quel bonheur n'é-

Il4 CHARLES DELLIVAL

« prouvai - je pas , en trouvant dans le u premier bosquet Aurore et sa conipa- « gne ! Je pris sa main ; nous descendîmes (( lous les trois dans le caveau funéraire ; « j'y repris les bougies allumées qui « avoient éclairé ma roule ; j'encourageai (( Aurore , dont le cœur batloit avec vio- « lence ; je l'aidai , ainsi que sa perfide w amie, dans les passages difficiles; et, H arrivés au bord du bois , nous remer- (( ciâmes bien vivement le ciel qui avoit « daigné seconder notre projet. Nous a montâmes en voiture , Aurore et moi , u pleins de joie et d'espérance; la jeune <( personne y monta avec nor.s , et nous (( partîmes pour le château de ma vieille (( et bonne parente, en donnant ordre aux u postillons d'aller le plus vite possible.

« Nous ne nous arrêtâmes que \evs fï midi ; et, dès que les chevaux furent un w peu reposés, nous continuâmes notre K route, en faisant plusieurs détours , et <^ en prenant souvent des chemins peu

ET ALPHONSINE DE FLORENTINO. llO

« fréquentes, afin que la retraite d'Aude rore ne fiit connue que de nos fidèles « domestiques.

« Il etoit déjà nuit depuis long-temps, « lorsque nous nous trouvâmes dans une « forêt sauvage ; parvenus presque au cen- « Ire de celte forôl, nous fûmes attaques « par un grand nombre de brigands , à la (( tête desquels nous vîmes un homme (( masqué. Ce fut en vain que mes quatre & domestiques et moi , nous opposâmes t< la plus grande résistance; nous fûmes (( bien toi entourés, et, frémissan! de rage, « obligés de céder à une force trop supéc( rieure. On éloigna d Aurore et de moi « mes gens et la jeune demoiselle qui avoit « suivi mademoiselle de Volenla ; oq « nous banda les yeux, on rjous enve- (( loppa la tôle de manière que nous ne (< pussions jeter aucun cri; on me fit « remonter, furieux et au désespoir, à coté (( d'Aurore, ef la voilure environnée des « brigands nous parut prendre une roule

Il6 CHARLES d'eLLIVAL

« bien diflërenle de celle que nous de- (( Avions suivre.

(( Le lendemain, vers la fin du jour, on {( s'arrêta dans un bois ; on nous força à « prendre un peu de nourriture ; on nous i< remit nos bandeaux; et, après plusieurs « heures de route, on nous fit descendre c( de la voilure qu'on emmena. Nous pû- « mes voir et parler ; mais dans l'espèce « de désert affreux que la foible clarté de « l'aube nous permit de distinguer, à quoi « nous auroient servi nos cris? Le chef des M brigands s'approcha de nous, et, après « nous avoir exhortés à la résigna'.ion , i( ordonna qu'on me séparât d'Aurore qui « s'évanouit. Le transport le plus vio- « lent s'empara de mon âme ; mes mains <( étoient libres; je ramassai un sabre, « je voulus courir vers Aurore, j'avois « déjà blessé grièvement deux des bri- (( gands, deux autres fujoient devant «moi, je parvenois à Aurore, lorsque « toute la troupe se jeta sur moi; je fis

ET ALPHONSINE DE FLOllENTINO. I I /

« des eflbiis inouis ; il me sembla que « j'en metlois plusieurs hors de combat, « ma force etoit surnaturelle ; le dcsir de (( délivrer Aurore enflammoit de plus « en plus mon courage ; l'espérance l'aug- « menloit encore ; tous les brigands que « j'avois en face sembloient efTraye's , mais « je fus saisi par derrière, retenu, en- « chaîné, jeté par terre, et Aurore avoit (( disparu. Pour comble de barbarie, une « voix atroce me cria : Tu ne la verras « plus. Je bondis sur le sable ensanglante'; (c et les brigands tremblèrent de nouveau ; « mais mes mains étoient liées derrière (( le dos, et mes pieds èloient enchaînés, « Je ne sais comment , dans mon affreuse « et impuissante colère , mon cœur ne fut u pas brisé. Le délire me saisit , et ma vie « fut conservée pour le plus grand des » malheurs.

«« Je n'ai qu'un souvenir vague de ce {< qu'on fît de moi ; mais il me semble «qu'on me porta dans une caverne;

Il5 CHARLES d'eLLIVAL

({ qu'on souleva une grande trappe cache'e « derrière des rochers; qu'on suivit une (( large rampe qui s'enfoncoit très-avant « dans la terre; que la troupe de brigands « m'enlouroit conduisant ses chevaux et u portant des torches; que cette roule ex- « traordinaire fut assez longue; que nous « parvînmes enfin à un vaste repaire sou- « terrain ; qu'on détacha mes chaînes, et u qu'on m'enferma dans un cachot étroit, « où étoient un peu de paille , im vase u d'eau, et un pain grossier, a

Page 1